DE QUOI DISCUTIEZ-VOUS?

Année B - XXV Ordinaire (Mc 9, 30-37)                                                                                 

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Jésus leur demanda: ‘De quoi discutiez-vous en chemin?’ Ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. Jésus appela les Douze et leur dit: ‘Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous’ ”  

 

      Traversant la Galilée, dans le cercle des quelques amis proches, Jésus annonce sa Pâque: “Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera”. Une parole qu’ils ne comprennent pas, et qu’ils ne sont même pas intéressés à mieux comprendre: au cours du chemin, ils discutent complètement d’autre chose. Quand ils ont atteint leur destination, Jésus leur demande ce qu’ils avaient à dire de si important en chemin, et eux, embarrassés, se sont tus. Leur  problème était de savoir qui était le plus grand d’entre eux. Un peu plus loin, malgré les reproches de Jésus, Jacques et Jean reviennent sur le sujet et lui demandent de pouvoir être assis l’ un à sa droite et l’autre à sa gauche dans le Royaume qu’il va établir. Cette demande  suscite l’indignation des autres.

 

     On voit bien que les apôtres sont particulièrement sensibles à cette question. Ils pensent que Jésus va à Jérusalem pour prendre la place d’Hérode. En voyant les miracles qu’il fait et les foules qu’il a mises en mouvement, ils espèrent occuper les premières places dans le royaume messianique. Une sorte de lotissement ou de division préalable du pouvoir. Il semble que Jésus n’ait pas réussi à former ses disciples les plus proches: en plus de l’incompréhension fondamentale de son identité messianique (ils espéraient un messie politique), l’un est sur le point de le trahir, un autre de le nier, et les autres de l’abandonner. Ce n’est qu’avec le bain de feu de la Pentecôte que les apôtres comprendront les paroles de Jésus, mais pour l’instant ils ne souhaitent qu’être les premiers.

 

      Ce sont des choses qui se produisent également parmi nous, dans les hautes sphères politiques comme dans les petites communautés. Si Jésus venait aujourd’hui et nous posait la même question, que répondrions-nous? De quel genre sont nos discussions?  Parlons-nous du Royaume de Dieu ou du pouvoir que nous prétendons exercer sur les autres?

 

      Platon se plaint que les familles de son époque (nous sommes entre le IIIe et le IIe siècle avant JC) n’apportent pas l’éducation nécessaire à leurs enfants. Au lieu de doctrines solides, de mauvais discours se répandent dans les foyers, entraînant une mauvaise éducation des jeunes et par conséquent de mauvais gouvernements. En effet, un discours malsain produit la même maladie, aussi bien dans l’âme de l’auditeur que dans l’ensemble de l’État (Timée, 87 A-B)

 

      Puisque le plus souvent, tout seuls, nous échouons dans nos objectifs, nous nous associons volontiers à un groupe, une équipe, un parti, une Église, une figure charismatique. Si nous pouvions filmer l’humanité des hauteurs du ciel, nous verrions une immense foule de gens qui, en sautant sur la pointe des pieds, tentent de dominer, en frappant et en écrasant les pieds des autres. Il semble que les hommes sur la scène du monde ne font que s’agiter pour se faire remarquer, ne fut-ce qu’un seul instant, comme dans un gigantesque programme “The voice - La plus belle voix”, par peur de disparaître. On dirait qu’ils veulent dire: regardez-moi, je suis là aussi! 

 

      En réalité, Jésus nous invite à exceller dans le service: “Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous”. Comme les apôtres, Jésus nous autorise donc à chercher la première place, mais pas dans le sens que nous entendons. S’il venait aujourd’hui, il nous demanderait: quel discours faites-vous chez vous? Qu’est-ce que vos enfants entendent lorsque vous vous  leur parlez?

 

      Amen

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AU DIRE DES GENS QUI SUIS-JE?

Année B - XXIV Ordinaire (Mc 8, 27-35)                                                                                

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Chemin faisant, il interrogeait ses disciples: ‘Au dire des gens, qui suis-je?’ Ils lui répondirent: ‘Jean le Baptiste; pour d’autres, Élie; pour d’autres, un des prophètes’. Et lui les interrogeait: ‘Et vous, que dites-vous? Pour vous, qui suis-je?’ ”

      

      Nous sommes à mi-chemin de la vie publique de Jésus, sa prédication prodigieuse a atteint de grandes foules. Il est temps de faire le point. Le Maître veut savoir de la bouche de ses amis proches ce qui se dit autour de lui. Il y a beaucoup d’opinions, les gens sont prêts à croire n’importe quoi, même qu’il est un prophète revenant. Aujourd’hui encore, au niveau de l’opinion publique, les idées que l’on peut entendre sur Jésus sont parmi les plus diverses: Est-il un réformateur religieux ou  un prophète subversif? Un maître de la morale ou un idéaliste exagéré? Un grand homme ou  un dangereux meneur de foules? Une réincarnation de Bouddha ou un précurseur de Mahomet? 

 

      Il y a ceux qui le considèrent comme un fasciste. En effet, Jésus souhaiterait appliquer la Loi jusqu’au dernier paragraphe: “Pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise” (Mt 5, 18). Mais  certains le voient comme un communiste, quand il dit: “Aimez-vous les uns les autres” (Jn 15, 12). Il y a ceux qui le considèrent comme un pacifiste: “Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix” (Jn 14, 27), d’autres  comme un violent: “Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive” (Mt 10, 34). 

 

      Il y a eu aussi ceux qui veulent tirer des conclusions sur l’orientation sexuelle de Jésus, avec cette histoire de Madeleine, ou celle du disciple préféré, ou bien avec cette expression très suspecte de nos jours: “Laissez les enfants venir à moi …” (Mc 10, 14). Il y a toute une foule de gens qui s’autorisent à imaginer un Jésus sur mesure qui endosse leurs passions religieuses, politiques et sexuelles. Au lieu de se convertir eux-mêmes, ils voudraient convertir Jésus.

 

      Jésus et Jean-Baptiste avaient prêché presque simultanément, à différents endroits, avec des messages différents, ils étaient cousins de sang, pourtant, dans les sondages, les gens les confondaient. Sous les projecteurs de l’opinion publique - encore aujourd’hui - il y a une grande confusion de visages, de personnages, de faits. De même, il est facile de confondre l’Église avec une association ou une organisation humanitaire. Si nous disons que nous travaillons pour la protection de la nature ou des forêts tropicales, on nous dira: bravo, mais si nous commençons, par exemple, à parler d’une origine divine de l’Église, ce discours ne fait pas audience.

 

      Dans l’univers des opinions qui divisent, il n’y a donc pas de christologie partagée, mais Jésus ne semble pas vouloir s’en inquiéter. Son intérêt n’est pas de mesurer son niveau d’audience. La mission qu’il dit avoir assumé ne dépend pas de sa cote de popularité. Son but est ailleurs, et il insiste en fait sur une seconde question inattendue: “Mais vous, qui dites-vous que je suis?” Pierre répond au nom de tous: “Tu es le Christ!” Si auparavant, pour répondre à la question, il suffisait simplement de regarder autour de soi et de recueillir les opinions des autres, maintenant les disciples sont obligés de regarder à l’intérieur d’eux-mêmes et de donner une réponse personnelle. La Foi ne se décide pas sur la scène, mais dans l’intimité de son être!

 

      Parfois, nous regardons autour de nous et comptons le peu qui reste de notre communauté. Il y a des prêtres qui, lorsqu’ils voient le dimanche les bancs à moitié vides, tombent dans la dépression, comme si le succès du Royaume dépendait du nombre de soldats. En réalité, la question doit être posée autrement: est-ce que ce peu de sel qui reste est bon, ou est-il périmé? Jésus ne nous demande pas des chiffres, mais il nous appelle à être comme le levain. 

 

      Le problème n’est pas de savoir combien nous sommes (nous ne serons toujours pas assez nombreux par rapport aux besoins): il s’agit de voir si on met du sel, si on met de la levure dans la pâte humaine. La chose n’est pas facile! On le voit même dans la réponse de Pierre qui, après avoir prononcé  la belle déclaration: “Tu es le Christ!” s’oppose ensuite quand Jésus commence à prophétiser sur le sort qu’il  trouverait à Jérusalem! Jésus le lui reproche sévèrement: “Passe derrière moi, Satan! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes”.

 

      Après une intense profession de Foi, le même homme se laisse envahir par un doute immense! Pierre pensait qu’à la suite du Messie, il deviendrait ministre  dans son Royaume. En fait, il a mal calculé, il a fait une erreur politique: ce Jésus-Messie lui promet un Royaume complètement différent, une voie complètement différente.

 

      Le sort du Royaume dépend donc de la réponse que je donne personnellement: qui est le Christ pour moi? Est-ce que c’est à moi de lui ressembler, ou c’est à lui de me ressembler?

  

        Amen

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EFFATA’, OUVRE-TOI

Année B - XXIII Ordinaire (Mc 7, 31-37)                                                                                

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler, et supplient Jésus de poser la main sur lui. Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue. Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit: ‘Effata!’, c’est-à-dire: ‘Ouvre-toi!’ ” 

 

      Il y a différents types de surdité. Premièrement, la maladie physique: en présence d’un sourd, les gens normaux doivent répéter tout ce qu’ils disent, accentuer les mouvements des lèvres, effort supplémentaire qui peut provoquer un certain agacement. Il y a ceux qui font des clins d’œil dans le dos d’un sourd, qui s’amusent sur des équivoques de la communication, tout en humiliant le pauvre homme. Il est bien facile de rire et plaisanter aux frais de quelqu’un qui est dur d’oreille. Voilà pourquoi le sourd est si méfiant, il est amené à croire que les autres parlent mal de lui, qu’ils se moquent de lui.

 

      Ensuite il y a une surdité sélective, ceux qui font la sourde oreille quand ça les arrange, comme les commerçants qui marchandent les prix, ou comme les enfants qui n’entendent bien que quand ça leur convient. Mais parfois il est aussi bien de faire la sourde oreille, comme par exemple lorsque quelqu’un cherche à entraîner quelqu’un d’autre dans un gain mal acquis, ou dans une conversation en laquelle on parle mal d’une tierce personne absente. Même entre conjoints et amis, il y a des occasions où il vaut mieux laisser tomber des paroles dans le vide, comme si elles n’avaient jamais été prononcées.      

 

      Enfin, il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Nous sommes en présence de la pire des surdités, celle de l’esprit, une surdité qui se traduit en indifférence envers le prochain, en insensibilité aux appels de la Grâce d’en Haut. Nous savons tout du marché des transferts sportifs, nous connaissons dans le moindre détail les exploits de tel joueur de tennis, nous suivons toutes les pages du carnet rose de la chronique mondaine, et nous ne prêtons qu’un minimum d’attention aux choses qui regardent notre salut.

 

      Ignace de Loyola était un capitaine de l’armée espagnole, mais une malheureuse écharde le blessa au genou et il perdit la bataille. Forcé de rester au lit, il lut la vie de Jésus et des Saints, mais ce ne fut pas vraiment cela qui le convertit. Il changea de vie au moment où il commença à se mesurer aux pensées qui lui venaient la nuit. Il comprit que sa tête était comme un champ de bataille dans lequel s’affrontaient des pensées - ou des esprits - divers. Deux armées de pensées qui se disposaient l’une contre l’autre. D’où la nécessité d’apprendre à distinguer les pensées-amies des pensées-ennemies, les bonnes des mauvaises. Ici naquit le discernement des esprits, qu’Ignace nous a transmis dans ses exercices spirituels. Comme un soldat s’exerce et se prépare à la bataille, nous aussi nous pouvons pratiquer des exercices intérieurs, pour être prêts à faire face à l’ennemi qui se cache dans nos propres pensées. En effet, le discernement des esprits est le début de la vie spirituelle, qui est comme un exploit, un championnat, une bataille qui n’assure pas forcement la victoire. Ignace apprit à reconnaître une pensée en particulier, cette pensée douce, silencieuse, qui envahit le cœur et transforme la personne: la voix de Dieu qui parle en nous. 

 

      Cela nous fait penser à l’expérience mystique d’Elie, ardent de jalousie, sur la montagne de l’Oreb: il y eut un ouragan si violent, qu’il brisait les rochers, mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan; il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n’y était pas; il y eut un feu, mais le Seigneur n’était pas dans ce feu; enfin, le murmure d’une brise légère: c’était Dieu, et il lui parlait! (1 Rois, 19, 12). 

 

      L’expérience d’Elie était une polémique qui visait la personnification et la divinisation des puissances naturelles (contre Baal, le dieu du tonnerre et de la pluie), mais encore aujourd’hui on voit des gens qui cherchent le contact avec la sphère divine en contemplant la nature, en faisant un bain de forêt, par exemple, en embrassant un arbre ou en admirant les phénomènes célestes. 

 

      Rien à dire, ce sont des expériences sensorielles intéressantes et qui donnent aussi des résultats satisfaisants pour le bien-être, mais il n’y a rien de divin, en cela. Les gens ne se rendent pas compte que la nature, si on la regarde un peu de plus près, est le règne de la compétition et de la violence, une bouffe perpétuelle des êtres plus grands aux frais des plus petits dans la chaîne alimentaire, ou au contraire des milliers de petits parasites bien organisés aux frais d’un gros pachyderme ou animal supérieur.

 

      Jésus n’a pas besoin d’improbables forces cosmiques: il se limite à toucher la langue du sourd-muet, il entre en relation avec lui, il frappe à la porte de son cœur, tout en suscitant un changement: ouvre l’oreille, desserre les lèvres, parle correctement! 

 

      La discipline et le filtre de l’oreille - l’écoute de la Parole - constitue une bonne écologie du cœur et de la vie! Chaque dimanche qui nous ouvre une page d’Écriture, c’est Dieu qui nous parle, nous invite, nous séduit: il ouvre nos oreilles et guérit notre désordre de sourds-muets spirituels!  

 

                 Amen

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PUR ET IMPUR

Année B - XXII Ordinaire (Mc 7, 1-8. 14-15. 21-23)                                                              

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Jésus leur répondit “Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit: Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains’ ”

 

      Voici une nouvelle polémique de Jésus, issue d’une observation banale des pharisiens: “Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens? Ils prennent leurs repas avec des mains impures”. Les pharisiens sont obsédés par le concept de pureté rituelle, ils adoptent donc des précautions précises contre tout type de contamination. De retour du marché, par exemple, ils font des ablutions pour secouer toutes les impuretés accumulées au contact des gens. Avant de manger, ils se lavent les mains jusqu’au coude (malheur si on ne se limite qu’au poignet!). Ils adoptent des prescriptions rituelles scrupuleuses même pour laver la vaisselle et les objets en cuivre. En bref, ils s’accrochent aux minuties externes et ignorent l’essence de la religion.

 

      Qu’est-ce que la religion? Les prophètes la font consister dans l’écoute de la Parole de Dieu et l’observance de sa Loi. Dieu a donné une Loi (Torah) pour indiquer à l’homme la voie à suivre: “Maintenant, Israël, écoute les décrets et les ordonnances que je vous enseigne …” Mais avec le don, il y a aussi le grave danger de l’altération, car Dieu avertit expressément: “Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne, et vous n’y enlèverez rien, mais vous garderez les commandements du Seigneur votre Dieu tels que je vous les prescris” (Dt 4, 1-2)

 

      Dans cette injonction, nous voyons déjà la tentation de se perdre dans la lettre, d’exalter la lettre, de tomber dans le légalisme, le formalisme, le ritualisme, le vide extérieur. Et en fait, c’est ce qui se passe: des préceptes humains secondaires (comme ne pas manger avec les mains sales) ont été ajoutés et ont acquis la même importance que la loi de Moïse, tandis que les choses essentielles de la Loi (par exemple, les soins aux orphelins et aux veuves) ont été laissées de côté.

 

      Les prêtres, par exemple, évitaient le contact avec le sang et les cadavres, ce qui les rendrait impurs, c’est-à-dire inaptes au service du Temple. Dans l’épisode du bon Samaritain, nous trouvons un prêtre qui ne daigne pas aider un pauvre homme battu et jeté par terre. Il a certainement passé devant non pas à cause d’un manque d’humanité, mais à cause d’un concept erroné de service divin. Il pensait que quelqu’un d’autre s’en occuperait. Lui, il devait se dépêcher, occupé au service du Temple. Jésus réalise une authentique révolution: il affirme qu’il n’est pas possible de servir Dieu sans s’occuper d’abord de l’homme, et il déplace l’axe de la religion de l’extérieur vers l’intérieur.

      

      En fait, Jésus annule ces traditions humaines et ramène tout au cœur, à la conscience: “Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur”. Les choses qui sortent de l’homme sont les suivantes: prostitution, vols, meurtres, adultères, cupidité, méchanceté, tromperies, envie, calomnie, orgueil, folie ... Jésus fait une liste de tous les maux du monde, de toutes les choses qui viennent de l’intérieur de l’homme! Ce qui fait mal à l’homme vient de son cœur même!

 

      Un fait  similaire aux scrupules des pharisiens se produit également aujourd’hui, dans les fanatismes de la santé ou dans les idéologies déguisées en religion, comme la Scientologie, qui fait avancer un message salvifique fixé sur l’idée de propreté

 

      La Scientologie dit que l’homme est sale parce qu’il est infecté par des engrammes négatifs, des présences ou des souvenirs inconscients d’expériences douloureuses du passé, qui doivent être mis en lumière pour guérir et redevenir propres. Même dans le langage courant, nous entendons, par exemple, que pendant la journée nous absorbons la négativité des autres, et nous avons besoin de pratiques spéciales pour décharger ces négativités. Il y a des gens obsédés par ces types de contact, par ces négativités. Il s’agit d’une version modernisée et corrigée de l’ancien mauvais œil. Il existe de nombreuses idioties de ce genre, qui se présentent avec les références de la religion, de la science ou de la psychologie.

 

      Selon cette polémique de Jésus avec les pharisiens, le négatif ne vient pas de l’extérieur, mais il naît en nous. La nourriture n’a pas le pouvoir de contaminer la conscience, mais ce sera une conscience imprudente d’abuser de la nourriture! Le mauvais œil des autres n’a pas le pouvoir de gâcher mon âme, tout au plus, ce sera le regard que je jette sur les autres qui brouillera mon cœur! C’est clair: ce qui vient de l’extérieur n’a pas le pouvoir de contaminer l’intérieur, et nous ne pouvons redevenir propres et positifs que grâce à notre changement intime, à notre conversion personnelle. Voulons-nous assainir le cœur? Alors pas de critiques, pas de potins, pas de jugements et pas de murmures!

      

      Bien sûr, cela vous fait sourire en pensant aux pharisiens qui ont élevé les scrupules alimentaires à la dignité de prescription religieuse, mais nous ne nous rendons pas compte que nous tombons plus ou moins dans le même piège. Nous sommes indignés par les produits périmés et les aliments gâtés qui finissent sur nos tables, mais nous ne pensons pas aux mots faux, tranchants ou mensongers qui sortent de notre bouche. Nous sommes préoccupés par la pollution de l’air et les changements climatiques, mais nous n’accordons pas la même attention à la pollution de la morale et aux manipulations de la vie humaine. Nous ressentons un mécontentement sincère pour les oiseaux de mer qui sortent des eaux polluées couverts pétrole, incapables de voler, mais nous n’avons pas le même sentiment envers certaines précocités de nos enfants gâtés et ternes, envers cette couverture de malice qui s’étend à tout aspect de la vie.

 

      Nous nous contentons d’apparences extérieures, croyant que nous sommes beaux, justes et religieux, et pourtant notre cœur est loin de Dieu. Qui sait où vont nos prières, qui sait quel abîme nous sépare de Lui? Pour cette raison, Jésus exige une écologie du cœur, une guérison du cœur qui est à la source de tout. C’est à partir de là que vient tout ce qui est mauvais et pécheur.

 

      Dans la nature, il n’y a rien de mal, au contraire: à la fin de son travail, le Créateur a vu et a dit avec satisfaction “que cela était bon” (Gen 1, 10). La distorsion du mal (donc toute négativité) vient de notre liberté. Il n’y a donc qu’un seul coin de l’univers que je dois me soucier de garder propre, et cela dépend de moi: mon cœur, ma famille, ma petite sphère de vie. À ce stade, nous pouvons même nous demander quel est le vrai culte, quelle est la vraie religion. Le christianisme, le bouddhisme ou l’islam?

 

      St. Jacques le dit bien, dans la première lecture: “Devant Dieu notre Père, un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse, et de se garder sans tache au milieu du monde” (Jc 1, 27)

 

      Amen

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SEIGNEUR, À QUI IRIONS-NOUS?

Année B - XXI Ordinaire (Gv 6, 60-69)                                                                                   

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

       “Alors Jésus dit aux Douze: ‘Voulez-vous partir, vous aussi?’ Simon-Pierre lui répondit: ‘Seigneur, à qui irions-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle’ ”

 

      Alors que Jésus, discutant avec les Juifs, prononçait son discours sur le pain de vie, beaucoup de ses disciples sont restés en silence. Maintenant, eux aussi entrent en scène et expriment leur perplexité: “Cette parole est rude! Qui peut l’entendre?” C’est une parole impensable, incompatible. Sa chair à manger? Bien sûr, les fidèles du Temple de Jérusalem consomment la chair des animaux sacrifiés, mais voici qu’il semble que le Maître leur demande de manger la chair d’un homme ... comme s’il s’agissait d’un morceau de boucherie, chose qui est folle et horrible. Ils l’avaient suivi quand il a fait des miracles, mais maintenant l’enthousiasme se refroidit, ils s’en vont. D’un autre côté, Jésus ne change rien à ses paroles et il n’essaie pas même de mieux les expliquer. Il place la hache à la racine de la Foi, là où dans l’âme l’acceptation ou le rejet surgit.

 

      On se demande pourquoi, au lieu de ces discours étranges, Jésus une fois pour toutes, ne serait-ce que pour un instant, ne montre-t-il pas sa gloire de Fils pour consoler les bons et convertir les mauvais? En réalité, si Jésus se montrait dans toute sa puissance, on ne peut pas dire que les hommes l’accueilleraient mieux, au contraire: ils répondraient avec un nouveau chœur d’hostilité et de blasphèmes. Dans l’Ancien Testament, il est dit que Dieu cache son visage, il est appelé le Dieu caché, sinon les hommes mourraient écrasés par leurs péchés. En fait, avons-nous jamais vu un voleur ou un adultère qui, pris en flagrant délit, se penche pour s’excuser du dérangement? Et où Dieu trouverait-il, dans les cœurs les plus sombres abandonnés au péché, ce minimum de respect qui les ferait s’agenouiller et demander pardon?

 

      En vérité, Dieu a déjà montré son visage dans celui de Jésus, le Fils de l’homme, et comment cela s’est-il terminé? Il a été moqué, humilié, trahi, capturé, jugé, piétiné, maudit, condamné, laissé seul, crucifié et tué. S’il revenait, les hommes réagiraient-ils différemment? Seuls ceux qui ont un cœur de paix peuvent voir Dieu. Pour Jésus, les cœurs purs le voient déjà! Pour cette raison, Jésus n’essaie même pas de retenir ses disciples, et il met également les Douze dans une situation difficile: “Voulez-vous partir, vous aussi?” D’où la réponse confiante de Pierre: “Seigneur, à qui irions-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu”.

 

      Ce même discours qui a repoussé la majorité des gens, confirme la Foi des quelques-uns restés encore à l’écoute. “Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus” (Mt 22, 14). Jésus ajoute: “N’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous, les Douze? Et l’un de vous est un diable!” Terrible: le déni et le rejet auraient contaminé même le groupe des Douze! La crise n’aurait même pas épargné les quelques amis proches! La vie chrétienne, ou sequela Christi (à la suite du Christ) est un chemin de crise. La crise peut être résolue dans la tiédeur, l’opportunisme, le pharisaïsme, l’éloignement, l’abandon, la perte de foi et l’apostasie de masse, comme le montre Jean dans ses écrits. 

Dans le passé, nous avons été chrétiens plus par coutume et par tradition que par choix personnel. D’autres ont choisi pour nous, et nous nous sommes limités à accepter la Foi comme quelque chose de déjà fait, comme un discours déjà clos. C’est pourquoi le Christ nous provoque de temps en temps: “Voulez-vous partir, vous aussi?” Le monde choisit ses maîtres. S’ils font rire et s’amuser, tout le monde les suit. Mais avec le Christ,  c’est différent: on ne l’a pas choisi, c’est lui qui nous a choisis, et il nous laisse même libres de partir!                                                             

 

      Amen

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LE MAGNIFICAT

Assomption (Lc 1, 39-56)                                                                                                        

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                                                                                       

correction française: merci à mes amis

 

 

 

      “Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur!”

 

      Marie, cette jeune femme de l’Évangile d’aujourd’hui, âgée de quinze ans, fait preuve d’une compréhension de l’histoire humaine à la hauteur du vieil homme qui raconte les visions de l’Apocalypse! Malgré les apparences contraires, elle voit les orgueilleux qui sont confus dans leurs propres pensées, les puissants qui sont renversés de leurs trônes, et les riches qui sont renvoyés les mains vides, tandis que les humbles sont élevés et les affamés sont comblés au-delà de toute imagination. C’est le regard de Marie, mais c’est ainsi que Dieu voit l’histoire humaine! Il y a des gens qui, avec toute leur expérience et leurs études, prétendent connaître le monde. Cette humble jeune fille les a tous surpassés! Comment cela se passe-t-il?

 

      On peut bien penser que la raison est un don de Dieu. Toute sagesse vient du Seigneur Dieu. Nos lacunes dans l’intelligence sont le résultat naturel de notre décadence dans la grâce et l’honnêteté. En perdant la Grâce, nous avons repoussé la Sagesse. 

 

      Un philosophe du XIXe siècle (Soren Kierkegaard) compare les hommes de son temps aux passagers d’un bateau de croisière qui ne s’intéressent plus à leur destination, et ne se soucient même plus des communications sur la route du capitaine. Il est plutôt important pour eux de connaître le menu du jour, ce qu’on mange aujourd’hui, déclamé par la voix du chef cuisinier à bord, amplifiée par un mégaphone.   

 

      L'image dépeint bien la situation de l’homme moderne, écrasé sur le présent, incapable de vivre un engagement stable. Un homme qui a supprimé de son vocabulaire des adjectifs tels que: durable, permanent, définitif, et dénaturé des mots tels que: constance, fidélité, résistance. Une fois l’éternité annulée, l’horizon s’est rétréci, l’avenir est devenu plus court. En effet, les jeunes n’ont plus la pensée de leur avenir, ils pensent plutôt à ce qu’il vont faire ce soir après le dîner, dans quelle discothèque se retrouver le samedi, où partir en vacances l’été prochain.

    

      Heureusement, notre vie ne se termine pas par une errance tortueuse et aveugle, avec tant de peines et quelques plaisirs rares obtenus au prix fort de beaucoup de souffrance. La vie n’est même pas une croisière heureuse que le destin essaie de gâcher avec un naufrage fatal, comme sur le Titanic. Nous ne sommes pas destinés à souffrir toute notre vie pour pouvoir profiter lors de notre dernier voyage d’un corbillard de luxe construit sur une voiture que nous n’avons jamais pu nous permettre d’acheter, et pour aller pourrir dans ce mètre cube que nous nous sommes réservé au cimetière!

 

      En fait, la vraie grandeur de Marie n’est pas d’ordre cosmique: elle est bénie parce qu’elle a cru, elle est grande dans la foi. Nous savons bien que dans l’histoire il y a la violence des tyrans, l’effronterie des riches, l’égoïsme des orgueilleux: ces gens qui ont tout, mais ils n’ont pas le pouvoir du dernier mot. 

 

      Notre vie est donc un pèlerinage: incertain, fatigant, douloureux, qui nous voit souffrir, mais l’espoir apparaît dans une destination certaine: le ciel. Le ciel qui est une métaphore du lieu où nous serons libérés des efforts et des douleurs. En regardant la maternité de Marie et de l’Église, essayons de cultiver la constance, la fidélité et la résistance dans le combat de la vie présente, pour mériter la vie future!

 

      Amen

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PAIN DESCENDU DU CIEL

Année B - XVIII Ordinaire (Jn 6, 41-51)                                                                                 

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Les Juifs récriminaient contre Jésus parce qu’il avait déclaré: ‘Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel’. Ils disaient: ‘Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph? Nous connaissons bien son père et sa mère. Comment peut-il dire: ‘Je suis descendu du ciel?’ ”

 

      Jésus insiste sur ce pain de vie, pour lequel les gens demandent: “Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là!”. Souhait sincère, ou demande ironique? Jean ne le dit pas. Mais comme Jésus cherche à orienter la demande du pain matériel vers le pain céleste, les esprits changent, l’enthousiasme fait place à la suspicion, l’acclamation fait place au sarcasme. Ils ont compris, et ils n’ont pas compris. 

 

    Jésus redit encore une fois que ce pain-là c’est lui-même, affirmation tout à fait déplacée, incroyable! Jésus prétend quelque chose de troublant, d’inouï: le pain dont chaque homme a besoin, le point d’arrivée de toute recherche, la seule possibilité de salut, c’est lui-même! Lui, et pas un autre! Unique condition, la Foi en lui: “qui vient à moi … qui croit en moi …” Jamais personne n’a parlé comme cela. Tous voient, mais très peu croient. Tous ont vu le même signe, mais la plupart des gens l’ont compris à leur manière, au niveau de l’estomac (l’instinct, l’émotion, l’intérêt brut …) Dans l’Évangile de Jean en général, il y a un voir qui se transforme en Foi, et il y a un voir qui ne voit rien et reste incapable d’aller au-delà des faits.  

 

      L’incompréhension se manifeste par la réaction des Juifs, leur déception totale, leur trouble, leur intolérance, leur révolte: nous connaissons bien ce type, il est le fils d’un tel et d’une telle, il est un ouvrier, comment peut-il prendre la place de Moïse et dire: ‘Je suis descendu du ciel?’ Jésus n’atténue pas ses affirmations, au contraire il les redit encore avec insistance: ce pain ici … Ici et pas ailleurs. Qui veut le salut, doit s’adresser à lui. 

 

      Une autorévélation qui touche son origine divine, son venir de Dieu, son style obéissant envers le Père qui l’a envoyé: “personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu”. Moïse souhaita voir le visage de Dieu, mais un ange lui répondit que personne ne peut voir Dieu et rester vivant (Es 33, 20). Moïse ne put voir Dieu que de côté, tandis que Jésus le voit directement, donc il peut bien affirmer être la révélation, le pain! À prendre, ou à laisser. 

 

      Pour mieux comprendre l’Eucharistie et la proposer aux autres, il ne faut pas partir subitement des théologies et des symboles particuliers qui ont été élaborés à travers le temps. Trop de fois on a vu une Eucharistie chargée des poids lourds de la moralité, de la sacralité et de la traditionalité. Il y a eu des moments où l’on n’avait qu’un seul souci théologique: montrer et convaincre les autres que que ce pain-ci est vraiment, est réellement le corps du Christ. 

 

      L’offre du Christ a été ainsi chosifiée. L’Eucharistie a fini par devenir une sorte de récompense pour les enfants sages, un certificat de bonne conduite pour les adultes, une attestation morale, une manière de se sentir bien avec soi-même et gagner son petit coin de paradis: je suis bien, je n’ai rien à me reprocher, donc je participe à la communion. Il y a plus que ça dans l’Eucharistie, beaucoup plus que ça! 

 

      Au fil de ces derniers dimanches, nous avons reçu des suggestions diverses qui ont un rapport avec l’Eucharistie: la compassion de Jésus envers les foules déprimées, l’enseignement qu’il leur adressait, le miracle du partage, le rapport entre la génération des pères et celle des fils, l’attente des gens, le messianisme politique, l’orientation possible du désir humain, la révélation de sa personne, la Foi en lui, son rapport avec le Père, la plénitude de vie qui vient de lui … 

 

      Nous avons redécouvert le lien entre Eucharistie et liberté. On pourrait ouvrir un deuxième chapitre sur Eucharistie et fraternité. Si “ma nourriture est de faire la volonté du Père”, et nous sommes tous frères par le moyen du Christ, il serait très intéressant de travailler pour dénicher et destituer le Big Brother qui à nos jours s’est installé pour manipuler la vie de ses semblables, après le refus moderne de toute autorité paternelle. 

 

      La troisième démarche sera encore plus ardue: Eucharistie et égalité, dans un monde post-moderne à voir avec sympathie, mais aussi avec les outils de la vieille critique. Il s’agit d’un monde qui cherche à rétablir le droit et anéantir toute discrimination par le moyen d’un aplatissement général qui concerne la famille, la sexualité et la planification totalisante de la vie biologique, qui toutefois demeure une vie humaine.

 

      Ces sont des choses vertigineuses, mais pour le moment contentons-nous de boucler la boucle là où nous avons commencé il y a quatre semaines. L’Eucharistie est une vie pleine, une vie en abondance, une vie ressuscitée, une vie éternelle qui commence dès maintenant. 

 

      Donc il n’y aurait pas de place pour les vacances. C’est quoi ce vacat, ce vide d’activité, de responsabilité, voire d’humanité? Pour la Liturgie qui ne s’offre jamais de vacances, “le ciel et la terre sont remplis de ta gloire”, donc ce vide n’existe pas. Un chrétien qui mène sa vie de prière ne connaît pas ce vide, il n’a pas l’impression qu’à un moment donné il s’en va en vacances, mais voit bien son cheminement vers la plénitude. Que dire donc? Bonnes vacances? Mais non: bonne plénitude!      

 

      Amen 

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EUCHARISTIE, PAIN ET LIBERTÉ

Année B - XVIII Ordinaire (Jn 6, 24-35)                                                                                 

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Jésus leur répondit: ‘Amen, amen, je vous le dis: vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés’ ”

 

      Après la multiplication des pains, pour se sauver de l’enthousiasme de la foule, Jésus se déplace sur l’autre rive du lac. Les gens cependant le suivent et font le tour du lac pour le retrouver le jour suivant sa prédication à la Synagogue de Capharnaüm. Jésus semble ne point apprécier la visite, et il engage avec eux un débat surprenant qu’on appelle le discours sur le pain de vie. Le comportement de Jésus envers ces foules est ambivalent. D’un côté, “il fut saisi de compassion envers elles”, parce qu‘elles étaient comme “des brebis sans berger”, jusqu’à faire le signe de la multiplication. De l’autre, il montre ne pas accepter les enthousiasmes faciles, et met en lumière les vrais motifs qui ont poussé ces gens à le chercher. 

 

      Ils se présentent avec une demande à première vue banale: “Rabbi, quand es-tu arrivé ici?” Ils semblent vouloir se donner de l’importance, comme s’ils disaient: tu ne vois pas tout le chemin que nous avons fait pour pouvoir te retrouver? Jésus semble ignorer la demande, et déclare d’une manière très directe qu’ils sont venus le chercher parce que le jour précédent il avait rempli leur estomac! 

 

      En effet, en ce temps-là, les gens attendaient un Messie qui aurait répété le geste de Moïse, celui de faire descendre du pain du ciel. Face au signe que Jésus avait accompli, ils ont dû penser: voilà notre homme, prenons-le et faisons de lui notre roi: nous aurons résolu nos problèmes alimentaires!, tout comme l’avait fait Moïse dans le désert, avec un peuple épuisé par la longue marche. En effet le passage précédent dit que: “À la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient: ‘C’est vraiment lui le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde’ ”.

 

      Jésus saisit la balle au bond, et prépare une réponse simple et complexe à la fois, à partir des faits relatifs à Moïse. Nous savons comme cela se passe en politique: si nous connaissons les adversaires, nous arrivons à lire entre les lignes beaucoup plus de choses que ce qui est vraiment dit. Vous voulez parler de Moise? eh bien, je vais vous contenter! Il y eut un moment où le peuple, libéré de l’esclavage du Pharaon d’Egypte, mais fatigué par le long voyage, commençait à murmurer: “Il aurait mieux valu mourir au pays d’Égypte, quand nous étions assis près des marmites de viande, quand nous mangions du pain à satiété!” (Exode 16, 3). Le Seigneur laissa tomber des cailles et leur donna la manne, mais ils dédaignèrent la nouvelle nourriture et commencèrent à regretter les oignons d’Egypte. C’est à dire: mieux vaut une marmite pleine, qu’une liberté ardue.

 

      Jésus identifie la génération de Moïse avec sa génération, chose par ailleurs implicitement acceptée par les interlocuteurs. Il n’y a point de différence entre les pères antiques qui vécurent huit-cents ans plus tôt avec Moïse, et leurs descendants actuels. Jésus insinue l’idée que, comme les anciens qui ne comprirent point, aujourd’hui c’est vous qui avez de la peine à comprendre, peuple à la nuque raide! Le passage est brusque: “vous avez pris la peine de me chercher, mais c’était pour rien. Travaillez plutôt pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle” “Et que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu?” “L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé”. En d’autres termes: Vous dites de chercher la volonté de Dieu? Croyez en moi! Jésus place sa propre personne au-dessus de tout. 

 

      Le passage est capital, c’est là que se joue la Foi: le salut ne vient pas du respect d’une série de rites, d’une tradition ou d’une loi, comme celle de Moïse. Le salut se rapporte à sa personne: c’est lui le pain vivant qui descend du ciel! C’est lui qui en premier a accompli l’oeuvre de Dieu: “Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé!” (Jn 4, 34). L’affirmation de Jésus est déconcertante: “Quel signe, quelle œuvre  vas-tu  faire? Dans le désert,  nos pères ont mangé le pain venu du ciel”. “Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts”. Le signe de Moïse et le signe de Jésus sont les mêmes signes, mais un était pour la mort, l’autre est pour la vie.

     

      Notre génération ressemble à celle de Moïse et à celle de Jésus. Nous préférons le pain qui tombe de la table des pharaons capitalistes, qui nous poursuivent avec leurs publicités et leur mode de vie, aux aliments que nous pourrions produire avec un travail en toute liberté: mieux vaut une marmite pleine, qu’une liberté ardue. 

 

      On déplore que dans le monde il y a si peu de riches et tellement de pauvres, mais est-ce que cela arrive à cause des pharaons qui veulent tout accaparer, ou à cause du troupeau  inconscient que nous sommes et qui les suivent, disposés à échanger notre liberté pour une ration de foin? Quand les personnes sont en difficulté, elles se vendent facilement pour un rien. La liberté est un exercice difficile, coûteux, pénible. Les gens libres sont rares. Le discours que nous appelons le pain de vie implique et met en cause la liberté de l’homme.

 

      Nous communions à l’eucharistie en nous imaginant être de braves gens qui font leur devoir, en réalité nous ne nous posons pas les vraies questions qui comptent: comment est-ce que nous mangeons notre pain? Est-ce que nous nous sommes vendus à quelques pharaons pour pouvoir être soutenus? Sommes-nous libres de manger notre pain? D’où vient le pain que nous donnons à nos enfants? Le système mondial de distribution de la nourriture offre-t-il aux populations la possibilité de s’en servir en toute liberté?

 

      Il y a des foules de fidèles qui cherchent la résolution des problèmes immédiats et qui laissent irrésolus les vrais problèmes profonds. Il y a une religion des miracles qui cherche les signes forts et une religion qui se limite à satisfaire l’appareil digestif, les besoins les plus élémentaires de la vie. Mais Jésus déçoit brutalement les uns et les autres. Les gens le cherchent pour du pain, mais trouvent un Messie très différent, un Messie qui désoriente et scandalise, un Messie à reconnaître et à accueillir dans la Foi. Nous le verrons dimanche prochain, dans la suite de la polémique.     

 

      Amen 

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LE MIRACLE DU PARTAGE DU PAIN

Année B - XVII Ordinaire (Jn 6, 1-15)                                                                                    

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

        “Jésus leva les yeux et vit qu’une foule nombreuse venait à lui. Il dit à Philippe: ‘Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger?’ ”

 

      On peut parler de la nourriture de deux manières: en quantité, en qualité. Dans le mode quantité on considère les poids, les mesures, les nombres, les économies, les statistiques, et on découvre par exemple qu’une seule nation consomme les deux tiers des richesses de la terre, que des milliers de tonnes de blé sont brûlées pour ne pas baisser les prix, qu’un quart des denrées alimentaires mondiales est jeté à la poubelle. Dans nos familles, le gâchis alimentaire est habituel: c’est presque un devoir social de dépenser, acheter, consommer, jeter, remplacer … 

 

      Dans nos sociétés modernes, on tend à accroître la production, augmenter le nombre des voitures qui circulent, tirer de grands profits, améliorer nos modes de vie, mais on n’y trouve pas son compte: nous nous retrouvons toujours plus oppressés, malheureux, déprimés, ennuyés … Jamais si riches mais jamais si désespérés! De l’autre côté, il est pratiquement impossible de nourrir les innombrables foules qui habitent notre petite planète. Est-ce qu’il y a un tel manque de nourriture? Où trouverons-nous tout le pain dont on a besoin? Peut-on s’occuper de ceux qui n’en ont pas? Est-ce à nous d’y songer?

 

      L’Évangile nous parle d’une multiplication des pains. Il y a un surplus de douze paniers, c’est une chose merveilleuse, mais le vrai miracle, ce n’est pas Jésus qui l’a fait. Après tout, la multiplication est un fait tout naturel qui se produit sans cesse: je mets une graine, j’en ramasse dix, cent, mille … Je casse un atome, et j’en ai cent, cent mille, cent millions qui brûlent … Le vrai miracle, c’est le petit garçon qui a partagé ce qu’il avait, cinq pains dans sa sacoche, le petit déjeuner que sa mère prévoyante avait préparé pour lui. Le miracle du partage!

 

      Dans le mode qualité on voit le côté humain, culturel, spirituel du discours. Par exemple, si je te donne un franc que j’ai dans la poche, et que tu me donnes le tien, le résultat ne change pas: nous avons un franc chacun. Mais si j’ai une idée, que tu en as une autre, et qu’on les partage, pour finir nous aurons chacun deux idées: une richesse partagée! Les choses matérielles, divisées comme des terrains parcellés pour des héritages, diminuent; les choses immatérielles, au contraire, augmentent! La quantité, divisée, diminue; la qualité, divisée, augmente!

 

      Déjà dans le désert, à la première tentation, le diable avait proposé à Jésus de transformer les pierres en pain. Celui qui produit du pain, celui qui en possède, celui qui fixe le prix du pain, aura également le pouvoir de tenir une nation entière en main. La foule de l’Évangile d’aujourd’hui aimerait prendre Jésus et le faire roi, pensant résoudre une fois pour toutes les problèmes alimentaires. Mais Jésus se dérobe, se réfugie sur la montagne, seul, pour prier, pour converser avec le Père, conformément à la formidable réponse donnée au tentateur: “L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu” (Mt 4, 4). Nous avons donc non seulement un estomac à remplir, mais aussi un esprit qui a besoin de vérité, un cœur assoiffé d’amour, un désir d’une vie pleine, ou ressuscitée, ce qui est la même chose.

 

      L’objet de l’Eucharistie est bien là: une Parole qui se fait chair, Verbum Panis. Chaque fois, nous célébrons une Parole qui devient Pain, qui se donne à tous, qui devient viatique au sens ancien du mot: provision pour le voyage, pour avoir du soutien le long du chemin que nous avons à faire. Que puis-je faire face aux gigantesques problèmes alimentaires du monde? C’est très simple:  comme le petit garçon de l’Evangile, je dois partager le peu que j’ai et opérer le miracle du partage sans lequel Jésus n’aurait pas pu faire son geste de multiplication. 

 

      Ce miracle est aussi très intéressant pour la vie de nos familles, de nos paroisses. Si nous avons beaucoup d’argent, celui-ci ne suffira jamais pour ce qu’on voudrait en faire. Mais si nous avons de petits moyens, ils suffiront si on les partage en vue d’une tâche commune.  Et il en restera même encore en réserve!

 

      Amen

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