L’EPULON ET LAZARE

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXVI Ordinaire (Lc 16, 19-31)                                                   

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “Mon enfant, rappelle-toi: tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance”

 

      Dans l’Évangile nous trouvons deux personnages aux destins croisés: “un riche” dont le nom d’est pas dit, et un pauvre homme qui porte le nom personnel de “Lazare”. Le premier est caractérisé par un appellatif générique: “l’epulon”, c’est à dire “une sorte de riche”, “un bourgeois”, “un milliardaire”, quelqu’un qui se porte magnifiquement bien. En latin, le mot “aepulae” indique “les richesses”. Jésus ne l’estime pas digne d’un nom personnel! C’est comme s’il disait: le riche plus il devient riche, moins il ressemble à un homme, il devient comme ses richesses, il fait partie des choses accumulées, il fait “corps” avec ce qu’il aime. Dommage que l’actuelle traduction officielle française ne saisit pas la subtilité, et renonce au titre classique de “l’Epulon et Lazare”. 

 

      Et encore, regardez quel garde-robe: pourpre et lin fin d’un côté, et vêtements sales en lambeaux de l’autre. Quand chez quelqu’un un début de pauvreté arrive, on peut cacher la faim, mais ce qui est le plus difficile à supporter, est de se balader avec des vêtements inappropriés qui t’identifient comme un misérable. Combien de gens nous passent à côté avec les beaux habits dehors, et un trou dans l’estomac! Lazare était à la porte et il pensait pouvoir se rassasier de petits bouts de pains que les convives utilisaient pour se nettoyer les mains. C’était l’usage de l’époque: se sécher les mains et nourrir les chiens. Mais personne ne se soucie de lui. Pensons à certains restaurants d’aujourd’hui qui nous présentent leurs plats raffinés sur une bonne croute de pain destiné au bidon des ordures: ne sommes-nous pas inconscients? 

      

      Le pauvre mourut. Il est toujours le premier à mourir. Certes, les conditions hygiéniques et alimentaires, le manque de soins médicaux … En certains cas, la mort est vécue comme un bien, comme une délivrance. Plus tard, aussi le riche mourut. Il est bien étrange qu’il meurt: il a vu les mers et les montagnes, il a connu des vacances et des luxes sans fin, les meilleures consultations médicales et les analyses les plus coûteuses, mais cela ne l’a aidé qu’à avancer d’un peu le piquet, à vivre un peu plus longtemps. Pour finir, lui aussi a dû mourir. 

      

      Maintenant la situation s’est inversée: Lazare se trouve en un lieu de béatitude et de consolation, tandis que le riche est dans les tourments. Le premier est dans le sein d’Abraham, l’autre dans les ténèbres du Shéol. Entre les deux réalités il y a un abysse infranchissable, et pourtant ils arrivent à se parler à un tir de voix. Le riche ne s’était jamais aperçu de Lazare, quand il mendiait à la porte, mais maintenant le reconnait, sans doute! À présent, c’est le riche qui voudrait jouir d’une petite faveur, une toute petite goutte d’eau, “je t’en prie”, mais cela n’est pas possible à cause du fossé que lui-même a creusé envers Lazare pendant qu’il était en vie!    

 

      Abraham l’appelle avec le doux nom de: “mon enfant”. Les damnés subissent le dommage qu’ils se sont procurés tous seuls, c’est pour cela qu’ils appellent “damnés” (“damnum”, dommage), pourtant ils demeurent toujours des “enfants”, des “fils de Dieu”, même dans l’autre monde! Il n’y a pas de rancune dans les paroles d’Abraham, pas de froide satisfaction de la vengeance, mais le sens d’une justice mélancolique et inflexible: “tu as déjà eu … lui il doit avoir …” Le riche s’est damné - il a procuré son dommage - pas à cause de sa richesse, mais pour avoir ignoré le pauvre Lazare, c’était comme s’il ne le voyait pas! Lazare se présentait régulièrement aux festins, donc de la part d’Epulon ce n’était pas le péché d’une seule fois, mais un péché continue, structurel, comme le marché mondial. La pauvreté existe, mais il y a pire: le refus de la regarder! 

 

      “Eh bien, tant pis”, semble dire le riche. “Mais … fais-moi une faveur: j’ai des frères … cherche à les avertir … pour qu’ils ne viennent pas eux aussi ici, en cette triste demeure …” Tiens: ce riche a des frères! Il ne s’aperçoit que maintenant, dans cette situation! En effet il est difficile de voire un riche à table avec ses frères et conjoints: le riche cherche plutôt la compagnie de ses amis qui lui ressemblent. Le riche est un solitaire, un étranger à son propre sang: “fratelli coltelli!” “frères couteaux”, on dit en Italie. La réponse d’Abraham lui parvient ponctuelle, comme un tir de canon à midi: si ces frères ne croient pas à la Parole de Moïse et des Prophètes, ils ne croiront pas non plus aux sépulcres qui s’ouvrent et aux morts qui se mettent debout. Tout au plus, ils diront qu’il s’agit d’une histoire de fantômes, d’une hallucination, d’une machination.     

 

      Cela vaut pour nous aussi: il est inutile d’aller ici-là à la recherche des signes de l’au-delà. Jésus n’en parle jamais, et le Magistère de l’Église est très sec à ce sujet. Dans quelques très rares intervention officielles, on trouve tout simplement affirmé que l’âme, dès qu’elle a laissé le monde, “mox”, c’est à dire “tout de suite”, “immédiatement”, elle se dirige vers l’enfer ou vers le paradis. Le jugement particulier s’avère tout de suite après la mort, et le destin de chacun est fixé pour toujours, sans possibilité de donner lieu à pénitence. Cette doctrine est affirmée par le Concile de Lyon (1274) (Bulla “Benedictus Dominus” de Benoît XII - 1336) et par le Concile de Bâle-Ferrara-Florence (1431-1439). Ceci dit, le Magistère vise à interdire toute sorte de nécromancie, l’interrogation des morts pour avoir des révélations ou connaissances particulières. 

 

      Cette raisonnable intransigeance de l’Église s’explique très bien. De nos jours, la nécromancie se présente sous une forme morbide et apparemment inoffensive, par exemple, avec les expressions de “contact médiumnique”, “écriture automatique”, “channelling” “spiritual advisance” et similaires. En ces phénomènes-là il se passe de tout: on y trouve des idées fascinantes mixtes à des vapeurs de soufre. Le discernement est difficile. Il est hautement improbable, sinon impossible, qu’on puisse extraire une “science théologique” à partir de l’immense masse de données mise à disposition par les soi-disant “phénomènes médiumniques”, pourquoi?

 

      Un ange du Seigneur n’a pas intérêt à s’habiller en mauvais esprit, il se passe plutôt le contraire: ce sont les démons qui se déguisent en esprit de lumières. Imaginons le cas d’une “séance spirituelle” pendant laquelle vienne un ange du Seigneur ou une belle âme . Qu’est-ce qu’il se passe par la suite? Voici que la “fenêtre” ouverte entre les deux mondes est prise d’assaut par une myriade d’esprit défunts “frais du jour”, ou par des esprits assaisonnées dans les années, tous désireux de communiquer. Ils s’écrasent et ils se battent entre eux pour une “priorité de passage”. Cependant, dans l’au-d’ici les personnes sont convaincues de contacter leurs défunts, et ils ne s’aperçoivent pas avoir à faire avec des voleurs d’identité qui se présentent comme des êtres chers et des guides d’un autre monde, tout en se moquant des sentiments les plus chers.    

 

      Le monde des “médiums” et des “spiritual advisors”, qui volontiers se prêtent au jeu, est plein d’ambiguïtés, d’opportunisme, de rêveurs, visionnaires, charismatiques, charlatans et magiciens. Le bénéfice des arts magiques pourrait se résumer en une devise: “se sentir mieux pour rechuter dans le pire”. En effet c’est comme une drogue: les premiers informations qu’on reçoit sont vraies et réconfortantes, mais attention à la suite! En ce monde-là, Moïse, les Prophètes et l’Évangile sont tout simplement ignorés, dépassés, substitués ou mystifiés par les écritures médiumniques, qui provoquent une confusion des âmes, la dérive de la foi et le risque de perdre pour toujours le salut éternel. Ne jamais aller chercher ce type de connaissances-là.       

 

      Un exemple qui les représente tous. Une fois, dans les splendides “révélations” d’un ange, j’ai trouvé une phrase fascinante mais suspecte: “Le mal n’existe pas. Le mal est le bien en formation”. Eh bien, la nouvelle est rassurante, mais d’un seul coup elle a effacé l’immense problème du mal moral, de la responsabilité des actions humaines, et de l’effrayante possibilité de se tromper à toujours par rapport à l’unique existence qui nous est donnée de vivre. Et alors que faudrait-il  dire d’Hitler, qu’il s’agit de l’embryon d’un Padre Pio? Saint Paul le dit bien: “Pourtant, si nous-mêmes, ou si un ange du ciel vous annonçait un Évangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème” (Gal 1, 8)

 

      Toutefois, de temps en temps, des signes authentiques de l’au-delà, comme le dialogue entre l’Epulon et Lazare, arrivent, si Dieu le permet. Les deux mondes se rapprochent à un tir de voix, sans se confondre. Il existe des dons qu’il faut prendre en considération, les accueillir avec respect et reconnaissance. Mais ce sont des dons qui se payent très cher, mieux vaut ne jamais rien demander. Ne jamais perdre de vue la référence aux Écritures: Moïse et les Prophètes, c’est à dire la Loi, et l’Esprit qui donne vie à la Loi. Si dans notre vie, à moment donné, il nous arrive quelque chose d’extraordinaire et merveilleux (cela arrive à tout le monde), ce sera un aide dans le sens de l’Évangile, une gratification dont nous n’avons pas le droit d’abuser.     

 

      Amen

 

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