Les sentiers de la Parole

Chemins parcourus par les brebis en recherche de nourriture à travers la montagne. 

Salut ! Bienvenue pour marcher à mes côtés sur les sentiers de la Parole de Dieu. Je te propose chaque semaine, au rythme de la liturgie, une réflexion à partir des lectures du dimanche. 

 

Abbé Andrea De Vico

Adepte de trekking, en montagne et ... dans  l'âme!

 


LES PREMIÈRES PAROLES

Année B - III Ordinaire (Mc 1, 14-20)                                                                                    

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu; il disait: ‘Les temps sont accomplis: le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile’ ”  

      

      Dans ce passage, nous trouvons les premiers mots prononcés par Jésus au début de sa prédication, sur les rives du lac de Galilée. Ce sont des mots qui débordent d’optimisme: “Le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez”. La proximité du Royaume de Dieu / Royaume des cieux est une métaphore pour dire que Dieu est dans le cœur de ceux qui l’accueillent. En comparaison, la prédication du Baptiste semble beaucoup plus menaçante et terrible: “Engeance de vipères … Produisez un fruit digne de la conversion ... Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres: tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu …”  (Mt 3, 7-9)

      

      Se convertir: qu’est-ce que cela signifie? Le mot, inventé par les anciens prophètes et utilisé par Jean-Baptiste, suggère un effort intérieur, un renoncement déchirant, un drame spirituel, une retraite dans le désert ou un couvent, une flagellation du corps et de l’âme en pénitence. En réalité, le mot hébraïque de conversion implique le concept d’un mouvement vers l’arrière, un demi-tour, dirions-nous. La conversion arrive lorsque l’on comprend qu’on est hors de la piste, on s’arrête, on a une réflexion après coup, on décide de changer de cap et de revenir à la manière précédente, de retourner vers le Seigneur, après avoir follement suivi le chemin croisé des idoles. En ce sens, la conversion a un sens moral, une réforme de sa vie, un retour à l’ancien amour. 

 

      Si pour les Juifs la conversion consiste en un retour en arrière, pour les Grecs, qui étaient plus intellectuels, la conversion se traduit par métanoïa, ce qui signifie: changement de mentalité, changement de pensée, renouvellement intérieur, mais l’idée de base est la même.

      

      Dans la bouche de Jésus, l’appel à la conversion prend une tout autre direction: non pas tant un pas en arrière fatidique ou dramatique, pour restaurer une position perdue ou déchue, mais un bond en avant, pour entrer dans le Royaume de Dieu, saisissant un salut gratuitement offert, sans énormes efforts de notre part! Il ne nous demande que la Foi! Si Jésus avait demandé l’innocence, quelqu’un aurait pu dire: je ne suis pas innocent, je ne peux pas entrer! S’il avait demandé le respect exact des préceptes de la loi, quelqu’un aurait pu prendre du recul: je ne suis pas pratiquant, je ne peux pas entrer! S’il avait demandé un certificat de pureté ou une patience avérée, quelqu’un aurait pu répondre: je ne suis ni pur ni patient, ce royaume n’est pas pour moi! 

 

      Mais non: si j’ai la Foi, j’ai aussi la clé pour ouvrir la porte, le reste viendra tout seul! Je ne suis pas sauvé parce que je me suis converti, mais je décide de me convertir parce que j’ai été sauvé! L’initiative appartient à Dieu! Ma Foi doit commencer par le don, non par le devoir! Pourquoi dois-je aller à la messe? Pour accueillir un don ou pour accomplir un devoir? Si je pense au devoir, je pourrais même rester à la maison, au lieu de me rendre au culte: après tout, rien ne change!

      

      Dans la croissance spirituelle d’une personne, nous pouvons donc identifier trois degrés de maturation. Le premier: le degré esthétique. On rentre dans l’église, on voit de l’art, on entend des musiques, des chants, on assiste à des cérémonies solennelles, on ressent quelque chose qui nous implique, nous entrons même en extase. D’accord, mais ... on peut aussi admirer le Jugement dernier de la chapelle Sixtine, et rester tel que l’on est. On peut aussi écouter la Requiem de la Messe de Mozart, et penser que la mort ne nous concerne pas du tout, au moins en ce moment. 

 

      Les chorales les plus prestigieuses du continent peuvent également venir défiler dans notre église pour chanter de belles messes, mais rien ne change vraiment dans notre vie communautaire. Les gens de la mafia apprécient également la bonne musique et viennent à la messe le dimanche et le soir de Noël. La perception de la beauté pourrait nous aider, mais en soi ce n’est pas encore la Foi.

 

      Le second: le degré éthique, celui de l’existence morale, des choix et des comportements. Une personne moralement sensible, avec le temps, est amenée à penser de cette façon: je dois observer les commandements de Dieu ... je dois appliquer la règle de la Foi ... je dois être cohérent ... D’accord, mais ... avec le temps, une personne moralement attentive court le grave risque d’un piège spirituel: je vois des gens qui ne font pas comme moi ... Je vois des gens qui ne viennent pas à la messe le dimanche, comme moi ... Je vois des gens qui mènent un style de vie douteux, contrairement à moi … Alors je commence à mesurer le comportement des autres, je les compare, je les juge, je prononce des phrases et des mots contraignants ... et comme ils s’en moquent, je commence à les menacer avec les châtiments de Dieu et les douleurs de l’enfer! Bien des prédicateurs l’ont fait! Bref, chez une personne moralement sensible, l’idée que moi j’ai raison d’être du bon côté, les autres non, s’insinue lentement.  La justice se transforme en injustice et la morale en moralisme. L’éthique peut donc aussi aider, mais elle est encore bien loin de la Foi.

      

      Le troisième degré, celui de la Grâce, est le plus ... dangereux, du fait que le don gratuit de Dieu implique l’imprévisibilité de la réponse: reconnaissance, accueil, indifférence, rejet? Pour cette raison, face à un don, la première chose qu’on enseigne aux enfants est de dire merci. À l’âge adulte, évidemment ce n’est pas la même chose de donner la vie ou de la rejeter, d’offrir de l’amour ou de le refuser. Imaginons-nous si le don devait consister en une vie divine, dite Grâce, don par excellence! Il y a des gens qui, sans distinction de culture ou de formation, peut-être sans même y penser et en toute spontanéité, vivent la vie comme un don, ressentent les choses comme une grâce reçue, donc elles sont prédisposées à la gratitude, à la participation, à l’échange … et lorsqu’ils se sentent interpellés par une initiative divine qui se manifeste dans l’histoire, ils sont enclins à se convertir, à le rencontrer. La Foi dans le Royaume est là!

       

      Le sens de la beauté et de la nécessité morale est incapable de produire ce changement, au mieux il le prépare. Si l’on veut devenir un bon artiste ou un excellent médecin, il faut simplement commencer à étudier et à pratiquer son art. Mais si on veut être citoyen du Royaume, on doit simplement reconnaître, décider, se convertir, réagir au don de Dieu avec une réponse de Foi! Le royaume de Dieu ne s’impose pas, il se propose!

 

      Amen

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LA VOCATION DE SAMUEL

Année B - II Ordinaire (Gv 1, 35-42)                                                                                       Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Parlez, Seigneur, car votre serviteur vous écoute” (1 Sam 3, 9)

 

      Au temps du jeune Samuel, “la Parole du Seigneur était rare”, les visions également. Samuel accomplissait le service dans le Temple, mais n’avait pas encore été informé des rudiments de la Foi: il ne connaissait pas le Seigneur. Un soir, alors que le petit garçon était déjà au lit et que la lampe n’était pas encore éteinte, il entend une voix. C’est Dieu qui l’appelle, mais le garçon croit que c’est le vieux prêtre. Une deuxième fois, le garçon se réveille au milieu de la nuit et se rend chez le prêtre qui le renvoie au lit, pensant à une imagination enfantine. C’est à la troisième fois qu’Eli commence à soupçonner une vision. Il pourrait se lever et vérifier par lui-même, mais plutôt que de se lever, il lui suggère cette réflexion: “si tu entends la même voix, dis: Parlez, Seigneur, car votre serviteur vous écoute” (1 Sam 3, 9). Une manière élégante de dire: vas-y et laisse-moi dormir en paix. Le vieil homme ne veut pas être dérangé, mais il fournit au jeune homme la clé appropriée pour interpréter son appel. Un discernement qui, malgré le bon sommeil du prêtre âgé, s’avère décisif pour le jeune Samuel. Ces mots sont devenus l’emblème de toute vocation future: Parle, Seigneur, ton serviteur t’écoute.

 

      Auparavant, Eli a été sérieusement réprimandé par un étranger pour la façon dont ses deux jeunes fils géraient les offrandes du temple. Par exemple: quand quelqu’un venait offrir un sacrifice, pendant que la viande cuisait à l’autel, les fils d’Eli se présentaient avec une fourchette à trois dents, ils la mettaient dans la grosse chaudière et prenaient pour eux toute la viande qu’ils pouvaient tirer, laissant le reste à l’autel. Avec la fourche à trois dents, on peut saisir plus de pièces qu’avec la fourche normale à deux dents. Une conduite dépravée et déshonorante: ils ont foulé aux pieds les sacrifices et se sont nourris des premiers fruits destinés au Seigneur (1 Sam 2, 12-17). Et les deux fils n’ont même pas rejeté le compromis charnel avec les femmes de garde à l’entrée de la tente. Et c’étaient des prêtres!

 

      Cette nuit-là, Samuel reçoit un terrible message du Seigneur pour son maître: “Je vais me venger d’Eli, car il savait que ses enfants déshonoraient Dieu et il ne les a pas punis” (ibid., 13). Samuel n’ose pas rapporter une telle prophétie, mais Eli veut savoir: “Quel discours a-t-il prononcé? Ne me cache rien. Dieu agit avec toi encore pire, si tu me caches un seul mot” (ibid., 17). Il n’y a rien à dire, cet Eli n’est qu’une figure mesquine: la nuit il a repoussé l’enfant parce qu’il le gênait, le jour il l’accroche avec insistance, poussé par la curiosité de savoir. 

 

      Ainsi, le garçon l’informe de la mauvaise fin qui l’attend: à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans, à l’annonce de la mort de ses enfants au combat, Eli va tomber en arrière de son siège, se briser le cou et mourir. L’attitude d’Eli représente la curiosité de toute personne qui veut connaître l’avenir à travers des réponses ou des combinaisons d’arts magiques, afin de savoir si le futur lui conviendra.

 

      Samuel, quand il est devenu adulte, a oint David pour qu’il règne sur la nation. Cette onction aura le pouvoir de consacrer la dynastie de David pour les siècles à venir. Mais pourquoi la Parole était-elle rare à l’époque de Samuel? Est-ce Dieu qui n’a pas fait entendre sa voix ou est-ce la médiation de prêtres, comme Eli et ses fils qui a fait défaut? Ils ne veulent pas être dérangés, ils ne pensent qu’aux affaires administratives et qu’à  enfoncer la fourchette dans le pot. 

 

      Il semblerait que même aujourd’hui, Dieu est silencieux et les vocations numériquement rares. Mais est-ce la Parole qui est rare ou bien les auditeurs? Que se passe-t-il dans les coulisses du Temple du Seigneur? La prophétie s’est-elle éteinte ou est-ce que certaines qualités discutables des ministres de l’autel agissent comme un écran? Les jeunes sont là, mais il y a aussi des anciennes vocations qui veulent simplement n’être pas dérangées dans leurs affaires!

 

      Dans la vocation chrétienne, le prêtre, appelé par le Christ et ordonné à ses frères, n’est pas un administrateur, il n’est pas un liturgiste parfumé d’encens, ni un travailleur social, ni un psychologue, ni un musicien, ni un connaisseur d’art ou un joyeux animateur d’événements divers … Un tel prêtre ferait plus de bruit que de travail, avec comme arrière-plan des gestes uniquement pétillants et extérieurs. 

 

      En vérité, le prêtre du Christ doit aller là où sont les hommes, parler aux cœurs, jeter des filets, pêcher l’humanité perdue. Ce n’est pas le geste qui fait le prêtre, ce n’est pas l’habitude, ce n’est pas la culture, ce ne sont pas les relations mondaines, l’amitié des puissants ou l’attente d’une promotion dans les rangs ecclésiastiques. Ce n’est pas sa parure, mais c’est l’âme qui fait le prêtre! L’esprit n’a pas besoin de beaux vêtements pour se révéler, mais il se montre pour ce qu’il est: flamme, amour qui pointe et parle directement au cœur, avec la chasteté des regards, des actes, des mots, des œuvres. 

 

      Comment est-ce possible? C’est simple. Un vrai ministre du Christ attirera inévitablement l’attention des autres. Celui qui ne pense qu’aux affaires matérielles, en présence d’un tel prêtre, sera obligé de réfléchir: il est un homme comme moi, mais il a quelque chose que je ne peux pas définir. S’il est athée ou incrédule, il sera forcé de l’admettre: il doit y avoir Quelqu’un là-haut. S’il est un dégénéré moral, il sera poussé par une nostalgie de l’innocence: peut-être convient-il de revoir ma conduite? S’il est avare, il peut prendre une nouvelle décision: je comprends que je dois me débarrasser de ces trucs inutiles. S’il est un violent, il sera guéri par un germe de paix.

 

      Au-delà de toutes les qualités ou compétences personnelles qui sont certainement appréciables et qui plaisent, il n’y a qu’une seule caractéristique qui définit le prêtre du Christ: sa présence. On l’appelait autrefois: sainteté. Comment se fait-il qu’on n’en parle pas aujourd’hui? La Parole est-elle devenue rare? Les auditeurs se sont-ils éclipsés? Ou alors est-ce nous, les prêtres qui - comme Eli et ses fils - avons besoin de réapprendre la touche de grâce qui faciliterait la rencontre entre Dieu et l’humanité? 

 

      Amen

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LA COMPLAISANCE DU PÈRE

Année B - Le Baptême du Seigneur (Mc 1, 7-11)                                                                     Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

       “Il y eut une voix venant des cieux: ‘Tu es mon Fils bien-aimé; en toi, je trouve ma joie’ ”

      

      L’Évangile de Marc commence par le ministère du Baptiste et le baptême de Jésus dans le Jourdain. C’est une action de pénitence ou de purification, très similaire à celles pratiquées dans d’autres religions du monde, comme au Gange, le fleuve sacré des Hindous. Pour faciliter la libération de l’âme du cycle des réincarnations, les fidèles de ces autres religions pratiquent plusieurs ablutions ou bains rituels. Le baptême signifie précisément: immersion.

 

      Jésus connaîtra un tout autre baptême: il se plongera dans son propre sang, c’est-à-dire dans sa mort, pour la vaincre. La mort du chrétien est une participation à la mort du Christ, comme le dit une prière du rituel: “La puissance du Saint-Esprit descend dans cette eau, afin que celui qui y recevra le saint baptême puisse être enterré avec le Christ dans la mort et ressusciter avec lui pour la vie éternelle”. La différence entre le baptême chrétien et toute autre forme de baptême consiste en cela: en plongeant dans le Jourdain, ce ne sont pas les eaux qui sanctifient le Christ, mais c’est lui qui sanctifie les eaux. En fait, l’importance du baptême chrétien réside moins dans l’eau que dans la voix céleste: “Tu es mon Fils, le bien-aimé!”

 

      Que signifie être fils? La littérature, l’art, le divertissement, la chanson et la publicité accordent une attention presque entièrement exclusive à la seule dimension horizontale des relations humaines, celles qui passent entre homme et femme, mari et femme. Il semble que rien d’autre n’existe: des histoires de sentiments, de sexe et de trahisons, sans limites d’imagination. En comparaison, la relation verticale entre parent et fils, tout aussi vitale et universelle, reste presque inexplorée, principalement traitée par des psychologues, et de façon de plus en  plus négative: autoritarisme, paternalisme, conflit, rejet, rébellion, incommunicabilité ... mais il s’agit d’une attitude idéologique qui remonte aux pères spirituels de 1968, qui contestaient l’institution familiale, la considérant comme rétrograde et de droite, principale source d’inégalités et d’autoritarisme qui existent dans la société. Ils disaient que la famille était fondée sur l’autorité absolue du père-maître sur sa femme et ses enfants, et ils se sont battus pour un nouveau type de famille qui décréterait la mort de la famille traditionnelle, libérant la femme et les enfants de la tyrannie de la figure paternelle.

 

      Heureusement, dans la grande majorité des cas, nous constatons qu’une relation intense, pacifique et réussie avec ses enfants est tout aussi importante et gratifiante que la relation homme-femme. Par contre, des idéaux trop élevés pour les enfants et pourraient les mettre mal à l’aise, les rendre nerveux et peu persévérants. Il est plus facile d’établir une relation de réciprocité entre égaux, tandis que la relation de père à fils est plus laborieuse car elle implique une priorité, un développement temporel, une reconnaissance réciproque. 

 

      Il est triste de voir un fils qui méprise son père, mais c’est encore pire quand le fils se lance dans la vie sans la reconnaissance (ou la bénédiction) de son père. Diable signifie précisément: diviseur (du grec dia-ballo, diviser), une métaphore qui exprime bien l’action de l’esprit mauvais qui veut séparer les uns des autres. Lorsque les pères se retournent contre les enfants et les enfants contre les pères (Ml 3, 24), la souffrance est réciproque, et le côté maternel est également affecté: les mères sont celles qui souffrent le plus.

 

      Et du côté féminin,  la première expérience qu’une fille a du masculin est précisément celle du  père. Il est le premier homme dont elle tombe amoureuse, et elle en reste influencée tout au long de sa vie, même dans les relations futures avec d’autres hommes. Qu’est-ce que l’esprit féminin? Lorsque les femmes sont invitées à décrire leur féminité, elles ne semblent pas regarder vers la mère, mais elles se confrontent au modèle masculin intériorisé. Pour (re) construire le féminin en elle-même, la femme doit d’abord faire un rachat de la figure paternelle. D’où les batailles entre père et fille, surtout pendant l’adolescence.

 

      Cela signifie que nous devenons des hommes et des femmes non seulement par rapport au sexe opposé, mais d’abord par rapport à la génération. Il est impossible de devenir des hommes et des femmes sans avoir d’abord été des enfants. Si la figure maternelle représente la vie, la nourriture, la grâce … la loi fait son entrée avec la figure paternelle, sans laquelle il n’est pas possible d’humaniser la vie. Parfois, le père biologique n’est pas là. Il n’a pas pris ses responsabilités, il s’est cassé, il s’est évaporé, mais rien n’est perdu: ce n’est pas la biologie qui fait le père, mais sa fonction symbolique. L’idéal est que le père biologique coïncide avec le père dans le monde des symboles. Mais ce n’est pas toujours le cas. La fonction symbolique du père permet ainsi d’instituer le droit de l’adoption et d’autres formes complémentaires, dans l’intérêt des enfants malheureusement défavorisés.

      

      Avec l’insémination artificielle, on veut sauter l’étape de la conception naturelle, mais cela crée également des pères artificiels, de sorte que dans un futur proche on risquera d’identifier les humains non plus par voie de génération ou de relation familiale, mais par le biais d’un contrat, ou d’un brevet d’entreprise, ou la marque d’une multinationale. Imaginons une marque qui, après avoir produit du lait en poudre et les bouteilles annexes, à un certain moment, décide de placer dans le panier l’offre d’un bébé attaché à la bouteille: trois pour le prix d’un. Bien évidemment, il s’agit une caricature, mais cela représente bien l’avenir qui nous attend: des multinationales en concurrence avec la cigogne!

      

La voix qui est descendue du ciel au Jourdain nous dit que la paternité tire d’ailleurs son sens et sa valeur. Il y a un Père dont toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom (Eph 3, 15). La paternité humaine est donc le fruit d’un appel, la participation et le reflet de la paternité divine.

 

      Grâce au baptême, nous avons aussi la possibilité d’être le fils qui fait la complaisance du Père. C’est comme si une voix intime nous disait: je suis heureux d’être ton père. Une telle déclaration fait des merveilles dans le cœur d’un garçon ou d’une jeune fille. Reconnaître un enfant, bénir ce qu’il fait, c’est enfanter une deuxième fois, avec plus de conscience.

      

      La naissance d’un être humain est un prodige à couper le souffle, mais sans le baptême, sans cette voix d’en haut, la créature reste en dehors de la vie trinitaire. Les pères de la Syrie antique ont dit que nous, les chrétiens, nous devons devenir non pas à l’image de Dieu (parce qu’avec la création nous le sommes déjà), mais à l’image du Fils. Nous devons devenir le Fils.

 

      Amen

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LA SAGESSE PERSONNIFIÉE

Noël, II Dimanche (Gv 1, 1-18)                                                                                                Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par André De Vico, prêtre                                                            

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Le Créateur de toutes choses m’a donné un ordre, celui qui m’a créée a fixé ma demeure. Il m’a dit: ‘Viens demeurer parmi les fils de Jacob, reçois ta part d’héritage en Israël, enracine-toi dans le peuple élu’ ” (Sir 24, 8) 

 

      Aujourd’hui nous lisons une page de Ben Sira le Sage, un auteur biblique de 180 av. JC. L’influence de la pensée grecque y est évidente: la Sagesse (Sophia) est une qualité divine, un projet que Dieu a conçu dans son esprit. Cette Sagesse descend du ciel et “fixe sa tente en Jacob”. Un peu plus tard, Philon d’Alexandrie attribue les qualités de Sagesse au “Logos” divin. Enfin, Jean fait un pas décisif, reconnaissant le Logos-Sagesse de Dieu dans la personne de l’Enfant né à Bethléem. Comme le verbe grec employé (skènoûn) renvoie à la vie des nomades, une traduction plus exacte donne: “Et le Logos s’est fait chair et a planté sa tente parmi nous”.

 

      Tout au long de l’Évangile de Jean, nous trouvons des expressions qui appliquent au Christ ce que les livres sapientiels disent de la Sagesse. Dans les paroles du Christ johannique, il y a une forte conscience de sa propre origine divine: il est sorti du Père comme la Sagesse est sortie de la bouche du Très-Haut (Sir 24, 3); Jésus résume son histoire d’ aller-retour avec ces mots: “Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde; maintenant, je quitte le monde, et je pars vers le Père” (Jn 16, 28). À une autre occasion, le Christ dit aux Juifs: “Vous, vous êtes d’en bas; moi, je suis d’en haut. Vous, vous êtes de ce monde; moi, je ne suis pas de ce monde” (Jn 8, 23). Et en dialogue avec Nicodème: “Si vous ne croyez pas lorsque je vous parle des choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous parlerai des choses du ciel? Car nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme” (Jn 3, 12-13).

 

      Dans le livre de la Sagesse (7, 26), la Sagesse est considérée comme la lumière, comme un reflet de la lumière éternelle; le Christ johannique se présente comme la lumière du monde. Cette Sagesse n’a pas reçu la bienvenue de la part de tous: “Quand j’ai appelé, vous avez rechigné, quand j’ai tendu la main, nul ne s’en est soucié! Vous avez récusé tous mes conseils, vous n’avez pris à cœur aucune de mes critiques” (Pr 1, 24-25); dans l’Evangile de Jean, même le Logos fait chair a immédiatement connu le rejet du monde: “Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu” (Jn 1, 11). 

 

      La Sagesse divine prend l’initiative, c’est elle qui fait la plus longue partie du voyage pour atteindre les hommes. C’est elle qui fait le tour des cieux et parcourt les profondeurs des abîmes cherchant un endroit pour planter sa tente. La sagesse sort d’elle-même pour rencontrer l’homme, elle les cherche au long des routes, sur les chemins à travers les collines, aux portes de la ville, dans les lieux publics et au milieu de la foule, dans les lieux de passage où les hommes se croisent, entrelacent les influences, prennent des décisions, criant plus fort que jamais.

 

      Dans le livre des Proverbes, la Sagesse construit une maison, prépare un banquet et envoie une invitation par toutes les places de la ville: “Venez, mangez de mon pain, buvez le vin que j’ai préparé” (Pr 9, 5). Mais le banquet de la Sagesse est peu fréquenté, sa nourriture ne séduit pas, et sa maison encore moins. Il y a une concurrente effrontée qui a ouvert son local juste à l’autre coin de la rue. Inutile de dire que de ce côté les affaires prospèrent: c’est la maison de madame la Folie. 

 

      Les hommes préfèrent festoyer avec elle, avec le revenu de l’injustice et de l’impiété: “Bien douce est l’eau qu’on a volée, savoureux, le pain pris en secret!” (Pr 9, 17)

 

      Aujourd’hui, deux mille six cents ans plus tard, si nous allons dans un centre commercial, nous retrouvons plus ou moins la même scène: différentes marchandises creusent leur niche dans le marché avec une extrême facilité et trouve une marée de gens pris par la maladie de l’acheteur, tandis que la Sagesse reste seule, sans compagnie, comme une femme vertueuse sans prétendants! Si un prophète de la Sagesse disait: que faites-vous là? pourquoi vous achetez-vous  toutes ces choses qui ne servent pas et ne vous satisfont vraiment pas? venez plutôt à la maison de la sagesse!, cet homme serait pris pour un cinglé et immédiatement expulsé par le service de sécurité.

 

      Le Logos n’écrase pas l’homme sous son autorité, mais il devient dia-logos. Le Sagesse-Logos de Dieu n’annule pas l’homme, mais l’élève à sa stature. À la descente de la Sagesse divine, doit correspondre une élévation de nous-mêmes, de notre part!

     

      Amen

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Noël-07-02 - II Dimanche-LaSagessePerson
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