Les sentiers de la Parole

Chemins parcourus par les brebis en recherche de nourriture à travers la montagne. 

Salut ! Bienvenue pour marcher à mes côtés sur les sentiers de la Parole de Dieu. Je te propose chaque semaine, au rythme de la liturgie, une réflexion à partir des lectures du dimanche. 

 

Abbé Andrea De Vico

Adepte de trekking, en montagne et ... dans  l'âme!

 


LE JUGEMENT DERNIER

Année A - XXXIV Ordinaire (Mt 25, 31-46)                                                                             Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice 

 

 

      “Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs”

      

      Le Jugement dernier consiste en une séparation définitive claire et distincte entre ceux qui ont fait le bien et ceux qui ont fait le mal, entre la justice et l’iniquité. Dieu existe-t-il? La Justice existe-t-elle? Pour les Grecs, la justice était une divinité, Dike, qui agit dans un monde de guerres, de disputes et de querelles sans fin.

 

      De la déesse Dike découle le Droit, qui est fait pour régler les revendications des individus et des communautés. Sans le Droit, l’État ne pourrait exister. Le Droit était indiqué par un mot largement utilisé dans les tribunaux grecs: Cosmos (pour les Latins: ordinatus). En fait, la loi tend à mettre de l’ordre dans la coexistence humaine, en en faisant un Cosmos, un tout ordonné. Le concept juridique primitif de Cosmos a été transféré aux premières recherches sur la nature (d’où la cosmologie en tant que science). 

 

      En fait, même dans la nature, il y a des guerres, des querelles et des oppositions, qui sont les tremblements de terre, les tempêtes et les inondations. Les choses se battent toujours entre elles, mais Dike exerce également son autorité sur elles. Tout ce qui naît, qui se nourrit et se développe, le fait au détriment d’autres êtres qui naissent, se nourrissent et se développent. Le dieu Cronos (le Temps), pour mettre les comptes à niveau, a établi la fin de toute chose, pour que d’autres choses puissent commencer. Anaximandre explique le devenir et la mort des choses “comme une querelle judiciaire, dans laquelle ils doivent s’accorder réciproquement une amende et une compensation pour leur propre injustice, selon la peine du temps” (1)

       

      Les Grecs avaient une confiance inébranlable dans l’ordre du monde. Il est impossible de fouler aux pieds le Droit, car il finit toujours par s’imposer victorieux. La punition viendra tôt ou tard, pour rétablir le bon équilibre là où l’arrogance humaine a violé les limites. Châtier, rendre chaste, c’est remettre dans le bon ordre ce qui tend à tomber dans le désordre. Chez Hésiode (VIIIe siècle av. J.-C.), le châtiment de la justice divine, Dike, se manifeste dans la mauvaise récolte, dans la peste, dans les avortements, dans la guerre et dans la mort. Pour Solon (640? - 558?  av. J.-C.) la punition survient dans le bouleversement de l’ordre social: guerre civile, rassemblements non démocratiques mais violents, personnes obligées d’émigrer et de tomber en servitude à cause de leurs dettes (2)

      

Selon ce point de vue, l’inondation de Florence en 1966, l’effondrement du barrage de Vajont en 1963 et la pandémie actuelle de Covid-19 sont les expressions d’une justice divine, Dike, qui équilibre les comptes déséquilibrés par les interventions humaines imprévoyantes. Après des décennies de déforestation et d’abus de construction, il est clair que tôt ou tard le fleuve reprendra ses droits sur le fond de la vallée. Après deux-trois siècles d’industrialisation et de mondialisation sauvage, il est logique que tôt ou tard un signal devait arriver, de la Terre Mère. Mais il y a quelque chose d’étrange dans ce type de justice qui ne touche que les habitants du rez-de-chaussée, épargnant ceux des étages supérieurs. C’est une justice injuste, comme toute justice terrestre. Pour les chrétiens, la justice n’est pas de ce monde, mais se manifestera un jour spécial, où le temps se terminera également: le Jugement Dernier et Universel, qui est devenu entre autres source théologique de culture et de tradition juridique.

     

      “Le ‘Dies irae’, composé au XIIIe siècle, est traversé par le thème du conflit entre justice et pardon, et leur réconciliation finale dans le jugement divin de la fin des temps. La peine du purgatoire était prévue pour tous les chrétiens, à l’exception de ceux qui étaient au ciel (les saints) ou en enfer (les impénitents). Au purgatoire, tout le monde était puni indépendamment de son rang, selon les péchés commis. Le Jugement dernier était l’équivalent d’une grande démocratie cosmique. Le purgatoire était un exemple d’une grande démocratie chrétienne. Dans l’exposition ardente de Dante Alighieri, les papes et les empereurs souffraient au Purgatoire avec les serviteurs et les brigands. Le seul principe qui distingue le sort des individus est la détermination de la peine en fonction de la gravité des péchés personnels” (3)

     

      Mais les croyants et les politiciens d’aujourd’hui ont une idée étrange de la justice. Il y a une tentation de traiter la justice comme une affaire personnelle, du Premier ministre (Berlusconi en a été un maitre inégalable) au dernier citoyen, et il y a ceux qui pensent qu’à la fin du monde même le diable se convertira à Dieu, déchirant la justice divine et obtenant une méga galactique amnistie miséricordieuse. Avec une telle prémisse, avec une telle culture, ce qui réduit la catéchèse de Dante à une vision poétique, voire comique, la distinction entre le bien et le mal s’effondre, la coexistence civile s’effondre, tout l’univers s’effondre.

      

      Il est évident que nous n’y croyons plus, au Jour du Jugement, ou nous l’imaginons très loin, dans des millions d’années, quand le soleil s’éteindra. Mais l’Évangile nous prévient: imbécile, ta vie te sera demandée ce soir même!

 

      Il existe une proximité entre le Jugement Universel et individuel. La fin du monde a quelque chose à voir avec ma fin personnelle. Le fait que l’Italie, championne du monde, devant une équipe artisanale comme la Suède, n’ait même pas passé le premier degré de jugement pour être admise à la Coupe du Monde (édition 2017), signifie que tous ces millions d’euros, tous ces joueurs super payés, super gâtés et super choyés par un flot de gens stupides et naïvement idolâtres qui les suivent, ne suffisent pas à garantir même la minimale des victoires. Cela signifie que moi-même je peux être assez bon pour accomplir les miracles de Padre Pio, mais que je baisse la garde un seul instant, l’action du plus stupide des diables suffira à compromettre le résultat final!

 

      À la fin du match universel, il y aura le dernier coup de sifflet et la dernière sentence sur le monde et sur l’histoire, mais ce n’est pas que je doive m’effrayer pour ça, bien au contraire! L’innocent qui se présente devant une cour de justice n’a rien à craindre: la personne dont les droits ont été bafoués, sautera de joie en sachant que finalement il y a un juge suprême et une cour sans appel qui établit la justice juste une fois pour toutes!

 

      Alors nous aussi, avec cette liturgie, allons à la rencontre du Maître, un homme comme nous, que nous rencontrerons un jour comme juge! Pas le juge politisé, influençable, pervers, vendu, un juge rémunéré par des pots de vins; pas l’arbitre qui mérite des insultes faciles, mais le juge juste qui m’apporte enfin la sentence qui me revient!

 

      (1) (2) Cf. Werner Jaeger, “Paideia”, La formazione dell’uomo greco, Bompiani 2003, pp. 214; 264-266

      (2) Cf. Harold J. Berman, “Diritto e rivoluzione”, Le origini della tradizione giuridica occidentale, Il Mulino, 1998, p. 182-183

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LE TALENT DANS LA FOSSE DU NON-SENS

Année A - XXXIII Ordinaire (Mt 25, 14-30)                                                                             Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice   

 

 

      "C’est comme un homme qui partait en voyage: il appela ses serviteurs et leur confia ses biens … Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et il leur demanda des comptes” 

      

      Nous sommes presque à la fin de l’année liturgique, et la réflexion se tourne vers les choses ultimes, vers le sens de la fin, et non seulement la fin du monde, mais ma fin personnelle: deux événements qui coïncident. Je ferme les yeux et le monde finit! C’est donc le bon moment pour collecter, pour résumer, pour conclure. Qu’est-ce que je récolte à chaque saison? Que dois-je faire avec mes dons, ma Foi, ma santé, mon intelligence, mon temps, mes amitiés? Le père Turoldo raconte avoir rencontré des personnes qui, à la fin de leur vie, faisaient un constat amer: Père, quelle vie, quelles erreurs ... Père, je me retrouve les mains vides ... Père, j’ai échoué … 

     

      Il y a un chanteur idolâtré par les jeunes d’antan qui sont devenus les adultes d’aujourd’hui: Je veux donner un sens à cette soirée / Même si cette soirée n’a pas de sens / Je veux trouver un sens à cette vie / Bien que cette vie n’ait pas de sens …” et ainsi de suite, la litanie du non-sens: cette histoire n’a pas de sens, ce désir n’a pas de sens, cette situation n’a pas de sens ... Alors, savez-vous ce que je pense? / Demain arrivera quand-même!” Comme l’a dit l’inoubliable Rossella O’Hara à la fin de "Autant en emporte le vent”: "Demain est un autre jour”.

 

      Bah. Si ce soir je livre ce jour au désespoir du non-sens, demain mon choix se répètera inexorablement, et ce ne sera jamais le jour de ma libération. Si, d’un autre côté, je me laisse envoûter par l’enchantement de cette journée qui vient de passer, alors il y aura un sens aussi pour demain. Mais ce doit être maintenant, et non demain, que quelque chose doit se passer en moi, sinon je risque d’enfouir mon talent dans le vide du non-sens: cette fosse, cette absurdité, cette absence, ce cercueil …

 

      Pauvre de moi si je laisse tomber mon talent à l’université, en évitant de donner une preuve sérieuse et définitive de moi même. Pauvre de moi, si j’amène une femme chez moi, sans vraiment me décider à prendre soin d’elle et des enfants qui pourraient venir. Gare à moi, si j’arrive à  bout de souffle pour conquérir ce qui n’est pas vraiment nécessaire, dans l’illusion de faire des choses grandioses. J’arriverai à la fin de mes jours sans même avoir le temps de chercher le sens de la vie, et je devrai en présenter le compte-rendu.   

      

      Si je ne cultive pas mon talent, si modeste soit-il, je deviens quelqu’un d’irresponsable qui remplit ses jours de choses éphémères, sans direction, sans signification, in-sensées en fait, des choses qui mortifient la vie de l’intériorité. Si, en revanche, je me laisse interpeler par l’Esprit, et j’apprends à faire mes comptes tous les jours, je deviens respons-able au vrai sens du terme: j’aurai la capacité de répondre aux problèmes, au manque de sens, donc au jugement qui impliquera le terme de ma vie.

 

      Bref, je peux décider de l’échanger, ce talent, ou non. Celui des cinq talents en a gagné cinq autres, celui des deux talents les a doublés, mais le troisième n’a rien entrepris, il avait peur de son maître et il est resté dehors, comme les filles insouciantes de dimanche dernier … 

 

      Encore une fois, Jésus parle du royaume de Dieu comme d’un talent à faire fructifier, comme il l’a fait dans la parabole de la grande cène, de la vigne infructueuse, des enfants différents et du bon maître, si bon qu’il donne à chacun le même salaire: le Royaume!

 

      Amen

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LES JEUNES FILLES INSOUCIANTES ET PREVOYANTES

Année A - XXXII Ordinaire (Mt 25, 1-13)                                                                                Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice 

 

 

      “Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure”  

      

      En Palestine, depuis l’époque de Jésus, la fête de mariage culmine à la tombée de la nuit, avec le marié entrant dans la maison paternelle, pour le banquet final. La mariée est conduite par un cortège de filles vers la nouvelle maison, tandis que le marié s’attarde avec les proches de la mariée, pour conclure le contrat. En Orient, les discussions sont longues. Commencer à discuter le montant de la dot est un moyen d’enrichir l’offre. Parfois, la négociation se prolonge tout au long de la soirée, et comme dans le cas décrit par Jésus,  le contrat est clôturé avant minuit.

 

      Entre-temps, les filles se sont endormies et l’huile qui devait être utilisée pour le cortège du marié a été consommée. Celles qui sont prévoyantes ont une réserve, et les autres, insouciantes, s’en vont pour en acheter plus; mais quand elles reviennent, c’est trop tard: le cortège est déjà passé, la fête continue derrière des portes closes, le marié est irrité par ce retard et les renvoie: “Je ne vous connais pas!”

      

      La parabole souligne la soudaineté du retour du marié, comme dans d’autres paraboles qui parlent par exemple d’un maître qui revient tard d’un voyage. Malheur à quiconque n’est pas à sa place à ce moment, car il risque d’être pris au dépourvu! Au moyen de ces paraboles, Jésus dit que la crise est à nos portes, le Royaume des Cieux est proche, il est temps de décider, de choisir, de prendre position. Le mot crise signifie: choix, discernement, jugement. L’histoire humaine, tant au niveau personnel que communautaire, va à la rencontre d’un jugement. La vraie crise n’est pas la crise économique, mais celle qui répond à une question plus profonde: que vais-je devenir? Quel sera mon futur? Vais-je finir comme ces filles idiotes? Alors il sera trop tard, il ne sera plus possible de revenir en arrière, le Royaume sera définitivement fermé, qui est dedans est dedans, et qui est dehors est dehors.

      

      Pour l’Église primitive, l’Epoux est le Christ, les invités sont la communauté qui attendent sa venue à minuit, c’est à dire la parousie ou adventus, son retour à la fin des temps. Tout cela peut être renvoyé à notre personne. Il y a la mort, un jour elle viendra, il faut que j’y pense à l’avance, il faut que je me prépare, si je ne veux pas prendre le même risque que ces filles insouciantes: être exclu du Royaume!

 

      Les gens ont moins peur de la mort elle-même que de la solitude qu’elle entraîne. On dit que l’homme naît seul et meurt seul. Il est vrai qu’il y a la sage-femme, des infirmières et des assistants, mais l’acte de naissance et celui de la mort sont des événements extraordinairement uniques et personnels. Lorsque le chrétien est prévoyant, la Foi efface la peur. Au cri: “Voici l’époux! Sortez à sa rencontre!” les insouciants paniquent car ils sont à court d’huile, tandis que les prévoyants rangent et profitent des gloires du cortège de mariage. Il est bon de savoir que cette vie se termine par une rencontre, que ce rideau s’ouvre sur une nouvelle présence! Le chrétien sait que “Si nous sommes morts avec lui, avec lui nous vivrons” (2 Tim 2, 11)

      

      L’euthanasie, ça doit faire peur! Si certaines lois passent - elles sont déjà passées - la confiance des malades envers le monde des bien portants disparaîtra: le jour où un vieillard sera conduit à l’hôpital, il aura toujours un doute: veulent-ils me guérir ou veulent-ils me donner le congé de ce monde? La mort scientifique, programmée sur commande, devient une affaire de marché, elle perd son caractère sacré, elle est profanée dans sa pauvreté et sa singularité. Pour un chrétien, l’euthanasie est une mort sans le Christ, sans Pâques, sans résurrection. Le choix est, soit la parousie, soit l’euthanasie.

 

      Pour un chrétien, le véritable remède contre la mort n’est pas de la planifier, mais de l’associer à la mort du Christ dans sa victoire. La mort n’est qu’un passage, un pont de soupirs pour accéder à la vraie vie. Dans la vie de François d’Assise, la mort devient sœur! Ces dispositions ne s’improvisent pas: il faut se préparer, regarder, prier, rajouter l’huile de la Foi!

 

      Amen

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UNE MULTITUDE IMMENSE

Année ABC - Toussaint (Ap 7, 2-4; 9-14)                                                                                 Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

       

      “J’ai vu: et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main … L’un des Anciens prit alors la parole et me dit: ‘Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils, et d’où viennent-ils?’ … ‘Ceux-là viennent de la grande épreuve; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau’ ” 

     

      Tout au long de l’histoire, à chaque époque et dans chaque histoire, la fierté des hommes dépasse ponctuellement les limites: ils sont tous fiers de leurs mauvaises actions, ils sont tous corrompus, ils sont tous opposés à Dieu, grands et petits, riches et ceux qui rêvent de l’être, de droite ou de gauche, intelligents et ignorants, de toutes les couches sociales. Parfois il faut un changement radical, un nouveau monde qui doit renaître des cendres de l’ancien.

 

      Dans cette page d’Apocalypse, le soleil, la lune et les étoiles, les montagnes et les îles sont dévastées par une grande catastrophe. Dans ce monde dévasté, un jugement sur le destin des hommes est sur le point de s’exprimer. Ils cherchent un refuge impossible, mais ils ne trouvent aucune issue, et pour ne pas entendre le verdict qui les concerne ils invoquent même les montagnes, pour s’y enterrer.

      

      Il semble que ce jugement est sur le point de se révéler d’un moment à l’autre, mais voilà que tout reste suspendu dans les airs et la fin de ce système pervers est reportée à une date ultérieure. En fait, l’ange a donné un contre-ordre: “Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu”. Le jugement est suspendu, de manière à permettre une nouvelle intervention salvifique de la part de Dieu.

     

      Si nous voulons voir le jugement de Dieu en action, nous n’avons certainement pas à attendre la fin du monde, encore moins la vérification de l’accomplissement d’une prophétie retrouvée dans une pyramide Maya. Ce jugement est déjà d’actualité. Les hommes, rejetant le projet divin, ont introduit les germes de la désintégration dans l’histoire, et ils en récoltent les fruits: l’effondrement des empires, l’explosion des idéologies, la fin des démocraties, l’implosion des multinationales, avec toutes leurs idoles vides … Les grands potentats semblent forts et terribles, mais ce n’est qu’un néant qui impressionne ceux qui sont prisonniers des apparences. Pour ceux qui savent regarder le monde avec les yeux de la foi, ce ne sont que des ballons gonflés: à un moment donné, l’obstacle est levé et le cours de l’histoire continue.

 

      Sur cette page, le voyant de l’Apocalypse entend “le nombre de ceux qui étaient marqués du sceau: ils étaient cent quarante-quatre mille, de toutes les tribus des fils d’Israël”. Le nombre est symbolique, le résultat de 12x12x1000, une expression de plénitude, un chiffre rond pour exprimer une idée d’exhaustivité.

      

      Puis un autre peuple apparaît, une immense multitude venant de partout. “Ceux-là viennent de la grande épreuve; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau”. Ce sont ceux qui ont perdu la vie pour garder la Foi. Ce sont les témoins du Christ, ils lui ont rendu témoignage au point de donner leur sang. Ils ont mélangé leur sang dans le sang de l’Agneau, alors maintenant ils le suivent partout et participent à la même gloire.

      

      La souffrance des martyrs du Christ est également d’actualité. Jean-Paul II a dit que le martyre est une réalité contemporaine du christianisme. Le XXe siècle a été le siècle des martyrs. Il y a une vague de sang qui se propage du génocide arménien de 1915 aux massacres de 1999 au Timor oriental, en passant par le communisme bolchevique, le nazisme, les régimes dictatoriaux d’Amérique latine, les tragédies de l’Afrique, l’oppression de l’islam fondamentaliste et des victimes de la mafia. Un phénomène de masse difficile à quantifier. Une foule immense, des millions de chrétiens qui ont vécu un siècle sombre, mais qui n’ont jamais cessé de croire, d’espérer, de célébrer, comme le rapporte également un chercheur:

      

      “Je suis entré dans les vastes archives de la Commission des nouveaux martyrs, où sont rassemblés des lettres, des rapports et des souvenirs qui, ces dernières années, sont arrivés à Rome du monde entier. J’ai commencé à les parcourir. J’ai lu et je suis devenu accro. Il y avait des milliers d’histoires d’hommes et de femmes contemporains: des chrétiens tués comme tels” (1) 

      

      Bien sûr, le livre de l’Apocalypse a été écrit vers l’an quatre-vingt-dix, lors des terribles persécutions de Néron et Domitien. Dans cette situation, le voyant voit au ciel un immense chœur de gens de tous les temps et de partout, et il rapporte sa vision par écrit, pour réconforter la communauté persécutée. Mais l’Apocalypse a également été écrite pour le XXe siècle, pour nous qui en continuons la marche.

 

      Le livre se résout dans le chant de joie d’une Église persécutée qui a gagné les épreuves de l’Histoire: tous ces sacrifices n’ont pas été vains, tout ce sang n’a pas été versé en vain! L’Apocalypse termine la Bible, et la termine bien, avec la descente de la Jérusalem céleste. De même, l’histoire se termine bien, du moins pour ceux qui croient en Jésus-Christ:

              

“Seigneur, cent quarante-quatre mille, plus une immense multitude, plus moi: nous y sommes tous!”

         

(1) Andrea Riccardi , “Il secolo del martirio”, I cristiani nel novecento, Mondadori, Milano, 2000

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LE GRAND COMMANDEMENT

Année A - XXX  Ordinaire (Mt 22, 34-40)                                                                                Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice

   

 

      “ ‘Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable: ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même’ ”

      

      Le plus grand commandement est celui de l’amour, mais quand on y pense, l’amour est-il un commandement? L’amour peut-il être commandé? Qu’est-ce qui est plus important, la loi de l’amour, comme le dit l’Évangile, ou l’amour de la loi, comme le veulent certains religieux et pratiquants? Cette loi de l’amour ressemble bien à la règle d’or de l’humanité: “ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse”. Sous une forme évangélique: “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”. 

 

      Nous nous retrouvons nous-mêmes devant le miroir, devant lequel nous ne pouvons certainement pas mentir! Si j’ai un bouton sur le nez, le miroir me le montre inexorablement, bien sûr! Aimer son prochain comme soi-même est difficile car il suppose un amour-propre sain et nous n’arrivons pas toujours à accepter nos limites. Nous nous détestons même dans notre apparence physique. Nous faisons des erreurs que nous ne pouvons pas nous pardonner alors que peut-être Dieu nous a déjà pardonné. Nous ne savons pas comment nous aimer de la bonne manière, et cela se transforme en agression envers les autres. Le tremblement de terre de la violence a pour épicentre l’âme de ceux qui la produisent.   

 

      Dans la reconnaissance de l’embryon humain, la même règle s’applique aussi: je suis un embryon, si tu me touches, tu me blesses, alors ne me touche pas! En vertu de la règle d’or, la Loi des États devrait dire: ne touchez pas l’embryon! Il y a quelque temps, la Cour de Justice de l’Union Européenne a interdit le brevet et l’utilisation expérimentale ou commerciale de l’embryon humain, mais elle l’a fait pour des raisons juridiques, certainement pas pour ce sens élémentaire du respect dû à la vie humaine. Le simple fait de congeler un embryon pour pouvoir l’utiliser après la mort de parents biologiques pose des problèmes énormes et insurmontables, du point de vue patrimonial et financier.

     

      L’amour du prochain n’est parfois qu’extérieur, superficiel. Il y a des personnes qui, ne sachant pas comment rester à la maison et en paix avec elles-mêmes, se consacrent à des œuvres caritatives ou  font du bénévolat dans une paroisse ou une association, pensant que cela les aiderait à résoudre certains leurs problèmes. Elles voudraient faire le bien ... aux dépens des autres. Comme elles n’ont pas été éduquées à bien faire le bien, avec ces quelques croyances confuses qu’elles ont reçues, ces personnes ne provoquent que des catastrophes autour d’elles. À la fin, elles s’en prennent aux autres et elles s’en vont en claquant la porte, gonflées de ressentiment. C’est un signe que l’amour pour les autres, dès le premier instant, n’était pas sincère, mais était affecté par des passions égoïstes et des désirs de gains personnels.

 

      Le dicton de Saint Augustin - prononcé de manière très impérative - est célèbre: “aime et fais ce que tu veux” (1). À première vue, il semble être une invitation à profiter de la vie, une version chrétienne du carpe diem du poète latin Horace. La phrase devient: tout est permis, du moment que l’on aime! Allez prononcer cette phrase devant un adolescent en pleine inflorescence hormonale, et voyez le sourire qui naît sur son visage, se demandant pourquoi les parents ne lui ont jamais dit cela.

 

      Cette phrase se rencontre avec une certaine superficialité même sur les magazines féminins. Beaucoup sont prêts à y souscrire, ce qui signifie qu’elle est adoptée comme un laissez-passer pour tout, tant qu’il y a de l’amour. Par exemple, quelqu’un pourrait envisager de devenir un acteur pornographique légitimant son futur travail par le besoin d’aider les personnes aux passions éteintes. 

 

      Quel monde étrange: d’une part, si l’on nous présente un vin frelaté sur le marché, tout le monde crie au scandale et demande une compensation, et d’autre part,  nous avons accepté et nous sommes devenus dépendants de nombreuses indécences dédouanées avec le label de l’amour.

 

      En réalité, cette phrase de saint Augustin a un sens très différent, qui autorise entre autres l’adolescent lui-même à être puni par ses parents! La phrase nous emmène sur les chemins de la charité et de la correction fraternelle. Augustin lui-même explique comment cela doit être compris. Il y a des moments où, face à un proche qui a fait une erreur, il est impossible de savoir ce qu’il faut faire: parler ou se taire? Corriger la personne, au risque de la contrarier, ou ne rien faire, au risque qu’elle se perde? Voici une règle qui est bonne dans les deux cas: aime et fais ce que tu veux. Si tu parles, tu parles par amour. Si tu te tais, tu te tais par amour. Pas besoin d’aller plus loin, avec cette belle phrase qui plaît à tout le monde, et s’adapte à toute situation: aime et fais ce que tu veux.

 

      Dans la grande majorité des situations, il suffit donc de peu pour frelater ou ruiner l’amour. À cause de cela, l’amour doit être offert entièrement au Seigneur: cœur, âme, esprit! L’amour peut donc être commandé, en effet: il doit être commandé, sinon avec le temps il devient tout autre chose!

 

      (1) Homélie prononcée le samedi de l’Octave de Pâques de l’année 407

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DIEU ET CÉSAR

Année A - XXIX  Ordinaire (Mt 22, 15-21)                                                                              Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice 

 

 

      “Alors les pharisiens allèrent tenir conseil pour prendre Jésus au piège en le faisant parler. Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d’Hérode: ‘Maître … donne-nous ton avis: Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur?’ ” 

      

      Piéger  Jésus est évident dans la délégation - composée de deux factions - qui se présente à lui. Le premier parti est celui des pharisiens nationalistes, hostiles aux occupants romains,  donc si Jésus répond: oui, l’hommage à César doit être payé, il serait accusé d’être un ami de César. Les seconds sont ceux du parti d’Hérode, pro-romains et complices du pouvoir, donc si Jésus dit: non, l’hommage à César ne devrait pas être payé, il serait accusé d’être contre César. Un piège astucieusement étudié, afin de retourner contre lui toute réponse possible. Les pharisiens et les hérodiens sont des ennemis, mais en politique, on le sait, quand il y a un ennemi commun, même les partis adverses trouvent des moyens de convenir d’une action commune. 

 

      Mais Jésus se montre beaucoup plus intelligent que les deux partis réunis: il invite l’un des pharisiens à sortir une pièce de son sac, les forçant à admettre qu’ils profitent eux aussi de quelque chose qui vient du pouvoir impérial: vous détestez les Romains, mais leur l’argent vous convient! Les pharisiens qui détestent Rome ressemblent un peu à des terroristes qui voudraient détruire l’Amérique: ils détestent les Américains, mais si on leur apporte une valise pleine de dollars, ils ne disent pas non. D’où la fameuse réponse de Jésus: “Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu”.

      

      Sur la base de ces paroles, les premiers chrétiens ont enseigné le respect de l’autorité, ils payaient les impôts et ils priaient pour les gouvernants. Mais l’empereur romain exigeait les honneurs divins, sa statue devait être encensée et vénérée dans tout l’empire. Les premiers chrétiens, ne reconnaissant pas le caractère sacré du pouvoir impérial et refusant de s’incliner devant la statue de l’empereur, ont été accusés d’athéisme et persécutés. Les chrétiens ont été les premiers à laïciser le pouvoir, en affirmant que l’empereur n’est pas un dieu, mais seulement un homme. La différence est abyssale: ils ne prient pas l’ empereur, mais ils prient pour l’empereur.

 

      Bien sûr, les impôts doivent être payés, mais quand César se prend pour  un dieu, c’est une autre affaire. Lorsque Mussolini a fait la paix entre l’État et l’Église avec les pactes du Latran (1929), certains ecclésiastiques éminents l’ont célébré comme un homme de la Providence et ils sont descendus dans les gymnases pour bénir les fanions fascistes. Pouvons-nous imaginer, aujourd’hui, un président de la Confédération homme de la Providence? Il est déjà difficile pour les hommes de s’avérer à la hauteur de leur rôle, et encore plus d’assumer celui de la Divine Providence!

      

           Aujourd’hui, “Donner à César et donner à Dieu”,  signifie beaucoup de choses. Cela signifie que celui qui commande n’est pas un dieu, que le pouvoir n’est pas sacré, que la science n’est pas absolue, que le progrès technique n’a rien pour justifier l’arbitraire d’un acte médical sur la vie humaine.

 

      Quand l’ Homo Laicus assume un pouvoir absolu sur la nature et sur la vie, il fait une chose hybride qui a bien peu de laïcité, quelque chose qui  ressemble plutôt à l’arrogance d’un petit dieu sur terre, à la divinisation de l’empereur. Lorsque la laïcité exclut toute considération morale et religieuse, elle finit par s’imposer elle-même comme une morale et une religion. Le spectacle d’une laïcité qui s’impose avec ses dogmes, ses absolus, ses fondamentalismes, est de plus en plus fréquent.

 

      Les chrétiens ne diabolisent pas l’État, ils prient plutôt pour les gouvernants même en temps de persécution, ils enseignent l’obéissance à l’autorité, le paiement des impôts et la légalité du service militaire. Les chrétiens ne s’opposent à l’État que lorsqu’il établit des lois contraires à la vie et à la personne, avec la présomption de se placer comme un ordre sacré, un État intouchable, divin. Les chrétiens qui ont compris leur rôle de chrétiens, agissent en vrais laïcs, c’est-à-dire qu’ils réalisent l’idéal laïc au vrai sens du mot: la démystification des absolus qui manipulent la vie et la personne. Chacun doit donner à César, comme chacun doit donner à Dieu.

 

        Amen

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LA GRANDE CÈNE

Année A - XXVIII  Ordinaire (Mt 22, 1-14 )                                                                             Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice     

 

 

      “Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir”. 

        

      La métaphore nuptiale traverse toute la Bible: l’alliance entre Dieu et la nation d’Israël est comme une alliance d'amour ... le Messie vient comme un époux ... tant que l’époux est avec eux, les amis ne peuvent pas jeûner ... bénis soient les invités au mariage de l’Agneau ... pourtant, suite à toute invitation que Dieu fait à l’homme, il y a souvent le drame d’un refus.

 

      Même dans l’Évangile d’aujourd’hui, il y a deux catégories opposées, les invités de droit qui ne se présentent pas et les invités qui ont été forcés de venir pour remplacer les premiers. Comme dans d’autres paraboles, il y a des serviteurs (les prophètes!) battus et tués. C’est une situation que nous connaissons déjà: d’une part, les pharisiens, les prêtres, les chefs et les notables hautains habituels, les premiers de la classe, et d’autre part la grande masse des pécheurs: collecteurs d’impôts, bergers, âniers, marchands ambulants, tanneurs, prostituées. Avec ses histoires, Jésus dit aux premiers: vous ne vouliez pas entrer dans le Royaume, comme les invités de droit qui ont rejeté l’invitation: maintenant l’entrée est ouverte à tous ceux que vous méprisez comme pécheurs!    

      

      Dans la communauté primitive, dans le contexte de la prédication apostolique, il y avait une question d’une importance capitale: pourquoi aller prêcher aux païens? Pourquoi ne pas nous limiter à la sphère déjà connue du peuple élu? Il est facile de dire: Israël n’ayant pas accepté la bonne nouvelle, les portes se sont ouvertes aux païens. Le refus des invités dans la parabole représente le refus des Juifs, tandis que l’entrée des invités qui avaient été rassemblés, poussés à entrer de force, représente l’entrée des païens dans la foi d’Abraham. Matthieu a utilisé la parabole de Jésus pour motiver la mission auprès des païens et leur inclusion dans le Royaume. La parabole est comme une esquisse de l’histoire du salut: Dieu prépare une fête, il envoie des invitations répétées par l’intermédiaire des prophètes, Israël rejette l’invitation, il maltraite et il tue les messagers, Jérusalem est châtiée et détruite, puis l’invitation est adressée à tous peuples!

      

      La parabole peut également être lue et interprétée d’un point de vue psychologique. Nous observons l’attitude des invités qui mettent en place les prétextes les plus prétentieux pour éviter l’invitation: il y a ceux qui n’y prêtent pas d’attention, ceux qui ont un travail qu’ils ne peuvent reporter, ceux qui ont une affaire urgente à régler, ceux qui doivent aller voir un champ, ceux qui doivent essayer une paire de bœufs ... Nous faisons de même: nous laissons de côté les choses importantes et les échangeons contre des choses de moindre valeur. Un cas typique: je dois aller à la messe, mais il se passe toujours quelque chose d’inattendu, un déjeuner à préparer, une haie dans le jardin qui pousse trop, un jeu à ne pas manquer, un devoir à l’école ... Dieu peut attendre, tout le reste non. Si dimanche nous avions été invités au travail forcé, ou à faire quelque chose de répulsif, d’accord, un refus sec ou une attitude de fainéant serait compréhensible, mais … un mariage! Quel type étrange, ce chrétien qui troque les biens capitaux qui viendront contre les biens mineurs de ce monde!

      

      Jésus le dit: beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. Dieu est pour tout le monde, il veut que tout le monde soit en sécurité, mais tout le monde n’est pas convaincu. Il semblerait que Dieu ait échoué avec cette humanité qui  gaspille tant  de grâce et de nourriture. Mais pourtant, Dieu continue à inviter, Il invite continuellement. Ceux qui semblaient rejetés, Il les récupère: réfugiés, gitans, malades, idiots et épaves d’humanité, tous des gens sur qui personne n’aurait parié un sou!

           

      Amen

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LA VIGNE SANS FRUITS

Année A - XXVII  Ordinaire (Mt 21, 33-43)                                                                             Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice     

 

 

      “Un homme était propriétaire d’un domaine; il planta une vigne… Puis il loua cette vigne à des vignerons, et partit en voyage. Quand arriva le temps des fruits, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de sa vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième ...”

      

      Les prophètes avaient élaboré la belle allégorie de la vigne pour indiquer la relation entre Dieu et Israël. Il s’occupe de cette vigne avec une grande délicatesse, comme un amour qui ne veut rien de plus qu’une réponse d’amour: “Il en attendait de beaux raisins”, mais voici la déception des fruits qui n’arrivent pas: “… mais elle en donna de mauvais” (Is 5, 2). Un peuple choisi et aimé qui répond avec ingratitude et infidélité. Comment réagit le propriétaire de la vigne, c’est- à dire Dieu? Voici: “Je vais vous apprendre ce que je ferai de ma vigne: enlever sa clôture pour qu’elle soit dévorée par les animaux, ouvrir une brèche dans son mur pour qu’elle soit piétinée. J’en ferai une pente désolée; elle ne sera ni taillée ni sarclée, il y poussera des épines et des ronces” (Is 5, 5-6). Rien de plus triste qu’une vigne abandonnée. En la voyant, on peut deviner tout le travail qui a été accompli, mais il ne reste que les traces des anciens soins. Une sylviculture abandonnée est désolante, mais elle ne donne pas le même sentiment qu’une vigne abandonnée: la relation émotionnelle n’est pas la même.

      

      Dite par Jésus, la parabole conserve les significations classiques: la vigne est Israël; le propriétaire est Dieu; les vignerons sont les prêtres et les anciens du peuple. En fait,  la parabole leur est adressée; les serviteurs envoyés pour récolter la moisson sont les prophètes, mais ils ont été maltraités, persécutés et tués. Et Jésus introduit une nouveauté dans l’histoire: le fils du maître. Qui est ce fils, et quel rôle joue-t-il? Il fait clairement allusion à lui-même, suggérant que ce fils qui est sur le point d’être tué par les vignerons c’est lui: Vous les prêtres et les anciens, locataires de la vigne du Seigneur, vous n’avez pas accepté le message de Dieu, vous avez battu et tué les prophètes, et maintenant vous rejetez le dernier messager, son fils! Assez: la vigne vous sera prise et remise à d’autres!

      

      Rapportée par Matthieu, qui met par écrit la parabole entendue par Jésus, le contenu du récit envisage un nouveau peuple qui rendra la vigne féconde: ce sont les païens qui rejoignent le nouvel Israël. Comme l’ancien Israël a rejeté le Royaume, il y aura une nouvelle assemblée (Ecclesia) de peuples du monde entier pour former un nouveau peuple. Pour Matthieu et la tradition ultérieure, la parabole indique le transfert du Royaume de Dieu d’Israël à l’Église. Mais, historiquement, même certains peuples chrétiens se sont révélés infidèles et durs, comme le vieil Israël. Des civilisations chrétiennes entières ont été emportées par l’histoire et le flambeau de la Foi s’est déplacé ailleurs. Pensons aux peuples qui surplombaient la Méditerranée: l’Afrique du Nord était chrétienne, l’Égypte était chrétienne, ainsi que la Syrie, la Turquie, le Liban ... puis Muhammad est venu. L’Évangile, proclamé pour la première fois aux peuples de l’Orient, a émigré en Occident, laissant la place à l’Islam.

 

      Pourquoi le christianisme a-t-il presque disparu de ses lieux d’origine? Est-ce par la faute de l’agression extérieure des Arabes guerriers? Non: le christianisme a succombé à une usure interne. En effet, les anciens chrétiens d’Orient se sont disputés à propos de problèmes théologiques avec la violence d’un mouvement social, ou d’une révolution culturelle, finissant par embrasser l’hérésie plus facilement que la Foi. L’infidélité a été la véritable cause de leur chute. Le problème n’était donc pas dans la pression islamique, mais dans une crise de production inhérente à la vigne elle-même: “Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais”. En conclusion: Je vais enlever la vigne et je vais la donner à d’autres.

 

      Aujourd’hui encore, on semble être témoins d’une telle chose. Dans la vieille Europe, il y a des nations entières qui abandonnent la Foi, et à l’autre bout du monde, il y a de nouvelles entrées pour l’Église en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Que deviendront les peuples d’Europe sans la Foi? Ont-ils hâte d’un brillant avenir de laïcité et de démocratie?

 

      Tout comme l’agriculteur s’attend à ce que la vigne porte du fruit, Dieu attend de ce peuple qu’il porte le fruit de la justice. Bien sûr, nous sommes toujours dans l’Église, dans une assemblée ordinaire du dimanche, nous avons le sens des traditions et des institutions, mais le fruit, la possibilité de récolter ce fruit, existe-t-il encore? Parfois, nous perdons la vraie raison qui doit nous pousser à l’action: l’Évangile. Nous faisons des choses uniquement par devoir, ou nous sommes pris par le démon de la paresse: je ne veux pas ... je m’en fiche ... ça ne m’intéresse plus ... Nos espaces religieux reproduisent parfois la même violence que les paysans de la parabole: la non-réception, la non-écoute, le jugement, le rejet, la marginalisation, le mépris, l’abus ...

 

      L’Évangile nous prévient: dès que nous devenons improductifs, le Royaume sera transféré à d’autres. Le Père Turoldo, poète et religieux de l’Ordre des Servites,  l’un des plus grands écrivains italiens du XXème  siècle, persécuté par une certaine hiérarchie à cause de ses idées, disait: “Qui sait si nous travaillons encore pour le Royaume de Dieu, qui sait si ce Royaume nous appartient toujours, qui sait s’il n’est pas passé entre d’autres mains!” Heureusement, Dieu continue de choisir ce que nous rejetons: le premier sera le dernier, et si cela ne nous convient pas, le Royaume sera donné à d’autres.

         

      Amen

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LES FILS DIFFÉRENTS

Année A - XXVI Ordinaire (Mt 21, 28-32)                                                                              Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice     

 

          

      “Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit: ‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne’. Celui-ci répondit: ‘Je ne veux pas’. Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla. Puis le père alla trouver le second …”

       

      Le succès de la prédication de Jésus soulève une énorme controverse. Alors que les collecteurs d’impôts, les prostituées et les pécheurs se mettent à l’écoute - il mange et il boit avec eux - les scribes et les pharisiens, les prêtres et les anciens sont scandalisés: quel genre de prophète est-il, avec toutes ses mauvaises fréquentations? Pour justifier ses amitiés douteuses, Jésus poursuit la contre-attaque avec une parabole: “Un homme avait deux fils …” 

     

      Chaque fois que Jésus parle de Dieu, il utilise la seule métaphore autorisée par la religion biblique: un être humain. Le royaume des cieux est comme un homme qui a planté une vigne ... comme un père de famille ... comme un marchand ... comme un chercheur de perles ... comme une femme au foyer ... Les Juifs avaient développé le concept du mystère de Dieu, de sa présence mystérieuse. Il s’agit d’un Dieu caché: personne ne peut dire qui il est, où il est, et ce qu’il fait, contrairement aux autres divinités de l’Antiquité qui résidaient au sommet des montagnes, dans les temples ou dans les bois. Dieu ne peut être contenu dans un objet, une image, une statue, un arbre, un lieu, une montagne? Peut-on d’ailleurs prétendre prouver son existence avec des lentilles optiques, dans l’infiniment grand de l’univers ou dans l’infiniment petit des particules subatomiques? Non: l’ancien commandement ne permet aucune figuration de Dieu, aucune image, aucune sculpture, aucune idole, aucune philosophie, aucun concept, aucune connaissance scientifique, même son nom doit rester imprononçable. Et nous  nous appliquons à construire de nombreuses théories sur lui, en perdant le sens de sa présence!

 

      Pourquoi interdire de représenter Dieu en images? Quel est le signe qui convient pour le révéler? Il est simple de répondre à la question, car un être qui le représente est déjà là: l’homme. Si tu veux avoir une idée de Dieu, tu dois regarder sa meilleure œuvre: l’homme, fait à son image et à sa ressemblance. Ce n’est pas qu’il y ait une identification entre Dieu et l’homme: c’est encore une métaphore, un terme de comparaison: là où il y a humanité réalisée, il y a Dieu, là où il n’y a pas d’humanité, il peut aussi y avoir la bête ou le diable. À la fin de la modernité, on constate que les sur-hommes n’existent pas, les super-bêtes, oui.

 

      Ainsi, dans la parabole des fils différents, voici un père de famille qui demande au premier enfant de reprendre son travail à la vigne. Un signe qui marque la confiance du père. En effet, il lui confie quelque chose de très cher et de précieux, voyant en lui la compétence et la capacité de parvenir à un résultat. Mais il semble que ce fils ne saisit pas la finesse et, se considérant déjà adulte, ne voulant pas faire la figure du jeune garçon qui dépend encore de son père, il refuse de partir, mais change d’avis un peu plus tard. Pendant ce temps, le père transmet l’ordre à l’autre fils qui répond rapidement: oui seigneur, mais qui se laisse ensuite  distraire par une joyeuse compagnie d’amis oisifs rencontrés dans la rue. 

 

      Il se passe quelque chose dans le cœur des deux garçons, quelque chose qui ne correspond pas aux déclarations extérieures: l’obéissance substantielle du premier, et l’obéissance uniquement formelle du second. Le premier fils, un bon garçon qui s’est tout d’abord révolté, mais s’est ensuite repenti d’avoir déçu son père, se rend au vignoble sans rien dire et y travaille toute la journée. Puis, il rentre chez lui satisfait et la paix au cœur, car il a accompli son devoir. Le second, en revanche, un menteur et un lâche - il a quitté la maison pour aller travailler, mais ensuite il a séché le cours - s’est perdu à errer dans la ville. 

 

      Le soir, tous les deux reviennent. Le premier est sale et ébouriffé, mais avec un cœur heureux et un salut sincère. L’autre, en revanche, a l’apparence fatiguée de la personne oisive, l’habit en bon ordre et le salut incertain donné à son père, de peur d’être découvert. En fait, le père les compare, et d’un coup d’œil il comprend comment ils ont passé la journée. Ces enfants sont tous deux incohérents. L’incohérence du premier est compréhensible, de type adolescent: dire non, puis le regretter et accepter la consigne. La seconde est une incohérence traîtresse: dire oui avec des mots, puis faire l’inverse.

 

      Pour répondre à la controverse de ses adversaires, Jésus applique cette parabole à l’histoire du Baptiste: “Les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice, et vous n’avez pas cru en sa parole; mais les publicains et les prostituées y ont cru”.  En effet, les pécheurs et les prostituées se sont convertis, les prêtres et les anciens, non! Jean, d’une part a reçu un accueil, et d’autre part a essuyé un refus,  tout comme l’homme de la parabole!

 

      Et cela ne s’arrête pas là: toujours en vertu de la même parabole, Jésus dit que Dieu n’apprécie pas celui qui au Temple dit: “Seigneur! Seigneur!”, se battant la poitrine sans un véritable repentir, observant les rites pieux pour se sentir bien en lui-même, puis, étant sorti, il ouvre la bouche et il parle des autres de façon déplacée. En fait, les religieux sont les sujets les plus difficiles à convertir, alors que toute cette basse-cour, ignorante et mal élevée, si loin de la volonté de Dieu, quand elle la rencontre, est la première à l’accueillir avec joie. Alors ils précèderont beaucoup d’autres gens qui estiment être les grands, les maîtres, les saints! Les premiers qui entreront en dernier, et les derniers en premier!

     

      Quant aux prostituées, il n’y a pas de texte évangélique plus mal compris que celui-ci. Dans la culture villageoise, il est dit que Jésus a également béni la prostituée, un malentendu qui a fourni un laissez-passer improbable pour des hommes maladroits. De même, dans la haute culture, une sorte d’ aura évangélique s’est créée autour de la figure de la prostituée, idéalisée et opposée à celle de l’hypocrite bien-pensant. La littérature et le cinéma regorgent de braves prostituées, comme La Traviata de Giuseppe Verdi, ou la Sonia du Crime et Châtiment de Dostojevski, ou la Pretty Woman américaine. En réalité, le marché de la prostitution se nourrit de fantasmes, de pensées et de regards, mais ce n’est pas ça qui provoque l’indignation de Jésus. La prostitution et les prêts usuraires construisent un monde triste, minable et dégradant, qui réduit l’être humain à un esclave, à une chose. Il n’est donc pas possible d’idéaliser la figure de l’usurier ou de la prostituée!

      

      Une fille qui se tient derrière une caméra ou une webcam avec un air d’innocence étudiée, pour vendre son image, se jette dans la convoitise des autres, justifiant le fait qu’il ne s’agit que d’ une image. En réalité, l’image appartient à la personne, comme le corps, sinon il n’y aurait pas non plus de droit à l’image. Celui qui vend son image, y attache inévitablement aussi sa personne, il s’agit proprement d’une prostitution, même si elle n’est pas physiquement consommée. D’ailleurs, qui se déshabille gratuitement dans le monde du porno?

 

      De l’autre côté, l’utilisateur de l’image est comme un idolâtre qui observe son fétiche et introduit en lui un principe de dégénérescence: son cœur devient pierre, bois, encre, pâte numérique. Le résultat est une diminution de l’humanité. 

 

      Ce que Jésus bénit n’est pas la prostituée, mais la prostituée convertie en cœur et en vie. Ce qui dans le contexte de la parabole provoque l’indignation de Jésus, ce ne sont pas les usuriers ni les prostituées qui dans le royaume passent en avant, mais des notables et des prêtres qui restent en arrière!

 

      Amen

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LA PARABOLE SYNDICALE

Année A - XXV Ordinaire (Mt 20, 1-16)                                                                                 Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice     

 

 

      “Le royaume des Cieux est comparable au maître d’un domaine qui sortit dès le matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne ... Sorti vers neuf heures ... Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures ... Vers cinq heures, il sortit encore ... ”

      

      Origène lit cette parabole du généreux maître comme une allégorie des différents âges de la vie dans lesquels les gens accueillent la Foi. Il y a ceux qui se convertissent tôt le matin, certains dans leur jeunesse, certains en pleine maturité, et certains à la dernière heure, celui de la vieillesse (Comm. Dans Matthieu, XV 36). Mais toutes les allégories sont susceptibles d’ambiguïté: comme un pantalon mal confectionné, elles s’adaptent bien à une jambe, mais elles font boîter l’autre.

 

      En fait, ce type d’explication a fourni aux personnes négligentes l’alibi de dernière minute: si je reconnais mes péchés avant de mourir, j’irai au paradis. Alors les travailleurs qui protestent ont raison: il est inutile de commencer à travailler tôt le matin, avant les autres. Si la récompense pour ceux qui servent Dieu  toute leur vie est la même que pour ceux qui arrivent au dernier moment, si à la fin il y a une amnistie générale, il vaut mieux s’amuser le plus possible et  travailler encore moins!

 

      En fait, à ce texte nous pouvons également donner le titre de parabole syndicale. Il y a des travailleurs qui protestent non pas parce qu’ils ont reçu moins que convenu, mais parce que d’autres ont reçu plus. Le travail était urgent, il était nécessaire de terminer la récolte avant l’arrivée des pluies, tous ces travailleurs ont été inscrits aux différentes heures de la journée. Le millésime est prévu excellent, les yeux du propriétaire sont pleins de satisfaction, il faut se dépêcher, il faut embaucher le plus de travailleurs possibles, même si on les trouve le dernier quart de journée. En effet, à l’époque, la journée était divisée en quatre quadrants: première heure, troisième heure, sixième heure et neuvième heure.

 

      Le soir, voici la surprise: tout le monde reçoit le même salaire, soit un denier. Ceux de la première heure se révoltent. Selon eux, une grande injustice a été commise: ils ont travaillé depuis le matin, les autres depuis seulement une heure; ils ont enduré la chaleur de la journée, pendant que les autres étaient au frais. Cela semble violer le principe de la juste récompense : juste ce qu’il faut pour organiser une manifestation. Il y a un caporal qui crie plus que tous, au nom de tous les autres, il est si indigné qu’il néglige d’appeler le maître par son nom. En réponse, ce dernier l’humilie précisément au niveau de la justice, lui rappelant ce qui a été convenu, lui donnant ironiquement un titre d’ami

 

      En effet, pourquoi donner à tout le monde le même salaire? Le maître est-il injuste, arbitraire, capricieux, prodigue insensé? Bien sûr, la récolte a été abondante et les attentes du propriétaire ont été satisfaites, au point qu’il peut même se permettre de payer le dernier autant que le premier. Encore plus inattendue est la conclusion de Jésus: “Les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers”. Qu’est-ce que cela signifie?

 

      L’histoire présente deux sommets narratifs: le recrutement des travailleurs avec la disposition finale magnanime de leur paiement, et l’indignation de ceux qui se considèrent lésés par le comportement final du patron. L’accent est mis sur le deuxième axe: c’est là que l’intention du narrateur veut arriver. 

 

      En fait, Jésus, dans son histoire, a tendance à identifier et à blâmer l’attitude de ceux qui ont un mauvais regard, parce que Dieu est bon. Ce sont les pharisiens habituels, ses ennemis jurés, qui entrent souvent en polémique avec lui, à cause du succès de sa prédication. Jaloux de leurs privilèges, ils restent loin des pécheurs qui constituaient alors une véritable classe sociale, composée de personnes exerçant des métiers impurs ou déshonorants, tels que: collecteurs d’impôts, bergers, âniers, vendeurs ambulants, tanneurs, prostituées et escrocs. Selon les pharisiens, ces métiers conduisaient à la malhonnêteté et à l’immoralité, les pécheurs qui les exerçaient étant privés de leurs droits civils et religieux (accès aux postes importants, aux tribunaux, aux synagogues ...)

     

      Avec cette parabole, Jésus veut montrer aux pharisiens combien haineuses et injustifiées sont leurs critiques de la prédication d’un royaume de Dieu qui accueille également les pécheurs. Attention: il ne s’agit pas de pécheurs au sens moral, tel que nous le comprenons, mais de pécheurs en tant que catégorie sociale: larrons, mendiants, gens en échec, racailles des prison, étrangers, gens ordinaires, rejetés ... Une foule de gens qui en fait, comme le dit Jésus, passeront un jour, devant ceux qui se croient aujourd’hui les premiers dans la société.

      

      Cet unique denier qui est offert à tous en fin de journée est le royaume de Dieu. Jésus signifie que Dieu est fait ainsi: il se comporte comme un maître généreux et bon, qui ne regarde pas le mérite, mais le besoin de la personne. Le but du récit n’est pas le paiement du travail, mais l’appel à faire partie de ce Royaume. Dieu n’est pas un comptable qui prend note de tout, même si on aime à le penser, pour se sentir plus important que les autres. C’est un Dieu qui se comporte comme un maître heureux et généreux au moment de la récolte: il y en a pour tous!

 

      L’attitude intérieure des pharisiens se répète aujourd’hui chez ceux qui pensent en termes de: nous et les autres. Chez ceux qui sont attristés par le bonheur des autres, pensant que quelque chose leur a été enlevé. Chez ceux qui ne supportent pas les autres lorsqu’ils font du bien ou lorsqu’ils s’aiment. Chez ceux qui ne pardonnent pas aux autres leur intelligence, leur beauté, leur jeunesse. Chez ceux qui murmurent contre Dieu à cause de la grâce qu’il offre au dernier de la classe. Chez ceux qui voudraient qu’un Dieu soit comptable. Chez ceux qui vont espionner les doigts de Dieu pour compter combien de faveurs il accorde aux uns et aux autres.

      

      Cette parabole syndicale n’est donc pas une petite fable moralisatrice, comme celle d’Esope, Le renard et le raisin; ce n’est même pas l’allégorie d’une promesse eschatologique facile qui justifie le désengagement de ceux qui veulent faire les malins et travailler moins. Cette parabole est le tournant entre deux mondes: entre la Loi et l’Évangile, entre le mérite et le don, entre l’éthique et la grâce, entre le dieu laïc (Mammon, le Marché) et le Dieu de Jésus-Christ. À tel point que les détenteurs de l’ancien monde, les pharisiens, les premiers, les hauts gradés, ceux qui se sentent membres d’une caste, d’un lobby, d’un club VIP ou d’une nation privilégiée, ont réagi avec férocité.

 

      Quant à l’histoire de la conversion opérée au dernier moment, cet escamotage aurait pu bien fonctionner en période de peste, quand le matin tu étais en bonne forme et le soir tu te retrouvais en train de mourir. En temps normal, la conversion doit être faite maintenant que tu te portes bien, parce que si tu ne te convertis pas maintenant, tu ne le feras pas même à l’heure de ta mort. Il n’y a pas de syndicat au paradis!

       

      Amen

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SOIXANTE-DIX FOIS SEPT FOIS

Année A - XIV  Ordinaire (Mt 18, 21-35)                                                                                 Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice   

 

 

      “ ‘Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner? Jusqu’à sept fois?’ Jésus lui répondit: ‘Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. Ainsi, le royaume des Cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes …’ ”

      

      Dans l’histoire des relations personnelles, les offenses reçues représentent le plus tragique des chapitres. Nous parlons souvent de ce que d’autres nous ont fait, mais nous sommes moins disposés à reconnaître ce que nous-mêmes avons causé à d’autres. Nous sommes sensibles à ce que les autres nous font, mais nous accordons beaucoup moins d’attention à ce que nous faisons aux autres. Habituellement, personne n’est disposé à reconnaître l’offense commise.

 

      Lorsque nous regardons les fautes des autres, nous prenons une position de juge externe. Par exemple, je vois un automobiliste sortir avec arrogance d’une rue latérale pour s’engager dans la rue principale, et mon jugement facile dit: criminel, enlevez-lui son permis! Je vois le défaut dans toute sa gravité, et justement je m’en indigne, il y a les lois, les juges, les procédures ... Si au contraire je pense que cet automobiliste imprudent aurait pu être moi et que la police manifeste l’intention de retirer mon permis, je me vois dans une mauvaise situation et je leur demande de me comprendre: j’ai été distrait, j’étais pressé, je serai plus prudent ... Si je sors des ennuis, je me sens heureux et satisfait. Alors, quand je juge, je dois essayer de me mettre à la place de la personne que je juge!

 

      Une question se pose donc: dans quelle mesure dois-je tolérer un tort? Le Chant de Lamech est un fragment de poésie inséré dans l’histoire de la Genèse: “Pour une blessure, j’ai tué un homme; pour une meurtrissure, un enfant. Caïn sera vengé sept fois, et Lamek, soixante-dix-sept fois” (Gn 4, 23-24). La loi antédiluvienne de la violence, c’est-à-dire l’éclatement de la vengeance, n’admet pas de pardon. L’indemnisation pour vengeance s’élève à soixante-dix-sept fois le tort subi.

 

      Avec l’histoire de Caïn et Abel, la coexistence entre frères a immédiatement révélé une fragilité structurelle. L’histoire des descendants de Caïn montre comment la violence initiale peut se magnifier hors de toute proportion, jusqu’à soixante-dix-sept fois, malgré les progrès culturels, artistiques et technologiques. Si Caïn frappe son frère pour une raison religieuse (Dieu aime les sacrifices d’Abel plus que les siens), Lamech le fait pour une simple égratignure. Si Caïn pleure sa culpabilité, Lamech est fier de ses prouesses vengeresses: plus il agit avec violence, plus il en est heureux. Si Caïn invoque l’atténuation de la punition de Dieu, Lamech confie sa sécurité à l’arrogance des guerriers. Si le meurtre de Caïn autorise une vengeance égale à sept fois le sang versé, une petite blessure de Lamech provoquera une vengeance soixante-dix-sept fois.

 

      On peut dire que la Loi de Lamech est la même loi pratiquée aujourd’hui par les membres de la mafia, compte tenu de ce qu’ils font. Le progrès culturel, artistique et technologique ne garantit pas à lui seul la maîtrise de la violence exprimée, par exemple, dans la course aux armements ou dans les relations quotidiennes. Nous sommes très intelligents pour affûter les armes, mais extrêmement stupides pour les utiliser.

 

      Certains textes bibliques, pour contenir la violence inhérente à l’être humain, imposent le pardon jusqu’à trois fois (cf. Gn 50, 17; Am 2, 4; Gb 33, 29). La même loi de représailles, exprimée dans le fameux œil pour œil, dent pour dent, constitue un progrès civil de la coexistence humaine.  Si tu m’as arraché un œil, je n’ai pas le droit de te tuer, mais je dois juste t’aveugler d’un œil comme tu l’as fait pour moi. Il serait intéressant que les membres de la mafia respectent la loi du talion, il y aurait beaucoup plus de justice, même entre eux.

 

      Au temps de Jésus, les pharisiens en ont fait une question de précision légaliste: combien de fois dois-je pardonner? Jésus répond en inversant la perspective de la vengeance: si Lamech s’énervait jusqu’à soixante-dix-sept fois par rapport à la quantité du tort subi, la réponse du pardon doit être similaire, voir même plus: soixante-dix fois sept fois. En d’autres termes: pour être un vrai pardon, la force du pardon doit être inversément proportionnelle aux sentiments de la violence vindicative.

     

      Le pardon est une chose sérieuse, difficile, parfois impossible, mais Jésus fournit une bonne raison de le pratiquer, grâce à un exemple invraisemblable mais clair: un serviteur qui devait au roi la somme astronomique de dix mille talents, mais qui parvient à se faire pardonner en faisant une scène et en déclarant sa bonne volonté. Le roi prend la situation à cœur et il le laisse partir. Après son amnistie, fort d’une liberté retrouvée, ce serviteur attrape un subordonné et le traite durement, pour récupérer la misérable somme de cent deniers, une chose minimale, comme l’égratignure de Lamech. Son besoin implacable ne connaît aucune attente, aucune tolérance! Une énorme dette a été remise, mais lui-même est incapable de se passer de quatre sous. Le roi avait eu pitié de lui, mais maintenant c’est à son tour d’agir comme un tyran offensé, ce qui n’est pas la fin attendue.

 

      La morale de l’histoire: ceux qui refusent de pardonner, ou cherchent des excuses pour ne pas pardonner à ceux qui demandent pardon, vivront la même fin que celle qu’ils souhaitent aux autres. En fait, la parabole montre que nous ne pouvons pas nous abstenir de pardonner, quand nous avons nous-mêmes de plus grandes choses à nous faire pardonner!

 

      Il y a deux mouvements que nous devons apprendre à redécouvrir: je te demande pardon, je te pardonne. Jamais à sens unique: le pardon doit être demandé et offert. Soyons des gens qui savent demander pardon et offrir le pardon.

      

Le contraire du pardon est la rancune, un sentiment qui avec le temps devient comme un mur de trois mètres d’épaisseur et qui, en relation avec les autres et avec Dieu, me fera finalement me sentir perdu moi-même. D’un autre côté, il y a des personnes qui voudraient pardonner, mais qui n’y arrivent pas. Elles voudraient oublier, mais c’est impossible à cause du poids du passé, des fantômes des événements anciens.

 

      Le ressentiment est une chose humaine, mais pour le Seigneur, peu importe ce que tu ressens, c’est ce que tu veux qui lui importe. Si tu veux pardonner, si tu veux le faire, tu as déjà pardonné. En fait, dans l’expérience mystique, le désir d’aimer le Seigneur est déjà l’amour!

     

      Amen

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LA CORRECTION FRATERNELLE

Année A - XXIII  Ordinaire (Mt 18, 15-20)                                                                              Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice     

 

 

      “Et toi, fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche tu les avertiras de ma part. Si je dis au méchant: ‘Tu vas mourir’, et que tu ne l’avertis pas, si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite mauvaise, lui, le méchant, mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang” (Ez 33, 7-9)      

 

      “Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère” 

      

      Dans l’histoire d’Ézéchiel, nous constatons que Dieu envoie des sentinelles spéciales, les prophètes, avec la tâche de rapporter au peuple sa parole, de guetter et de dénoncer la corruption des coutumes et le manque de justice: tu les avertiras de ma part ... Le but de la mission prophétique est de reprendre un peuple qui s’est consciemment livré à une conduite perverse, jetant les bases de sa ruine. “Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive”. C’est le plan du salut. L’Évangile reprend plus ou moins le même concept. La responsabilité de la sentinelle ne se limite pas aux temps prophétiques, mais s’étend à chacun de nous, responsable direct de la conduite de l’autre. Personne ne peut se sentir dispensé par rapport à l’autre. Nous sommes tous connectés: tu appuies sur un bouton à Londres et les lumières s’allument à Sydney, tu cliques à New York et une tempête sur les marchés sud-africains éclate. Le poète dit: tu touches une fleur, les étoiles tremblent. Chacun de nous, pour différentes raisons, est sentinelle de la conscience de l’autre, gardien de l’intérêt de son frère.

 

      Le meilleur instrument pour servir les intérêts de l’autre est celui de la correction fraternelle. Jésus avance cinq hypothèses: si ton frère a commis, s’il t’écoute, s’il ne t’écoute pas, s’il refuse de les écouter, s’il refuse encore d’écouter la communauté … Toute piste doit être tentée. Le but de la correction est de gagner le frère, de s’assurer qu’il retrouve son chemin. Aucune arrogance, donc aucune force ne doit être utilisée envers le frère qui fait des erreurs. Les mots doivent être légers comme des plumes et porter un parfum de fraternité. La vigilance de la sentinelle ne blâme pas les torts comme le Jiminy Cricket de Pinocchio avec un désagréable: je te l’avais dit! Si je commence à discuter ainsi avec mon frère, il défendra son erreur, et je lui aurai rendu un mauvais service. Au lieu de le corriger, je l’aurai rendu pire. Ce n’est que lorsque toutes les tentatives ont échoué que Jésus nous autorise à traiter notre frère comme un étranger.

  

      Entre autres choses, la correction fraternelle présuppose la rare qualité de la maturité intérieure: seuls ceux qui sont disponibles pour être corrigés pourront corriger les autres. Par conséquent, non seulement le devoir de corriger, mais aussi celui de se faire corriger. Mais qui établit ce qui est bien et ce qui est mal? Les gens d’aujourd’hui ont construit un ego si majestueux et sont devenus si sensibles qu’on ne peut plus rien leur dire. La moindre observation devient une atteinte à l’estime de soi, elle est déstabilisante, irritante. Aujourd’hui, nous tolérons ce qui était autrefois reconnu comme vice ou péché, mais on ne tolère pas d’être réprimandé par un autre. Tout au plus, on va chez le psychologue pour obtenir plus facilement un laissez-passer pour sa conduite morale. Dans quelle mesure suis-je responsable du bien de la conscience de l’autre? N’est-il pas préférable de laisser tomber, de laisser chacun se débrouiller tout seul et faire ce qu’il veut? Le Baptiste a élevé sa voix publiquement au sujet de l’affaire du roi avec sa belle-sœur ; il a dénoncé  le mauvais exemple qu’ils ont donné au peuple, et sa tête a été coupée. N’aurait-il pas mieux fait de garder le silence? Dans le sillage d’Ézéchiel et du Baptiste, nous avons eu d’autres exemples de zèle prophétique, comme Jérôme Savonarole, frère dominicain, qui s’est déchaîné avec tous les excès possibles contre la décadence des coutumes dans l’Église et les aberrations de la papauté, comme Giordano Bruno, ex-Dominicain, qui a également causé de nombreux troubles parmi les  princes ecclésiastiques et laïcs.

 

      Le refus de Savonarole d’obéir, en faisant appel à un commandement de Dieu, ainsi que l’hérésie de Bruno, qui par obstination niait les dogmes fondamentaux de la doctrine chrétienne, remettaient en cause l’autorité d’un pape élu par simonie (il avait financé son élection). L’unité de l’Église était menacée. Selon les opinions de l’époque, la validité juridico-formelle de la peine était incontestable (1). Avec l’avancée de l’esprit moderne, Savonarole et Bruno ont été laïquement canonisés comme précurseurs de la Réforme, martyrs de la libre pensée. En réalité, si l’on regarde de plus près le caractère de ces deux champions de la fraternité, on trouve des exemples monstrueux d’intolérance: au lieu de correction fraternelle, ... la coercition fraternelle! Le Seigneur nous demande de corriger son frère pour le gagner, il ne nous demande pas d’imposer ou d’exagérer.

 

      Un ancien adage dit: “Agere sequitur esse”: l’agir suit l’être. L’être vient en premier, puis ensuite l’agir. Ce que je fais est une conséquence de qui je suis. Un être humain, intelligent et libre, accomplit des actions. Un animal, une plante ou un être de la nature ne peut pas effectuer d’actions: nous parlons-là plus proprement de comportements, de phénomènes, d’ événements. La personne se distingue de ses actes, comme l’être de l’agir. Par conséquent, l’éthique chrétienne connaît la distinction entre le pécheur et le péché: le pécheur doit être traité avec tout le respect dû à la personne, tandis que le péché doit être détesté. Cette affirmation élémentaire de l’éthique chrétienne a eu une influence positive et décisive sur le système juridique occidental. Pensons à un tribunal: lorsqu’il s’agit de juger un crime ou un délit, ce serait un problème pour tous, si la dignité de la personne dépendait des actes commis! Pour cette raison, la sentinelle des consciences (toute personne ayant une tâche d’orientation envers les autres: un parent, un éducateur, un politicien ...) doit être tolérante et intolérante dans la bonne mesure, c’est-à-dire qu’elle doit pouvoir reprocher l’erreur sans affecter la personne, dans son estime de soi. Elle doit désapprouver l’erreur, non pas la personne qui a fait du tort. Malheureusement, il nous est plus facile de mettre en place un tribunal, d’organiser une diffusion médiatique, de juger et de stigmatiser les autres!

 

      L’absence de prise en compte de cette distinction entre la personne et ses actes est à l’origine de nombreux malentendus entre l’éthique chrétienne et la culture moderne, basée sur l’idée moniste de liberté, qui devient la seule norme de l’action. La frontière entre ce qui est éthique et ce qui ne l’est pas, ne dépend plus d’une loi objective, ni d’un commandement divin, mais de la décision des hommes, peut-être même exprimée démocratiquement. Par conséquent personne, ni Dieu, ni l’État, ni aucun de ses représentants, ne peut revendiquer le droit de dire à un autre ce qui est bon pour lui. Dans ce contexte, la sentinelle de la conscience, celle qui veille à l’action fraternelle, apparaît comme une figure anachronique et inutile. Dans une société fonctionnelle, le prophète est inutile, mais le secret du salut qu’il apporte n’est-il pas précisément contenu dans cette inutilité?

 

      Cela est également vrai dans la pratique clinique. L’accélération sociale a imposé un rythme implacable, et dans les hôpitaux l’accent est plutôt mis sur la productivité et la valeur marchande. La santé n’est plus un bien humain, mais une marchandise d’échange. Chaque instant est utilisé pour documenter, informer et rendre compte. Les moments vides, les échanges gratuits, les rencontres sans but n’existent tout simplement plus. L’époque est terminée où un médecin, par exemple, quand il avait un problème avec un patient, pouvait prendre le temps d’une discussion autour d’un café. En réalité, dans une relation clinique, ce qui fait la différence n’est pas le besoin du patient, ni la compétence du médecin, mais c’est la rencontre humaine. Les gens sont des sujets qui désirent, espèrent, s’entraident, établissent un pacte d’alliance contre le mal à combattre. Ce sont les rencontres qui changent l’histoire, pas les programmes, pas les codes, pas les protocoles. La rencontre a besoin d’un espace de liberté, d’un espace-temps flottant, ouvert à l’inconnu inutile, en fait. C’est ici que le pouvoir thérapeutique se dégage, s’active et se libère. De la même manière, la sentinelle de la conscience, celle qui se reconnaît comme gardienne du bien de l’autre, entre dans un espace de gratuité qui est bon pour lui-même, puis guérit la vie de l’autre. 

 

      1) Cf. Joseph Lorz, “Storia della Chiesa” vol. II, Paoline 1980, pp. 86-89; 272

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L’OPPOSITION DE PIERRE

Année A - XXII  Ordinaire (Mt 16, 21-27).                                                                               Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice 

 

 

      “Pierre se mit à lui faire de vifs reproches: ‘Dieu t’en garde, Seigneur! cela ne t’arrivera pas’. Mais lui, se retournant, dit à Pierre: ‘Passe derrière moi, Satan! Tu es pour moi une occasion de chute: tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes’ ” 

      

      Pierre, le rocher sur lequel Jésus aurait fondé son Église, celui qui, quelques instants auparavant, avait prononcé le premier acte de Foi de l’histoire en la personne de Jésus, passe désormais à l’opposition, se comporte comme un vulgaire Satan! Celui qui, quelques instants auparavant, avait été appelé la pierre angulaire, est maintenant devenu comme une pierre d’achoppement, en grec: un scandale! Quelle contradiction! Que s’est-il passé? 

 

      Voici une explication: après la révélation intime du Père, l’homme charnel, sanguin, sensuel prend le relais et il raisonne selon les catégories mondaines! Pierre a été tellement troublé par l’annonce de la passion à venir, qu’il a oublié le débouché final de la prophétie, la finale de la résurrection. Lorsque le moment de la souffrance apparaît, l’épreuve de la Foi, l’être humain se rebelle, il ne veut rien en savoir ...

       

      La diffusion du Da Vinci Code peut être lue sous cet angle, comme une dynamique d’opposition à la Foi. Quarante millions d’occidentaux, dans une culture dans l’ensemble encore influencée par la Foi chrétienne, ont été intelligemment interceptés par une puissante opération de marché et sont restés collés au roman-film. Il est facile de démontrer qu’il s’agit d’une conjecture ésotérique et fantastique, qui ne peut en aucun cas résister au moindre examen historique, littéraire et scientifique superficiel, mais quarante millions d'(ex) chrétiens y ont, pour ainsi dire, cru.

      

      Jésus-Christ était-il vraiment marié à Madeleine? Une descendance secrète de Jésus a-t-elle réellement existé, persécutée par l’Église officielle? L’empereur Constantin a-t-il vraiment favorisé la divinisation de l’homme-Jésus en finançant la publication des Évangiles qui parlaient de lui comme de Dieu, en rejetant les écrits suivants (les apocryphes) qui le présentaient simplement comme un homme? 

 

      Si j’étais un bon écrivain et que je construisais un roman disant que la Présidente de la Confédération Helvétique cache le Saint-Graal dans les caves du Palais Fédéral à Berne, ou que le secrétaire d’État américain n’est pas celui qu’il prétend être, mais il est un dangereux extraterrestre infiltré par les martiens au sein de l’administration Trump, je trouverais toujours une bonne partie du public prêt à l’avaler. Les amateurs de mystères et de choses ésotériques sont prêts à croire n’importe quoi, tant que cela fait sensation. Comment réfuter des allégations de ce genre? Quelle réponse donner à ces imaginations incorrigibles et si à la mode? Comment explique-t-on un tel succès retentissant? Quel est le mérite des auteurs? La logique du marché? 

 

      Au final, ce sont les attentes du public qui décrètent le succès d’un produit. “Panem et circenses”, “donnez-nous à manger, et divertissez-nous”, disaient les Romains d’un empire décadent. Aujourd’hui, quarante millions de personnes ont prêté attention à ces histoires, ou du moins elles ont caressé l’idée qu’elles pouvaient être vraies, afin de délégitimer le catholicisme et d’avoir un monde sans Foi ni commandements, sans lois ni hiérarchies. Le contexte culturel du succès du Da Vinci Code est là. Quarante millions de personnes: toutes baptisées, évangélisées et catéchisées, mais finalement, comme Pierre l’apôtre, il a été plus intéressant pour elles de penser plus comme les hommes que selon Dieu.

 

      Le comble est qu’on ne peut même pas dire aux gens: ne lisez pas ce livre, n’allez pas voir ce film, sinon la curiosité devient plus forte. Les grandes controverses, accompagnées d’interdictions officielles, attirent encore plus le grand public. Par exemple, les protestations (et l’excommunication) adressées au (blasphématoire?) La Dernière tentation du Christ n’ont fait qu’augmenter l’attention générale et les recettes d’un film destiné plutôt à un circuit d’auteur.

    

      Quarante millions de personnes! Cela signifie que l’Église engendre ses enfants dans la Foi, puis les perd dans le vortex d’une apostasie de masse lente et inexorable! Il y a ceux qui sont très attentifs à une piqûre de moustique pour des raisons esthétiques ou à éviter la possibilité d’une maladie, et qui s’inquiètent peu d’un poison que le serpent antique inocule à petites doses, à travers des matériaux et des spectacles pseudo-culturels!

 

      Le monde applaudit la mystification de la Foi, certainement pas sa profession. Les conditions du Christ sont claires: “Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive”. Saint Paul dit aussi: “Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu: ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait” (Rm 12, 2)

      

      Que signifie renoncer à soi-même et changer sa façon de penser? Attention: renoncer signifie dire non. Jésus ne demande pas de nier ce que nous sommes, mais ce que nous sommes devenus par le péché. Créés à l’image de Dieu, nous avons abusé de notre liberté, salissant son image avec les incrustations du péché. Cela se passe comme la pureté et la simplicité des églises romanes qui,  au fil des siècles sont devenues lourdes de stucs, de décorations et de colonnes tordues qui n’ont rien à voir avec l’original. Pour revenir à la splendeur primitive, il faut enlever les lourdeurs baroques et les postiches.

     

      Pensons aux vices qui encroûtent notre âme: orgueil, avarice, luxure, colère, gourmandise, envie, paresse. Voici mon moi postiche que Jésus me demande de renier! Voilà ce moi qui n’est pas moi, ce moi qui ne vient pas de moi, et à qui je dois dire: non! Il ne s’agit pas de nier ce que Dieu a fait en moi avec la création, mais ce que j’ai fait moi avec le péché. Dire non à certaines lectures suspectes, à certains films et à des émissions spécialement conçues pour insinuer le doute et la confusion. Soit  nous pensons selon Dieu, soit nous pensons selon Satan. Soit le rocher de Pierre, soit le sable de Satan!

 

      Amen

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