Les sentiers de la Parole

Chemins parcourus par les brebis en recherche de nourriture à travers la montagne. 

Salut ! Bienvenue pour marcher à mes côtés sur les sentiers de la Parole de Dieu. Je te propose chaque semaine, au rythme de la liturgie, une réflexion à partir des lectures du dimanche. 

 

Abbé Andrea De Vico

Adepte de trekking, en montagne et ... dans  l'âme!

 


L’INTELLIGENCE DES ÉCRITURES

Année B - III Dimanche de Pâques (Lc 24, 35-48)                                                                 

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

     


 

      “Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures. Il leur dit: ‘Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour’ ”

 

      La première lecture introduit le thème de l’ignorance: “D’ailleurs, frères, je sais bien que vous avez agi dans l’ignorance, vous et vos chefs. Mais Dieu a ainsi accompli ce qu’il avait d’avance annoncé par la bouche de tous les prophètes: que le Christ, son Messie, souffrirait” (Act 3, 17-18). Sur la croix, le Christ dit: “Père, pardonne-leur: ils ne savent pas ce qu’ils font.” (Lc 23, 34). Même les disciples d’Emmaüs reçoivent une réprimande vigoureuse: “Esprits sans intelligence! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire?’ Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait” (Lc 24, 25-27)

 

      L’Évangile montre Jésus qui vient parmi les disciples apportant la paix, mais ils éprouvent des sentiments alternés de certitude et de doute, de joie et d’incrédulité. Ils se tiennent devant le ressuscité, ils le touchent, ils le voient manger, mais ils n’ont pas encore compris, ils n’ont pas encore atteint la Foi! Que manque-t-il? qu’ignorent-ils encore, doutant malgré les preuves? Jésus lui-même le dit: le fait qu’il ait dû souffrir puis ressusciter: c’est écrit! Dans les Évangiles, nous trouvons d’autres expressions du même type: lorsque la plénitude du temps est venue ... cela s’est manifesté pour que l’Écriture puisse s’accomplir ... tout est accompli ... Que cela signifie-t-il? Y a-t-il un destin ou un décret divin pour tout ce qui existe?

 

      Quand, dans la transition de la préhistoire à l’histoire, les hommes ont inventé l’écriture pour suivre leurs commerces, même les événements temporels devaient être revêtus d’un sens de la fixité, de la nécessité. Il semblait que les choses devaient arriver parce que c’est écrit quelque part. L’invention de l’écriture a été un tournant décisif dans le chemin de l’humanité, même l’avènement de l’imprimerie ou des technologies de l’information n’ont pas eu la même importance.  

 

      Avec l’écriture, le sens du sacré est passé de l’ordre des phénomènes naturels aux textes écrits. On disait que les écrits anciens des cultures les plus diverses étaient sacrés parce qu’ils véhiculaient un fondement divin à la base d’une société. Aujourd’hui encore, quand on veut être sûr de la véracité d’une déclaration, on se demande: où est-elle écrite? Est-ce ainsi que nous devrions comprendre la Bible? Est-ce ainsi que Jésus a accompli l’Écriture? Comme s’il s’agissait d’une série d’actions déjà prédéterminées, décrétées, codifiées?

 

      Regardons le Baptême au Jourdain: à ce moment-là, ce n’est pas Jésus qui est sanctifié par les eaux, mais ce sont les eaux qui sont sanctifiées par lui. De la même manière, ce n’est pas que Jésus soit venu au monde pour accomplir un destin ou une chose établie par décret divin, mais dans le sens qu’il est descendu dans l’histoire de son peuple, a accompli, achevé, finalisé ce qui manquait! Les choses inachevées sont frustrantes et mortifient la raison d’être, comme une étude inachevée à l’université ou un travail public qui n’entre pas en fonction faute de paperasse.

 

      Aujourd’hui, malgré la disponibilité de textes anciens et l’immense quantité de commentaires introductifs, il est facile de constater dans quelle mesure le sacrement de l’ignorance est plus répandu que le sacrement de l’Eucharistie. En tant que chrétiens et baptisés nous disons que nous croyons en Jésus et que nous nous réunissons le dimanche, mais pour ce qui est de la Foi en Lui, nous nous retrouvons dans la même posture hésitante que les apôtres au Cénacle, par manque de quelque chose de capital.  

 

      En Europe, s’il y a un peuple de gens ignorants en termes de religion, ces sont  les catholiques italiens. Ils ont  le pape, les évêques et les prêtres plus près d’eux qu’aucun autre peuple, mais ils  montrent  qu’ils sont plus ignorants que les autres, pourquoi?

 

      En Italie, en 1995, il y avait une armée de 150 000 magiciens et opérateurs de l’occulte face à 50 000 prêtres; les Italiens (diplômés et de culture moyenne) ont dépensé 1500 milliards de vieilles lires en magie, sorts, horoscopes et factures, alors qu’ils ont donné à l’Église catholique 600 milliards de lires avec l’ 8x1000 des impôts. 12/15 millions d’Italiens sont allés voir des magiciens et des diseurs de bonne aventure pour être guéris de la maladie, pour être rassurés sur leur avenir, pour empêcher ou conquérir un amour difficile. Il y a chez ce peuple une paresse qui laisse aux hiérarchies sacrées l’effort de penser et de croire, au point de déléguer l’acte de Foi aux autres. Avec ces prémisses, le catholique italien moyen confond le pape avec Dieu, la politique avec le pape, la religion avec la politique et la superstition avec la religion.

 

      Nous autres prêtres, nous ne brillons pas non plus dans la connaissance des choses de Dieu: nous nous déplaçons dans les limbes d’approximations grossières et rudimentaires, ou nous commençons à vouloir être professeurs, psychologues, musiciens, opérateurs dans le social ... Étant  moi-même italien, je remarque des choses que j’ai connu en Italie, mais on peut facilement constater que le même interêt pour l’ésotérisme, la magie, la divination … se manifeste un peu partout.

 

      Voici ce qui manque à la communauté chrétienne aujourd’hui: toucher le corps des Écritures, ouvrir l’esprit aux Écritures, parce que l’Écriture a un corps! Voici le discours que nous n’aimons pas entendre ou que nous ne voulons pas comprendre, par rapport auquel nous nous trouvons dans la plus grande ignorance: la nécessité de souffrir pour pouvoir ressusciter, d’apprendre à trouver les germes d’une nouvelle vie dans les enjeux critiques de chaque jour! 

 

      Il n’y a rien de sacré ou d’ intouchable dans tout cela: c’est un travail à faire tous les jours. Au lieu de simplement toucher et embrasser des statues comme le font les fidèles du Vendredi Saint, qui se mettent en deuil pour Jésus mourant chaque année sans envisager la moindre résurrection, nous devrions plutôt apprendre à toucher et à embrasser le Corps des Écritures. Que le Saint Livre reste à l’ honneur dans nos maisons, toujours ouvert, pour qu’il nous offre une page sur laquelle méditer et à incarner chaque jour. N’oublions pas saint Jérôme: “L’ignorance des Écritures, c’est l’ignorance du Christ!”                         

 

      Amen

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LE JOUR DU SEIGNEUR

   Année B - II Dimanche de Pâques (Gv 20, 19-31)                                                                  

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit: ‘La paix soit avec vous! …’ ”

      

      Tout s’est passé en quelques jours: l’entrée triomphale dans la ville, la capture dans la nuit, le procès inéquitable, le chemin douloureux, la mort ignominieuse et un enterrement à la hâte. Puis le silence de la tombe et la difficile recomposition du groupe. Une mauvaise journée: les disciples passent tout leur temps enfermés; ils sont des Galiléens, donc étrangers à Jérusalem, ils craignent de nouvelles représailles de la part de ceux qui ont tué Jésus. Enfin, le soir de ce même jour, le Ressuscité arrive, apportant le double souhait de paix et une grande joie! La scène se répète exactement huit jours plus tard, toujours enfermés dans la maison, toujours intimidés, la même adresse de paix, la même invitation à reprendre confiance. Les annotations chronologiques sont précieuses: dans les deux cas, Jésus apparaît le premier jour après le sabbat, le premier jour de la semaine, le jour d’un nouveau départ pour les activités de la semaine. Les disciples prendront l’habitude de se réunir en ce jour, qui désormais s’appellera dies dominica (dimanche), le jour du Seigneur (Dominus), destiné à remplacer le samedi juif. L’ancienne institution rituelle du samedi s’explique par la nécessité de garantir aux pauvres (et aux bêtes de travail) un jour de repos par semaine, pour éviter qu’ils ne soient obligés de travailler toute leur vie sans interruption. Le repos sabbatique a été la première conquête syndicale (et animalière) de l’humanité. 

 

      Aujourd’hui, le samedi implique la nervosité de la veille et des attentes disproportionnées. On se prépare à l’impact avec les autres, dans un restaurant, dans une salle de danse ou dans une chambre à coucher, mais ... combien de promesses trahies! Des hommes trahissent parce qu’ils ont peur de vieillir, des femmes trahissent parce qu’elles rêvent de quelqu’un de plus noble qu’un homme devenu insipide, spectateur de football en pantoufles devant la télé. Il y a des années, il n’y avait que les acteurs qui trahissaient, puis les divorces et les avocats sont venus. Des hommes et des femmes de tout niveau social se sont levés et ont crié ensemble: trahissons nous aussi, tant pis, il n’y a plus rien à sauver qui puisse avoir une valeur d’éternité. Dansons et chantons sans réfléchir sur ce navire qui coule toujours, faisons ce qu’il y a à faire, pour autant, désormais ...

 

      Si nous traitons le dimanche comme un week-end banal, ce qui était censé être un nouveau départ de semaine, finit par exprimer la frustration et l’envie de s’échapper du hamster qui tourne dans une cage. Si encore nous utilisions le dimanche comme un dépotoir pour les choses les plus disparates: pour récupérer une étude, l’arriéré, le sommeil perdu, ou pour se débarrasser de la gueule de bois du samedi soir… Le rapport au temps est en quelque sorte brisé, dérangé, malade. Ceux qui traitent le dimanche de cette manière détestent généralement les lundis, et commencent la nouvelle semaine comme s’ils avaient reçu un coup sur le front. Pour terminer ce beau cadre, certains prêtres se plaignent des églises de plus en plus vides, expriment une frustration qui finit par paralyser même les quelques braves personnes qui sont restées. Ceux qui vont encore à l’église le font avec le sentiment des survivants, comme les apôtres ce soir-là renfermés au Cénacle. En réalité, le vrai problème d’un dimanche vide n’est pas: pourquoi les gens ne viennent-ils pas à la messe? mais: pourquoi la vie vaut-elle si peu? 

 

      Le dimanche, vécu en tant que jour du Seigneur, nous offre la meilleure occasion pour mettre à zéro et réinitialiser tout cela. Jésus lui-même nous donne la parole dont nous avons besoin pour reconnaître ces misères et retrouver la confiance pour recommencer. 

 

      Amen  

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IL VIT ET IL CRUT

Année B - Résurrection du Seigneur (Jn 20, 1-9)                                                                    

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts”

      

      Il est difficile de croire à la Résurrection, à tel point que même les disciples n’y croient pas! La découverte du tombeau vide conduit Marie de Magdala à donner des nouvelles à Pierre et au plus jeune disciple: “On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé”. Pierre et Jean courent sur place, constatent l’absence. Seul Jean a compris : “il vit et il crut”. Le plus jeune, le premier à manifester un grain de compréhension! Pour lui, le constat de cette absence suffit à évoquer la présence du ressuscité. C’est le début de la Foi pascale!

 

      Où chercher le Seigneur? Marie est inquiète, elle n’a pas compris, elle cherche sa dépouille, elle veut un endroit où aller pleurer. Elle rencontre le ressuscité à l’extérieur du tombeau mais elle ne le reconnaît pas, elle le prend pour le gardien du jardin, pour un … employé des pompes funèbres, et elle pense à un vol du cadavre: “Si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as déposé, et moi, j’irai le prendre”. Marie est toujours dans le noir, le passage à la Foi va bientôt éclater, il est vrai qu’elle cherche, mais elle cherche un mort. La douleur du deuil obscurcit la vue, elle ne reconnaît pas le Seigneur, elle le prend pour un autre!

 

      Beaucoup de gens, comme Marie-Madeleine, font leur deuil et semblent avoir l’intention d’y rester. Ils se retrouvent devant des êtres chers, ils ont la possibilité de raviver des affections perdues, ils ont la solution de leurs problèmes sous les yeux, mais ils ne la voient pas, parce que la douleur est trop forte. Ils baissent les yeux et abandonnent. Mieux vaut la sécurité d’un sépulcre bien clos que l’insécurité d’un espoir ouvert. Mieux vaut s’enfermer dans la capsule de la déception que d’essayer de nouvelles voies. Mieux vaut une larme certaine aujourd’hui, qu’un sourire incertain demain. Au fil du temps, le sépulcre fermé est adopté comme une forme de vie: il n’y a plus rien à faire. Toute la psychologie de ces personnes est concentrée autour d’une tombe, elles finissent par aller au cimetière non pas pour honorer la personne chérie, mais pour le plaisir de se cogner la tête contre sa pierre tombale. Voici la psychologie de la tombe, tous ces regrets, cette collecte des souvenirs, des objets éparpillés partout dans la maison, comme des collectionneurs de choses anciennes et d’antiquités.

 

      Il y a trop de gens sans résurrection, trop de chrétiens sans le Christ ressuscité: ils accompagnent Jésus dans la tombe, ils pleurent, ils l’aiment tellement, mais … jusque-là et pas plus loin. Qu’est-il est arrivé? Pourquoi ce manque de Foi? Quant aux premiers disciples, “ils n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts”. Bien qu’ils aient vécu ensemble pendant trois ans avec le Maître, ils n’ont pas compris la substance de son message, sa Pâques de la Mort et de la Résurrection.

 

      Pour Marie-Madeleine tout change quand, se sentant appelée, elle fait un pas en avant, dans la direction de Jésus. Spes vient de pes (pied): espérer signifie faire le premier pas, puis le second, le troisième ... Voici l’exercice de l’espérance, ce mettre le pied en avant, pour rencontrer le ressuscité. Dans cette page splendide nous trouvons qu’entre Jésus et Marie, ex-prostituée, il y a une relation affective très forte, très humaine! Cela nous engage également à faire le premier pas, à rechercher l’absent qui est effectivement bien présent, à voir celui qui n’est pas visible, à trouver celui qui n’est pas dans un lieu identifiable et précis. Nous sommes obligés de chercher: “Il n’est pas là!”

 

      Amen

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ILS NE COMPRIRENT PAS

Année A - Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur - (Gv 12, 12-16)                

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice   

 

 

   “Cela, ses disciples ne le comprirent pas sur le moment; mais, quand Jésus fut glorifié, ils se rappelèrent que l’Écriture disait cela de lui: c’était bien ce qu’on lui avait fait”

      

      Avec l’entrée de Jésus à Jérusalem et la procession des rameaux d’olivier, commence la Grande Semaine, prototype de toutes les semaines de l'année. Chaque jour, d’un dimanche à l’autre, est une commémoration du voyage de Jésus de la croix à la lumière. Les célébrations de la Semaine Sainte nous donnent les réponses que nous cherchons de temps en temps. Naître, souffrir et mourir: que reste-t-il à espérer? D'où un profond respect: respecter les temps de travail et les temps de la liturgie!

      

      Les premiers chrétiens ont commencé à célébrer le jour du Seigneur le premier jour après le jour festif des juifs, le samedi, pour signifier le nouveau commencement de la résurrection. Aujourd'hui le dimanche s'est réduit à un week-end banal et nous, suivant notre instinct d'évasion, pensons aux ponts et aux vacances. Il en faut très peu pour garder la vie sur pied, mais nous travaillons comme des fous pour des choses qui ne satisfont pas. Nous nous endettons et faisons des sacrifices pour aller voir de nouvelles choses dans les endroits les plus éloignés, pour ensuite rentrer chez nous plus vides et plus stressés qu'auparavant. Nous respectons les traditions et nous allons à la messe tous les dimanches, parfois avec les yeux écarquillés de ceux qui ne comprennent pas grand-chose de ce qui se passe sous leurs yeux. Nous ressemblons à ces disciples qui, pour le moment, ne comprenaient pas la portée des événements, bien qu'ils aient eu affaire à Jésus lui-même. Ce n'est qu’après coup qu’ils se sont souvenus de la signification de cette semaine sombre et magnifique.

 

      Selon les Actes apocryphes de Pierre, pendant la persécution de Néron, Pierre s’échappe de Rome pour éviter le martyre, dans une direction sud, sur la Via Appia. À un moment donné, Jésus lui apparaît allant dans la direction opposée, vers la ville. L’apôtre lui demande: “Quo vadis, Domine?” “Seigneur, où vas-tu?” Et il répondit: “Je vais à Rome pour être crucifié de nouveau”. L’apôtre comprend que Jésus reviendrait mourir dans la personne des disciples restés dans la ville, et voit dans sa réponse une invitation à partager le sort de ses frères de Foi. Selon la tradition, Pierre retourne en ville et est crucifié la tête en bas, ne se considérant pas digne de mourir de la même manière que le Maître.

      

      Le Christ continue de mourir et de ressusciter aujourd'hui dans la personne de ses disciples. La fugue sur la Via Appia est le symbole de nombreuses histoires qui se répètent. Une femme déclare son athéisme intellectuel, elle a une fille de seize ans qui tombe malade d’un cancer. On l’opère, elle est tourmentée de tous côtés. Contrairement à la mère, la fille est croyante. Elle veut que la Passion lui soit lue. La mère ouvre l’Évangile et commence à lire. La fille s’endort dans la mort, tandis que la mère s’éveille à la Foi!

 

      La procession des Palmes nous fait être comme Pierre, comme cette mère: revenons à nous-mêmes et représentons-nous de temps en temps pour comprendre les événements qu’ils se produisent dans le mystère de la Liturgie!

 

      Amen

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LA MORT DU GRAIN DE BLÉ

Année B - V de Carȇme (Gv 12, 20-33)                                                                                   

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit”

      

      La maturation des fruits est un processus biologique dans lequel nous pouvons entrevoir un prodige divin. La différence entre l’état initial de la graine et l’état final du fruit est un emblème de la vie humaine: si elle meurt, elle porte du fruit. Jésus est en train de parler de sa mission: il est Lui le grain qui doit mourir et porter du fruit! Il avait déjà dit cela d’autres manières: il y a une coupe à boire, il y a un baptême à recevoir (Mc 10, 38); il est comme un berger qui donne sa vie pour les brebis (Mc 14, 27); il est cette pierre qui est sur le point d’être jetée, destinée à devenir une pierre angulaire (Mc 8, 31).

 

      Ainsi, celui qui aime sa vie la perd, mais celui qui la perd par amour la gagne pour toujours. Il y a une chose qui me tenait à cœur, j’y ai travaillé pendant longtemps, c’était devenu le but de ma vie, puis ça a mal tourné, me laissant le sentiment d’avoir tout raté. Que faire? Continuer à y songer pour le reste de mes jours, vivre avec le regret et l’amertume, ou regarder au-delà? Tout comme le grain: si je le tiens fermement entre mes mains, il reste seul, mais si avec un acte de générosité je le confie à la terre, après l’obscurité de la motte et la pourriture de la mort, voici le fruit! Mais avant d’arriver aux fruits souhaités, comment nous situons-nous dans ce sillon?

      

      Il y a des personnes célibataires, par force, par choix ou par nécessité. Au fil du temps, des sentiments de colère et de résignation peuvent survenir, alors des personnes commencent à vivre d’expédients et de substituts. Elles voient tout en noir, leurs mots sont amers, leurs couleurs préférées sont celles du deuil, elles deviennent arides, acides, mauvaises, aux jugements impitoyables envers quiconque les rencontre. Un grain infertile se renferme dans l’égoïsme, il refuse de tomber et de mourir. Si, en revanche, ces personnes s’ouvrent aux valeurs communautaires et pratiquent un certain degré de sociabilité, il se peut qu’elles rencontrent un partenaire de vie, ou qu’elles ne le rencontrent peut-être pas, mais au moins elles auront vécu avec un sentiment de plénitude et satisfaction!

      

      Il y a des couples heureux qui n’ont pas d’enfant mais qui en désirent plus que tout au monde. Après des années d’attente frustrante, l’obsession prend le dessus au sujet de ce qui est devenu le seul but de leur vie: avoir un enfant. Pourquoi, moi qui  parviens à tout, je n’arrive juste pas à ça? Pourquoi cela est-il accordé à d’autres qui sont pires que moi, alors que j’ai tant d’amour à donner, non? La personne qui développe de telles pensées finit par imaginer une cruelle injustice divine, et entre en crise lorsqu’elle voit d’autres couples heureux avec un bébé dans les bras. Encore une fois, le grain est appelé à se confier à la terre, à accepter de tomber et de mourir.

 

      Il y a des couples heureux avec des enfants, dans la classique petite maison dans la prairie. À un certain moment, les enfants commencent à cultiver leurs propres intérêts, ils prennent des directions inattendues, les choses ne sont plus les mêmes qu’avant, les parents entrent en crise. Que faire, dépenser toute leur énergie pour sauver un scénario familial désormais périmé, ou confier ce grain à la vie, accepter la nouvelle situation, en vue d’un objectif peut-être plus modeste, mais plus vrai?

 

      Quant au mariage, il y a ceux qui font de l’ironie, des blagues plus ou moins amères, plus ou moins intelligentes. Socrate, lorsqu’on lui demandait s’il était bien de se marier ou non, répondait: “dans les deux cas, tu le regretteras”. Pour Abelard “Y a-t-il peut-être une chaîne plus frustrante que le lien conjugal? Être crucifié par les soins quotidiens dû à une femme et à ses gosses?” Kant a déjoué le sujet avec un sophisme: “Quand j’avais besoin d’une femme, je ne pouvais pas en maintenir une, et maintenant que je suis capable d’en maintenir une, je n’en ai plus besoin”. Le célibataire Kant pensait en termes de rigueur morale, et le célibataire Spinosa en termes d’éternité, signe qu’ils n’étaient pas tout à fait à l’aise parmi leurs semblables, ou qu’ils n’avaient pas adéquatement fréquenté les réalités conjugales.

 

      Je me souviens d’un de mes camarades d’études qui rêvait de devenir ermite sur le mont Soratte, et qui m’avait presque aussi impliqué dans son projet. Comme il avait réalisé que toutes les femmes du monde ne satisferaient pas ses besoins mystiques, il décida de les exclure toutes, d’où sa propension au célibat. Heureusement, je connaissais déjà les montagnes des Abruzzes et des Alpes: le Soratte n’est qu’un rocher très intéressant qui s’élève dans la plaine au nord de Rome, dans la vallée du Tibre. J’ai revu cet ami une dizaines d’années plus tard: il cultivait les mêmes rêves, mais physiquement en surpoids, avec un ventre en forme de tonneau, comme s’il compensait le manque de relations sexuelles avec de la nourriture. Ce n’était certainement pas une stratégie idéale pour se dédier à une expérience mystique!

 

      Dans le 2001, avec certains de mes confrères, nous avons essayé de comprendre l’origine et la raison de certaines vocations non accomplies, inachevées ou moralement dégradées. Nous avons essayé de faire une analyse sur la base de certaines expériences vécues. Voici les résultats de cette réflexion.

 

      L’Église post-tridentine, avec l’obligation du célibat des prêtres, déjà enrôlés à un âge précoce, a produit des variations infinies du même malaise, comme on peut facilement le constater dans le mal vivre quotidien de certains ministres de Dieu. Un candidat formaté dès l’enfance pour adhérer à la tâche d’une vocation divine, sera difficilement en mesure de gérer les sentiments de culpabilité engendrés par les infractions physiologiques à la règle. En fait, les règles doivent être observées, mais il est impossible de les observer toutes, et à la perfection, car nous sommes des êtres limités. Devant toute issue bloquée, la personne cherche sa sécurité dans un comportement codifié, ou elle se crée un statut éthique absolument personnel. Au fil du temps, d’une âme pure qu’elle était, cette personne - qui peut être chacun de nous - devient dans le meilleurs des cas une souche sèche, ou au pire un réceptacle de cochonneries diverses. Cela peut arriver au plus haut-placé des prélats comme au dernier des laïcs.

 

      Si, au contraire, au moment où la personne se rend compte de son malaise, elle s’engage à garder le sens de ses choix et de ses responsabilités, les obligations qui en découlent lui donnent une meilleure expression d’ordre et de beauté, d’élégance et de gentillesse. Le célibat et le mariage doivent avoir un caractère commun: en amont, il doit y avoir un choix, pas une obligation. Le trésor du célibat, tout comme celui du mariage, doit être proposé et chéri avant tout comme un choix, et non pas tant comme une obligation.

    

      Apparemment, dans la structure laïque et cléricale, qu’elle soit régulière ou séculière, célibataire ou mariée, nous pouvons tous trouver de bonnes raisons de nous plaindre de notre destin, des choses que nous aurions pu avoir et n’avons pas eu. Si nous en venons à des considérations de ce type-là, cela veut dire que nous travaillons mal, ou que nous n’avons pas fait grand-chose pour le Royaume des Cieux.

 

      Heureusement, Jésus nous offre une solution qui ressemble tellement à un grain gonflé de promesses: la vie divine, une vie ressuscitée, comme la sienne, dont la caractéristique consiste en plénitude et abondance, à tous les niveaux, à partir de cet instant!      

 

      Amen   

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DIEU A TELLEMENT AIMÉ LE MONDE

Année B - IV de Carȇme (Gv 3, 14-21)                                                                                   

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

      

 

      “Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle”

      

      Quelle idée avons-nous de Dieu? Le catéchisme nous a transmis une définition inattaquable: “Dieu est l’Être tout-puissant, le Créateur et le Seigneur du ciel et de la terre”. Sauf qu’au fil du temps, les gens se rendent compte que cet Être tout-parfait est en effet plein de défauts, il n’intervient pas pour réparer les échecs et les injustices du monde, il laisse même ses enfants mourir misérablement. Mieux vaut être athée que croire en un Dieu si indifférent et cruel.

      

      D’autres psychologies font des détours plus compliqués. Puisque Dieu est l’Être le plus parfait, il est logique qu’il voie tout ce qui se passe sous le ciel, il me voit, et je dois faire attention à ce que je fais. Donc, j’élabore l’idée d’un Dieu espion qui regarde toutes mes actions pour m’attraper en flagrant délit. Je commence à penser que Dieu m’épie avec son fusil pointé. Il y a un beau film, intitulé L’Associé du diable, dans lequel le diable en personne se présente à un avocat et lui expose sa pensée:

 

      “Dieu aime regarder, il est un voyeur. Il donne à l’homme l’instinct, il lui donne ce don extraordinaire, et que fait-il alors? Pour son plaisir, pour une distraction cosmique, il établit des règles contradictoires. ‘Regarder, mais pas toucher!’ ‘Toucher, mais pas goûter!’ ‘Goûter, mais pas avaler’. Et pendant que vous dansez et vous vous amusez, que fait-il? Il reste là qui se fâche de rire! Dieu est un sadique, un constipé, un patron absent. Et faut-il l’adorer? Non: mieux vaut pour moi être seigneur en enfer, que serviteur au paradis!” (1)

                 

      Puis, il s’avère que ces psychologies obsédées par l’idée d’un Dieu espion sont celles qui aiment à leur tour regarder, espionner, transgresser et faire souffrir les autres. Prêtons-y attention: les personnes qui aiment la presse mondaine, les potins, les commentaires malicieux et regardent ce que font les autres pour avoir des choses à rapporter au public, sont exactement celles qui croient en un Dieu espion, un Dieu voyeur, un Dieu tordu et constipé. Par conséquent, elles lui attribuent la responsabilité de leurs malheurs, des accidents, des maladies, des guerres et des pleurs des enfants affamés. Elles ne s’aperçoivent pas qu’elles sont en train de parler d’elles-mêmes et de leurs idoles.

 

      Et c’est ainsi que, avec nos choix idéologiques discutables, nous épaississons sur nos têtes ces fumées de malice qui nous tombent alors dessus. Nous sommes les auteurs-mêmes de cette colère qui s’abat sur nous. L’athéisme lui-même consiste en un énorme malentendu: attribuer à Dieu les qualités de l’idole! L’athée, quand il parle de Dieu, parle en fait de lui-même, de l’idée qu’il s’est faite de Lui!

      

      Dans les Chroniques de l’Ancien Testament de la Messe d’aujourd’hui, les prêtres et les gens ont multiplié leurs infidélités, ils ont introduit des cultes étrangers dans le Temple du Seigneur. Les prophètes qui ont préconisé la réforme des moeurs ont été méprisés et tués. Puis vinrent les armées babyloniennes et elles détruisirent la ville, les maisons élégantes, les palais et le temple, enlevant les trésors, déportant la partie la meilleure et la plus productive de la population. Cette désolation a duré soixante-dix ans, jusqu’à l’arrivée de Cyrus, roi de Perse, qui a réussi à étendre son empire à Babylone et a accordé le rapatriement aux exilés de différentes nations. 

 

      Cyrus, du haut de sa puissance illimitée, ne sait rien de ce groupe insignifiant de survivants juifs, pourtant ceux-ci le célèbrent comme un instrument entre les mains de Dieu: “La première année … le Seigneur inspira Cyrus, roi de Perse”.

 

      Ce chapitre de l’histoire se résout avec la reconstruction du Temple par un roi païen! Voici qui est  Dieu, et ce qu’il fait: il sort à la rencontre de son peuple, il le suit dans son malheur, il vient le libérer, il brise les souches de son esclavage, il marche à sa tête, il le dirige vers la terre promise, terre de liberté, terre de lait et de miel! Tout autre chose qu’un Être tout-parfait!

 

      À la veille des grands bouleversements, l’Histoire se présente souvent avec un cadre d’infidélité généralisée: aliénation, décadence, dégradation, corruption, pots-de-vin, compromis. Un cadre qui implique tout: le temple, le sacerdoce, le palais du pouvoir, les bureaux de la politique, les maisons des riches, la société civile. Il n’y a rien qui puisse se sauver, tout devient malsain et dégoûtant: le sanctuaire, l’éthique, la justice, la politique, la vie commune, le sexe, la famille, le mariage, pourquoi? A cause du faux concept que nous nous sommes faits de Dieu! Pour avoir eu l’audace de le remplacer par nos idoles!   

        

      Qui est Dieu, et que faire pour ressentir sa présence? Saint Jean vient à notre aide: “Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique!” “Dieu est amour!” “Dieu nous a aimés en premier!” Il est temps d’en finir avec ces décrets divins qui font pleuvoir des malheurs, des deuils et des punitions. Chaque fois qu’un désastre survient, nous disons que Dieu l’a voulu ainsi, que nous devons faire la volonté de Dieu, mais Dieu veut-il notre malheur?

 

      En réalité, Dieu ne veut qu’une seule chose: sauver le monde, au point d’envoyer son Fils, par amour! Tournant notre regard vers Lui, nous nous sauvons. Certainement pas grâce à ces crucifix accrochés inutilement autour du cou ou sur les murs, plus profanés qu’honorés dans les maisons, dans les salles de classe, dans les tribunaux et dans les parlements, où l’on continue de le crucifier avec toutes les idioties qu’on dit et les injustices qu’on fait! Enlevons-les, ces crucifix inutiles! Regardons le Crucifix, le vrai, celui qui se cache dans l’image de la personne qui souffre! Il est temps d’en finir avec ces fidèles qui s’espionnent, qui espionnent le prêtre, qui espionnent l’évêque, voyeurs à trois sous! Voulons-nous enfin nous appliquer à faire la vérité, en disant en pleine lumière ce que nous avons à dire?

 

      (1) Cf. Taylor Hackford: “L'Associé du diable”, c 1997 Warner Bros, 1.59.00

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QUEL EST TON DIEU?

Année B - III de Carȇme (Mc 9, 2-10)                                                                                     

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi / Tu n’invoqueras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu / Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier / Honore ton père et ta mère / Tu ne commettras pas de meurtre / Tu ne commettras pas d’adultère / Tu ne commettras pas de vol / Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain / Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain / Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain” (Es 20)

      

      Les quatre premiers Commandements sont verticaux, les autres sont horizontaux. Les droits de Dieu viennent en premier, puis les relations entre les hommes. L’honneur dû au père et à la mère est aussi une prérogative divine: honore ceux qui t’ont créés, honore la vie dans son origine. Bien sûr, les enfants doivent honorer leurs parents, mais l’inverse est également vrai: les parents doivent honorer la vie de leurs enfants, ils ne doivent pas les négliger, les induire en confusion, les rejeter. Aujourd’hui, Moïse dirait: honore l’enfant, respecte l’embryon!

      

      À présent, ces commandements sont considérés comme des expressions d’une époque ou d’une culture dépassée, des interdictions arbitraires de Dieu, des limites intolérables à la liberté humaine. De belles déclarations d’athéisme sont faites pour n’avoir rien à faire avec des commandements divins. Et puis, il y a ceux qui acceptent certains commandements, mais en rejettent d’autres. Les mafieux, par exemple, honorent leur père et leur mère, ils respectent les femmes, ils réprimandent leurs enfants qui blasphèment, mais quant à ne pas tuer ou ne pas prendre les choses d’autrui, c’est une autre affaire. De la même manière, les gens traitent les commandements comme s’ils étaient au centre commercial: j’aime ça, je le prends, je n’aime pas ça, je ne le prends pas. C’est normal de sanctifier les fêtes, mais quant au paiement des impôts ou à la moralité sexuelle, chacun agit à sa guise. Certains fidèles observent scrupuleusement certains commandements, puis en enfreignent joyeusement d’autres! Ils célèbrent la patronale, puis ils manquent de charité!

      

      Dans ce même sillage, il y a des croyances farfelues qui remplacent l’idée d’un gouvernement divin. L’horoscope, par exemple, est une mode omniprésente, il y en a pour tous les âges et toutes les classes professionnelles, même pour les adolescents et les enfants. Quel est ton signe? Apparemment, la question est aussi inoffensive que les bonbons offerts par un étranger mal intentionné. A long terme, l’idée prévaut que le succès ne dépend pas du travail ou de l’application personnelle, mais des facteurs extérieurs, des étoiles, de leurs positions, d’un destin prédéterminé. On commence à penser que le bien et le mal ne viennent pas de la capacité morale de la personne, mais d’ailleurs. Dans les Promessi Sposi, il y a un Don Ferrante convaincu que la peste à Milan est due à une conjonction fatale de Saturne et de Jupiter, alors il ne prend aucune précaution et meurt, en blâmant les étoiles. Il en va de même pour des gens qui ne croient pas vraiment que le coronavirus existe!

      

      Le texte biblique est péremptoire: “Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux” (Ex 20, 4-5). Les idoles sont des statuettes en plâtre, vides de l’intérieur. Elles peuvent être des figurines en papier ou des affiches publicitaires géantes, mais une flamme suffit à voir leur incohérence. Ceux qui se tiennent devant des idoles finissent par devenir comme elles: vides et inconsistants. Il y a un risque de croire en un faux dieu, de se tromper de dieu!         

      

      Lorsque les Espagnols, menés par Hernán Cortés, sont arrivés dans le nouveau monde il y a cinq siècles, les Aztèques de Montezuma (1502-1520) attendaient le Quetzalcoatl, le serpent à plumes, le dieu qui n’aurait plus demandé de sacrifices humains. Ce dieu aurait dû venir de la mer. Mais la superstition religieuse s’avéra fatale pour Montezuma et ses sujets, qui confondirent   imprudemment le débarquement des Espagnols avec l’arrivée de leur messie. Ils pensaient que Cortés était le dieu qu’ils attendaient! Ils accueillèrent joyeusement les conquistadores, ils présentèrent leurs trésors et leurs mines, excitant leur cupidité et leur cruauté. Moins de deux ans plus tard, la domination aztèque sur les peuples voisins était complètement détruite, et avec elle toute une civilisation. Ils ont cru à un faux dieu! 

 

      Moi aussi je cours le même risque de tout perdre pour un dieu raté, je dois donc faire une vérification, je dois voir en quel dieu je crois. Les idoles de la mode, de la chanson, du bal, de la formule un, de la caste sociale, du parti auquel j’appartiens, de l’entrepreneuriat et de la finance ... des petits ou grands dieux qui demandent toute mon attention, mon dévouement. Petit à petit ils prennent en main tous les aspects de ma vie, de mon temps, ils me donnent la permission de ne pas me soucier mon prochain, de ma famille, la permission de voler et dire des mensonges ... L’idole entrave ma liberté, il finit par m’asservir et me priver de joie de vivre. Il y a des gens qui sont fatigués et nauséeux dans la vie, signe qu’ils se sont trompés de dieu, qui se sont confiés à une idole qui réclame leur vie, maintenant. Si je me trompe de dieu, si je m’en fais un à mon image et à ma ressemblance, je me trompe complètement, je trompe même ma liberté.

 

      Les idoles sont cause d’esclavage. Au lieu de cela, le Dieu de Moïse, à travers les commandements donnés sur la montagne sacrée, entre en relation avec l’homme et lui montre le chemin de la liberté. Le pèlerin d’aujourd’hui, escaladant le Sinaï, et suivant les traces du patriarche, trouve le long du chemin des signes de danger et des balustrades pour éviter de trébucher et de tomber dans le vide. La signification des commandements est la même: ce sont des limites, des parapets pour ne pas perdre l’équilibre. Même sur l’autoroute, s’il n’y avait pas de règles précises et la protection des barrières, ce serait une collision continue! Les Commandements ne mortifient donc pas la liberté, mais ils en définissent la direction!

     

      Si les hommes observaient ces Dix Paroles, ils n’auraient pas besoin de multiplier leurs lois ou de faire appel à ces vagues déclarations universelles, si chères à la sensibilité des peuples démocratiques. Les hommes augmentent le volume et le poids de leurs codes législatifs, mais ils oublient étrangement le sens des dix Lois simples. Il n’est pas possible de se qualifier d’athée, s’il y a un père et une mère à respecter. Il n’est pas possible de se dire frères, sans un Père commun à honorer. Il n’est pas possible de se qualifier d’hommes, si nous avons perdu la capacité de protéger les femmes et les enfants, et si nous en abusons.

     

      Ni fausses représentations ni fausses appartenances, alors! Nous l’appellerons simplement: Père, le Dieu de mes parents, le Dieu de mes pères!

 

      Amen

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L’IDOLE SANGUIN ET LE NON-SACRIFICE D'ISAAC

Année B - II de Carȇme (Mc 9, 2-10)                                                                                      

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Dieu dit: ‘Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en holocauste sur la montagne que je t’indiquerai’ ” (Gn 22, 2)

      

      Dans l’histoire d’Abraham, il y a environ quatre mille ans, nous constatons un événement aux significations abyssales: Dieu le met à l’ épreuve en lui demandant la vie de son fils Isaac. A cette époque, le sacrifice des premiers-nés était presque une tradition. Lors de la fondation d’un sanctuaire ou d’une nouvelle ville, par exemple, le corps sacrifié d’un premier-né était mis dans les fondations, pour lier le dieu de ce lieu et s’assurer de sa protection. Même dans l’agriculture et la chasse, c’était un peu le même principe: les prémices étaient réservées à la divinité locale.

        

      Dans la nature, les lionnes tuent leurs proies, mais le premier à manger est le mâle dominant; une fois le mâle satisfait, les femelles et les jeunes approchent. Les hommes devaient en déduire une règle: le chef mange en premier, et ils ont dû penser que le monde des esprits était aussi basé sur la même logique, sur le droit du plus fort. Bref, tout ce qui est premier, prémices, primitif, primordial, premier-né, n’appartient pas à la sphère humaine, mais c’est pour se faire bien voir du chef, c’est pour faire plaisir aux dieux.

 

      Dans le monde germano-barbare, ce droit connaîtra une extension particulière: le soi-disant ius primae noctis, le droit de la première nuit, qui aurait été un privilège du seigneur lui donnant la faculté de passer la première nuit de noces avec la jeune mariée. En réalité, nous sommes à une époque où la main-d’œuvre des familles était liée à un territoire particulier, gouvernée par un seigneur qui, dans le cas d’une fille qui allait se marier en dehors de sa seigneurie, exigeait une taxe: le ius primae noctis. Cette expression signifiait l’obligation de l’époux d’indemniser financièrement le seigneur de la mariée. Plus tard, alors que les Lumières voulurent mépriser le Moyen Âge, il a été facile de détourner l’expression juridique du ius primae noctis dans un sens coquin, comme si c’était un droit du seigneur lors de la première nuit de noces de ses sujets! Cette absurdité est évidente: un tel privilège, anthropologiquement injustifié, n’a jamais existé, il aurait été en tout cas sans avantage, c’est un canular des temps modernes, beaucoup l’ont cru et le croient encore. C’est une fake new. Revenant à notre thème du sacrifice des premiers-nés, cette obligation aux prémices est horrible: quel genre de dieu est-il, celui qui demande à un père la vie d’un premier-né? 

 

      Jusqu’à il y a 500 ans, en Amérique du Sud, des cultures et des civilisations entières se succédaient, pratiquant des rituels sanguins complexes. Les prêtres étaient très habiles pour déchirer les poitrines des victimes et  extraire leur cœur encore vivant et palpitant pour l’offrir aux divinités. Les victimes des sacrifices de sang étaient des prisonniers de guerre, des conspirateurs, des notables tombés en disgrâce, des ouvriers qui venaient de terminer la construction d’un temple ou d’une ville … Les Mayas pensaient que les conditions météorologiques, l’abondance des récoltes et la fertilité des animaux dépendaient de l’humeur des montagnes qui dispensaient les pluies. En cas de sécheresse, les rites propitiatoires étaient consommés sur des pics très élevés. Les prêtres faisaient des pèlerinages et des processions qui duraient même des mois. Ils choisissaient des enfants comme ambassadeurs du peuple et comme cadeaux pour les dieux. Les jeunes, jugés plus purs et plus adaptés au but, étaient emmenés de force ou cédés par les familles elles-mêmes, qui considéraient cela comme un privilège: les dieux les auraient accueillis comme représentants du peuple.

 

      En 1995, une expédition scientifique a creusé le site archéologique le plus élevé du monde au sommet du Cerro Llullaillaco, à 6749 mètres d’altitude. Les chercheurs ont travaillé jusqu’à 37 degrés sous zéro dans cet été andin. Ils ont trouvé la momie gelée d’une fillette de huit ans, que l’on a pensé nommer la vierge des glaces, sacrifiée au cours d’un ancien rituel inca. 

 

      D’autres momies ont été trouvés dans les montagnes environnantes. Les momies des enfants, même tués avec violence, ont les yeux encore pleins de confiance, l’expression sereine du doux adieu. Ils sont morts avec la certitude de l’immortalité. Ils n’ont pas dû avoir à souffrir, car l’air raréfié et la feuille de chicha mise sous le nez étourdissent le cerveau pour aller dans l’au-delà en paix, enterrés vivants, ou étranglés, ou tués d’un coup sur la tête, comme la vierge de glace. Grâce à l’analyse ADN, il est également possible d’identifier les parentèles actuelles de ces enfants (1).       

 

      Cela se produit dans un monde et dans des cultures qui n’ont connu ni Abraham ni le non-sacrifice d’Abraham, c’est-à-dire l’ordre de ne pas sacrifier d’enfants. Bien sûr, Dieu le met à l’épreuve, au début il se comporte comme une divinité andine ou orientale, il lui demande le sacrifice du fils unique que Lui-même avait promis et accordé après une longue attente, mais quand Abraham obéit et prend le couteau, Dieu l’arrête, il déclare qu’il ne veut pas de sacrifices humains, au contraire: il fournira lui-même le sacrifice, lui faisant trouver un bélier aux cornes enchevêtrées dans un buisson, donc aussi facile à attraper! Le Dieu de l’Alliance ne veut pas de sang, mais la Foi!

 

      Dans cet épisode, nous pourrions lire un passage capital pour l’histoire de l’humanité: le sacrifice humain est aboli et remplacé par un holocauste animal. L’histoire du non-sacrifice d’Isaac pourrait être liée à la fondation d’un sanctuaire (sur la Mòria, non identifiable) dans lequel le rachat des sacrifices d’enfants avec des sacrifices d’animaux est légitimée, contrairement aux sanctuaires environnants. Le Dieu d’Abraham nous a donc libérés de l’horreur des sacrifices humains.

      

      C’est la première fois que cela arrive: le Dieu Très-Haut, se révélant à Abraham et concluant une alliance personnelle avec lui, ne veut pas de sacrifices humains, il n’a pas soif de sang comme les idoles et les divinités environnantes. En fait, c’est Lui qui offre le sacrifice, car il ne reçoit rien de personne, au contraire, c’est Lui qui donne à l’homme les troupeaux, les animaux et les fruits de la terre! Il est le Dieu de la vie, il ne veut pas de sang: il veut la Foi! En fait, l’histoire d’Abraham se déroule entièrement dans une dynamique de Foi.

 

      L’alliance entre Dieu et l’homme connaîtra une autre étape importante: puisque les hommes ne respectaient pas les alliances et que les sacrifices d’animaux ne pouvaient pas combler le sillon du péché, Dieu enverra le Fils par excellence, le seul innocent, l’Agneau qui offre volontairement son sang pour nous sauver. Il n’y a pas de matière plus précieuse que le sang de l’homme-Dieu: son paiement est valable une fois pour toutes. La dynamique sacrificielle qui utilise la matière du sang est également abolie, mais Jésus nous a laissé du pain et du vin au lieu du corps et du sang (comme le bélier au lieu d’Isaac) en mémoire de lui, pour faire comme lui, pour permettre l’offrande de notre vie.

      

      Cependant, nous n’avons pas encore compris cela. Dans les temps modernes, nous avons créé de nouvelles divinités qui remplacent les anciennes. Il y a des dieux de basses collines qui s’opposent au Dieu Très-Haut d’Abraham. Les pratiques idolâtres sont à la mode et se portent bien. Ces nouvelles divinités se manifestent dans le sexe irresponsable, dans la famille déformée, dans les enfants créés orphelins dès le départ, dans les mythes du divertissement, du profit facile, du sport, du jeu, de la toxicomanie et de l’alcool … 

 

      Les prêtres qui officient dans cette usine globalisée de l’amusement, même s’ils ont perdu l’art d’extirper le cœur de la poitrine, sont bien capables de brûler la cervelle des jeunes et de les exposer aux nouvelles divinités qui, aujourd’hui comme alors, viennent ponctuellement retirer leur hommage de sang. Après tout, quelle différence y a-t-il entre un meurtre rituel dans les montagnes andines et une mort absurde sur nos routes du samedi soir? L’histoire d’Abraham contient des significations abyssales, et nous n’avons encore rien dit.

 

      (1) Cf. “National Geographic” Italia, vol. 4 n. 5, novembre 1999, pp. 30-48  

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BÊTES, ALIENS ET ANGES

Année B - I de Carȇme (Mc 1, 12.15)                                                                                     

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

     “Aussitôt l’Esprit pousse Jésus au désert et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient”  

 

      Les évangélistes racontent les tentations de Jésus d’une manière différente. Matthieu décrit avec une certaine ampleur les tentations les plus éprouvées de Satan envers les hommes: celle du Pain, celle du Temple et celle du Royaume. En fait, les plus grandes tentations pour l’homme de tous les temps sont représentées par le Pouvoir, la Religion et la Sensualité. Luc rapporte que Satan partira vaincu, ayant épuisé toutes sortes de tentations, sans préciser lesquelles. Marc, avec son style sec et concis, dit que Jésus a été tenté par Satan. 

      

      Quelques jours avant de partir dans le désert, Jésus avait été reconnu dans le Jourdain comme le Messie venu apporter la bonne nouvelle aux pauvres, pour guérir les cœurs brisés et prêcher le Royaume. En obéissant à une impulsion de l’Esprit, Jésus n’agit pas immédiatement, mais se retire dans une solitude et un silence profonds, jeûnant, priant, méditant et combattant. Nous aussi, dans les grands tournants de la vie, nous ne devrions jamais nous précipiter, mais les faire précéder d’une période adéquate de prière, de réflexion et de désert.

      

      Dans l’histoire, il y a eu une multitude d’hommes et de femmes qui ont imité cette attitude de Jésus qui se retire dans la prière, et bien plus: beaucoup de moines et de saints ermites n’ont fait que cela, ils ont vécu toute leur vie comme un long Carême en préparation de la Pâque éternelle! Les premiers d’entre eux ont commencé en Égypte et en Palestine, jusqu’à l’avènement de la religion islamique; puis ils se sont diffusés vers l’Ouest, à partir de saint Benoît, qui a regardé l’Europe du haut de Subiaco (près de Rome). À l’exemple de Jésus, personne n’a jamais fait autant de bien dans le monde que ceux qui se sont retirés du monde.

      

      Qui a dit que le désert est un endroit calme? Il y a des gens qui, parce qu’ils sont nostalgiques d’événements jamais vécus, voudraient se retirer dans un lieu agréable, au calme, loin des hommes, dans un couvent sur les montagnes, pour chanter les louanges du Seigneur! Trop facile d’admirer la charrue au repos, dans une prairie fleurie au mois d’avril! Selon le récit des évangélistes, le désert est un endroit plutôt bondé. Il n’y a pas de temps pour être en paix. Tout d’abord, nous avons la compagnie des bêtes sauvages, qui dans l’allégorie des Pères sont les passions, minutieusement domestiquées par l’homme spirituel. Ensuite, il y a Satan, avec tout son cortège de mauvais esprits. Le service des anges représente le repos mérité du guerrier à la fin de son effort, après avoir surmonté la tentation. 

      

      L’homme postmoderne vit une sorte d’ivresse de l’esprit, due à un excès de lumières, de bruits, de sons, de paroles. Nous sommes enivrés de bruit. Le mot  d’ordre est de s’échapper, de se distraire, de sortir, de bouger, de voyager, de s’amuser, ce qui se traduit alors par une pitoyable sortie de soi, de sa réalité, de ses responsabilités. En nous éloignant de nous-mêmes, nous sommes devenus des étrangers à nous-mêmes ou, pour mieux dire, des aliénés, des gens qui ne sont jamais à l’aise, ni chez eux, ni ailleurs. Nous envoyons des sondes à la périphérie du système solaire, et nous ne savons rien de ce qui se passe dans notre cœur. 

      

       La littérature, le spectacle et le marché du divertissement ne connaissent pas de crise. En anglais, l’évasion s’appelle fiction: c’est une fiction, mais beaucoup finissent par la confondre avec la réalité. Même les émissions de télé-réalité ne sont pas du tout réelles, mais elles s’inscrivent dans la même logique: elles sont simulées, fausses, artificielles. 

 

      Nous laissons donc entrer des images malsaines chez nous, avec tout un tas de séduction, de malice et de violence, qui nourrissent nos pires instincts et attisent la fureur des bêtes sauvages qui sont en nous. Dévoreurs d’images, nous réduisons notre âme à un dépotoir saccagé par toutes les espèces d’insectes et d’animaux impurs, comme la Géhenne, la décharge publique de Jérusalem.      

 

      La cinématographie hollywoodienne, fortement imprégnée de l’Ancien Testament, représente des extraterrestres, des créatures d’autres mondes, avec des traits manifestement diaboliques. Les exemples sont nombreux: Stargate, Matrix, Alien, Event Horizon ... en réalité l’alien ne vient pas des espaces lointains du ciel, l’alien est en moi, c’est moi, je le construis moi-même avec mes pensées, mes fréquentations.

      

      Si Marc écrivait son Évangile aujourd’hui, probablement au lieu du mot traditionnel Satan (l’Adversaire), il aurait utilisé celui d’Alien (l’Aliénateur). Satan, ennemi extérieur, est relativement facile à gérer, mais lorsque l’ennemi est intérieur et aliénant, cela devient beaucoup plus difficile!     

      

      Le mot Alien (du latin alius, autre) peut aussi être compris comme l’ Autre, celui qui est Autre par rapport à Dieu. Satan est l’ Alien par excellence, celui qui s’oppose à tout projet ou parole de bénédiction que Dieu prononce. Cela arrive aussi en politique: l’administration pose une pierre sur un coin bien indiqué, mais il y a toujours quelqu’un qui dit: ça ne va pas, elle doit être posée un peu plus loin. Voici l’ Alien, celui qui ne peut pas se tenir à sa place, et qui veut aussi déplacer la pensée des autres.

      

      L’ Alien, ou Satan, est en chacun de nous, dans nos pensées, et nous devons le combattre comme Jésus l’a fait, avec une belle quarantaine de l’esprit, un bon jeûne loin du bruit, de l’agitation des programmes inutiles telles que les télé-réalités. Il s’agit de créer une barrière, un filtre, une passoire pour dire à certaines de nos pensées et suggestions: vous, vous entrez … vous autres vous restez dehors … Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons entrer en contact avec les sources de notre être!

      

Saint François dit que nous avons toujours un ermitage en nous, que nous emmenons partout où nous allons, une sorte d’ ermitage portable,  un dispositif - aurait-il dit aujourd’hui - dans lequel nous pouvons nous enfermer sans se faire remarquer, même lorsque nous voyageons dans un endroit bondé. Cet ermitage est notre corps, et tout le secret consiste à savoir entrer en nous-mêmes, comme le suggère un beau texte qui mérite d’être traduit en entier:

      

      “Avancer avec ma solitude parmi les gens / Au quotidien, dans les rues éblouissantes d’images / Essayant d’acheter un rêve qui ne s’efface jamais / Désir sans limites de vie et de bonheur … Et le soir, rentrer chez moi et fermer ma porte / Laisser dehors la lumière et les ombres d’un jour révolu / Et le monde tel qu’une ombre qui s’estompe là, derrière la télé / Ces bruits ne peuvent pas étouffer ce cri qui est en moi … Qu’est-ce qui peut rassasier mon cœur, et la soif sans fin? / Qui peut étancher le cœur, la soif sans fin? / Soif d’immensité / Et je vis, je sais, pour l’atteindre!”  (1)

         

      (1) Cf. Gen Verde, “Sete d’immensità”, in: Accordi, Città Nuova, Roma, 1993

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LA MAIN SUR LA LÈPRE

Année B - VI Ordinaire (Mc 1, 40-45)                                                                                     

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Un lépreux vient auprès de lui; il le supplie et, tombant à ses genoux, lui dit: ‘Si tu le veux, tu peux me purifier’. Saisi de compassion, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit: ‘Je le veux, sois purifié’ ”

           

      La lèpre est une terrible maladie qui consume et déforme le corps. Elle était considérée comme le plus grand malheur qui pouvait arriver. Ceux qui était touchés, était renvoyés de la communauté humaine comme des hommes maudits. On craignait que le simple contact avec un lépreux ne propage la maladie. Dans le livre du Lévitique, il est dit que la personne soupçonnée de lèpre devait être amenée chez le prêtre qui, en tant qu’officier de santé publique, ayant constaté le mal, l’aurait déclaré impur; à partir de ce moment, l’homme devait porter des vêtements déchirés, avoir la tête découverte, et se signaler à distance en criant: impur, impur! Ces pauvres misérables étaient contraints de vivre dans des enclos spéciaux, dans des cimetières, dans des bois, dans des grottes, à la périphérie des lieux habités. On croyait à tort que la lèpre, comme tout autre type de maladie, était une punition divine à cause d’un péché qui avait été commis. Malades, exclus et maudits: on ne pouvait imaginer une pire situation. A cette époque, la seule préoccupation de la société était de se protéger. La seule réponse possible était le confinement de ces malheureux. 

     

      Jésus n’a pas peur de contracter l’infection. Au contraire, saisi de compassion, il tend la main et il touche le malade. Aujourd’hui, le mot compassion ne plaît plus, il est démodé, politiquement incorrect, irritant, comme s’il exprimait des sentiments de supériorité et de condescendance. Mais com-patir signifie simplement souffrir ensemble, être proche. Si on n’aime pas le mot, on pourrait le remplacer par: saisi par la solidarité, mais nous sommes-là dans la même logique que des balayeurs de rue qui deviennent des opérateurs écologiques, les poissonniers transformés en employés dans le secteur ichthyique, les concierges embauchés en tant que personnel parascolaire. Et les sacristains, comment les nommerions-nous, des para-prêtres?

 

      Le mot d’origine hébraïque sous-jacent à compassion indique le frisson des entrailles. Jésus sent un bouleversement intime, viscéral, il étend sa main et il touche le lépreux, en signe de proximité, d’affection, de confort, d’aide, de protection. Jean-Paul II a écrit que “La personne humaine ne peut pleinement se reconnaître que par le don désintéressé d’elle-même” (SD, 28). Tout comme Jésus qui tend la main: un simple geste qui exprime le don de toute la personne. 

 

      Mais les hommes ont aussi la mauvaise habitude de se faire des dons apparents et faux, comme le cheval que les Grecs ont laissé aux Troyens, faisant semblant d’abandonner le champ pour mieux conquérir la ville. Il y a une partie du monde laïque qui avance un concept tout aussi laïque et improbable de piété. Au lieu de tendre la main, on souhaite contourner la souffrance, aidant les gens à mourir de leur propre choix. Des propositions ont été faites et des batailles ont été menées comme des véritables chevaux de Troie pour introduire l’aberration de l’euthanasie.

 

      En réalité, le cadeau amer caché dans la pilule de la mort douce est le suivant: “Périssent les faibles et les ratés! Tel est le principe de notre amour pour les hommes. Et il faut même les y aider!” (Nietzsche, l’Antichrist, 2). Écart sans excuse de la part d’un philosophe exubérant, ou provocation salutaire à contextualiser ? Cette phrase signifie vraiment ce qu’elle dit, ou bien une certaine culture laïque voudrait la prendre à la lettre comme les Témoins de Jéhovah le font, par rapport aux textes sacrés? Mettre les faibles et les boiteux hors-jeu, serait-ce un acte de piété?  Peut-être bien que cela ne correspond pas à la vraie pensée de Nietzsche, peut-être bien que le philosophe a voulu exprimer un paradoxe ou une parodie … mais c’est exactement ce qu’aujourd’hui on va risquer de faire! 

 

      Ainsi, face à la mort, chacun est laissé libre de choisir comme bon lui semble, selon un principe de liberté. Puisque Dieu n’existe pas, les souffrances sont inutiles et les douleurs insupportables, laissons le patient décider lui-même. Nous l’inviterons peut-être, et nous pourrons même l’aider à mettre fin à sa vie le plus rapidement possible, sans oublier un paisible arrangement des questions héréditaires. Le monde laïque qui n’accepte pas les principes abstraits et absolus de la métaphysique et de la religion, finit lui-même par se noyer dans un principe de liberté qui n’existe ni au ciel, ni sur terre, ni nulle part.

 

      On pense qu’il suffit de se définir laïque pour être du bon côté, comme il y a ceux qui pensent avoir raison uniquement parce qu’ils sont catholiques, représentants d’une noble tradition de pensée en voie de disparition. Même fondamentalisme, même irrationalité. Une laïcité sans le contrepoids d’une religion devient elle-même une religion avec sa foi, ses croyances et ses dogmes. Ce qu’on avance-là ne correspond pas à un principe de liberté, mais un fétiche sordide de liberté.

 

      Un auteur qui n’a pas la langue dans sa poche, avec les mots de la désillusion, exprime dans une chanson la perversion de la relation générationnelle, le beau cadeau que les enfants ont préparé à leurs pères:

      

      “Si j’étais né en Afrique, sans la civilisation, j’aurais autour de moi des jeunes qui honorent l’âge / Quand tous les hommes seront vieux et fatigués / ils auront le cadeau préparé par leurs enfants / qui ont appris l’Euthanasie de groupe” (1)

           

      Hier, on éloignait les lépreux pour protéger la société. Aujourd’hui, pour des raisons similaires, l’ancien souci païen refait surface, et on éloigne les malades en les reléguant dans des environnements aseptiques, dans des endroits sans bulles de chaleur humaine, comme s’ils étaient morts avant l’heure, avec l’excuse que dans un contexte institutionnel ils seront mieux suivis. Mais quand une main est tendue sur elle, une personne malade est moins susceptible de demander de mourir.

 

      “Je ne sais pas comment il se fait que lorsqu’un membre souffre, sa douleur devient plus légère si les autres membres souffrent avec lui” (Saint Augustin, Ep. 99, 2)

 

      (1)  Marcello Marocchi, “Eutanasia”, in LP “Fermatevi”, Edizioni Paoline, Roma 19...

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LA FIÈVRE DE LA BELLE-MÈRE

Année B - V Ordinaire (Mc 1, 29-39)                                                                                      

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Aussitôt sortis de la synagogue, ils allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André. Or, la belle-mère de Simon était au lit, elle avait de la fièvre. Aussitôt, on parla à Jésus de la malade. Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait”

 

          Jésus guérit instantanément la belle-mère de Pierre, une personne discrète et serviable. Normalement, la belle-mère se voit attribuer le rôle de la mégère, intrusive, pétulante et autoritaire. On aime bien plaisanter sur la belle-mère qui, semblerait-il, ne pourra jamais pardonner complètement à cette … inconnue qui a eu le courage de venir s’approprier l’amour d’un fils pour sa maman!

      

       Lorsque la fièvre arrive, il y a un sentiment de faiblesse, on commence à trembler de froid, on va se coucher, on ressent une grande chaleur jusqu’à avoir des hallucinations. Tout cela à cause d'un microbe qui pénètre dans notre organisme, propage l’infection, et se multiplie excessivement. Il  s’organise comme un animal interne et, comme le disaient les bergers d’autrefois en parlant du vent boréal:  il naît, il broute et il se meurt. Puis la fièvre disparaît soudainement, comme elle est venue: elle a suivi son cours. Les tentatives pour l’éliminer n’ont fait qu’affaiblir le corps. Les nombreux médicaments qu’on a pris pour forcer l’animal interne à partir avant qu’il fasse son oeuvre, en réalité l’ont dérangé, donc nous vivons des rechutes pires que les maux que nous avions. Donc, quand la fièvre arrive, mieux vaut attendre qu’elle s’en aille toute seule, l’accompagnant de palliatifs simples et naturels, en dépit de la publicité et du marché des médicaments qui - ils ont même le culot de le reconnaître - provoquent des effets secondaires, même graves.

 

      En réalité, la fièvre n’est pas une maladie, mais la réponse du corps à l’agression de la maladie. Si, en cas de fièvre, je prends un médicament pour l’abaisser, c’est comme vouloir moucheter les armes de l’infanterie qui se lance contre l’armée des orques.

     

La même chose se produit dans la psyché. Un microbe, c’est-à-dire une pensée, une idée fixe, suffit à provoquer une dépression, une détresse de l’esprit, jusqu’à perdre la tête! Par exemple, prenons le cas d’un employé se rendant au travail tous les matins. Quelqu’un s’approche de lui et  lui insinue l’idée louche, sans fondement, que tôt ou tard il sera renvoyé. L’employé enregistre cette suggestion et commence à s’en convaincre. Au bureau, tout le monde le salue comme toujours, mais il pense: c’est le signe qu’ils savent déjà quelque chose. Le portier le salue avec la gentillesse habituelle, mais il l’interprète dans un mauvais sens: c’est par compassion. Le pauvre homme commence à se méfier, il se fâche pour un tout petit détail, un simple malentendu suffit à le mettre en colère, la température monte … L’employé perd le goût du travail, le rendement baisse, le licenciement est inévitable. On  lui avait bien dit que quelqu’un lui en voulait!

      

      Othello est amoureux de Desdemona, qu’il épouse en secret. Le perfide serviteur Iago tente de le convaincre de la trahison de sa femme. Othello, tout en étant sûr de l’honnêteté de son épouse, est épuisé par des pensées angoissantes, obscurcies par le monstre vert de la jalousie. Le travail de persuasion réussit sa tâche, et Othello finit par tuer Desdemona dans le lit nuptial. Ce n’est que plus tard qu’il réalisera avoir fait une tragique erreur. Dans le drame représenté, il y a bien plus qu’une banale jalousie. Il y a des embouteillages émotionnels, des retournements de situation, des discours à moitié faits, comme cela se produit dans la vie réelle. La dernière scène se termine par un sentiment de malaise dans le public, une agitation difficile à déchiffrer. 

 

      En règle générale, le drame théâtral présente un changement pour le mieux, mais dans l’Othello, les faits glissent vers le pire, sans rétablir l’équilibre, sans la possibilité d’un retour. Le destin ne punit pas le coupable, mais celui qui a été trompé. Alors, pourquoi cet opéra a-t-il autant de succès? 

 

      La réponse est là: le héros se perd dans un malentendu facilement reconnaissable par la société des spectateurs. Dans les intrigues d’Iago, le public est susceptible d’y voir un reflet d’événements réels et de personnes existantes. Les différents personnages représentent des pulsions et des sentiments que la haute société connaît bien, mais qu’elle voudrait désavouer et oublier.

 

      Même dans un village, comme dans tout ensemble familial et communautaire, des faits inavouables se produisent, des choses que tout le monde sait, mais que l’on préfère taire. Les gens se limitent à espionner les fantômes sans jamais se donner la possibilité de les exorciser, et le mal caché sous le tapis se prépare à exploser plus tard, avec des résultats bien plus tragiques. Probablement, la raison qui emmène beaucoup de gens au théâtre et au reality show, est la suivante: espionner les fautes des autres leur permet d’avoir une confirmation (discutable) de leurs propres vertus.

     

      Voici ce qu’une idée fixe est capable de faire! Attention, ils vont te virer! … Surveille ta femme! … Fais attention à ta fille! En réalité, il ne faut jamais accorder de la confiance aux gens qui disent des choses à moitié, prétendant connaître une vérité qui ne peut pas être déclarée, parlant par des allusions, derrière des sourires de lumière froide. Ces gens sont comme les tiques: quand elles attaquent, elles sont capables de provoquer une fièvre mortelle!

      

      L’ idée fixe d’Othello correspond à la propre volonté de la littérature ascétique. Les moines ont été les premiers à observer que des pensées belles et laides, bonnes et mauvaises, sages et stupides se forment quotidiennement dans nos esprits. Ainsi quand on se laisse envahir par la pensée négative, et que l’on se prête à son jeu,  cela lui permet de se développer, et de gagner en force. Plus on la caresse et on l’approuve, plus elle devient dangereuse. La propre volonté se concrétise dans l’auto-conviction qu’une mauvaise pensée est bonne. En fait, la personne, avant de faire quelque chose de déplorable, passe beaucoup de temps à chercher un compromis avec ses propres pensées, essayant de les justifier. Ces pensées sont comme des microbes qui, non bloqués à temps, produisent une sorte de fièvre capable d’entraîner un effondrement final! C’est le désastre de la vie spirituelle!

     

      La vie intérieure consiste dans l’art du discernement: savoir distinguer et garder les bonnes pensées, et rejeter celles qui sont inutiles et nuisibles. Il s’agit de renforcer le libre arbitre, sans le nier, afin de le réserver aux bonnes initiatives. Une personne qui fait ce travail sur elle-même acquiert un cœur sain, paisible et pacifié, prêt à tout bien. Elle s’entendra même avec sa belle-mère qui, malgré ce qui se dit, a aussi ses grands mérites, comme la belle-mère de Pierre, si douce et serviable!      

 

      Amen

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L’ESPRIT IMPUR

Année B - IV Ordinaire (Mc 1, 21-28)                                                                                     

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Le jour du sabbat, Jésus se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. Or, il y avait dans leur synagogue un homme tourmenté par un esprit impur, qui se mit à crier …”  

      

      Qu’est-ce que l’ esprit impur? Qu’est-ce que cela signifie qu’un homme était possédé par un esprit impur? Nous sommes avec Jésus dans une synagogue, un lieu que les Juifs dédiaient (et consacrent encore aujourd’hui) à la lecture et au commentaire de la Parole de Dieu. Les scribes, interprètes officiels des textes sacrés, dédiés à leur garde, exerçaient sur eux une sorte de pouvoir d’infaillibilité. Jésus rompt ce schéma et montre une autorité bien plus importante que celle des scribes, par laquelle l’esprit impur sort au grand jour et réagit avec des mots durs: “Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre?”

 

      Observons cet homme: c’est un scribe,  quelqu’un qui fréquente la synagogue,  un admirateur sincère de la Parole de Dieu,  un dévot habituel. Il n’est ni  possédé par un démon au sens habituel du terme, ni une personne qui a un mauvais esprit dans son corps, comme on le dit dans un langage courant. C’est un esprit impur, quelqu’un qui s’oppose à la sainteté de Dieu, et il le dit expressément: “Je sais qui tu es: tu es le Saint de Dieu”.

      

      Pour quelle raison cet esprit est-il appelé impur? Tout d’abord, nous devons détacher le concept de pureté de la sphère sexuelle. Les confesseurs et les pères spirituels nous ont habitués à la fausse idée que la pureté réside dans le sexe, donc les anges sont purs, les enfants sont purs, les célibataires et les religieux abstinents sont purs, pour ensuite étendre un voile pitoyable sur tout le reste. En réalité, comme Jésus le dit aux disciples: “Mais vous, déjà vous voici purifiés grâce à la parole que je vous ai dite” (Jn 15, 3). La pureté réside donc dans l’oreille, dans l’écoute obéissante de la Parole, et dans les paroles qui fleurissent par conséquent sur les lèvres. L’organe de la pureté n’est donc pas dans le sexe, mais dans l’ouïe. S’il y a cela, tout le reste vient de lui-même, et même la sphère sexuelle devient, pour ainsi dire, plus gérable.

 

      Dans le cas d’aujourd’hui, la spécialité de cet esprit impur, hostile à la prédication du Royaume, est le sens du pouvoir, qui est inversement proportionnel à la sainteté divine. En fait, les scribes ont exercé un pouvoir d’interprétation sur la Parole de Dieu, qui est évidemment remis en question par l’autorité de Jésus. Ce scribe, entre autres choses, est bien éduqué, a les titres pour ouvrir les livres sacrés, est qualifié pour l’enseignement de la théologie, mais devant Jésus, il sent le danger, il a peur de perdre des points, et pour défendre les droits de la catégorie, il réagit comme un forcené.

    

      Nous sommes dans une synagogue, un lieu saint dédié à la garde, à la lecture et au commentaire de la Parole de Dieu, un peu comme nous le faisons tous les dimanches dans la première partie de la messe. Nous nous attendons à ce que des endroits comme celui-ci restent libres de l’influence des mauvais esprits. Nous sommes à l’église, nous prions, donc il ne devrait pas y avoir de place pour le monde des esprits, mais on voit que les mauvais esprits viennent aussi à la messe, et ils viennent avec plaisir. En fait, dans la vie communautaire, quand on se rassemble pour prier, décider, planifier ou réaliser des initiatives, il y a toujours une étrange opposition qui se cache derrière un murmure de mots, un train de commentaires dans lequel on dit des choses pour en cacher d’autres, essayant de gagner les autres d’une manière subtile, pour les amener à une idée particulière. L’esprit impur est là: tout ce qui s’oppose à l’entrée du Royaume, tout ce qui entrave le Royaume de Dieu. 

 

      Il y a des associations ecclésiales nées pour aider l’Église et sa mission, mais parfois on a le sentiment que même les prêtres doivent se prémunir et se protéger du zèle excessif que certaines personnes expriment sous l’impulsion importune d’un esprit impur.

 

      Bien sûr, la plupart des gens travaillent tranquillement et discrètement, mais nous devons toujours faire attention à ce que l’esprit impur ne se manifeste pas, pour défendent des rôles et des positions consolidés. Avec des discours étudiés, il a toujours quelque chose à dire, à ajouter, et il veut en tout cas avoir l’atout du dernier mot. Pas étonnant donc, si de temps en temps une personne habituellement dévote, inscrite auprès des associations ecclésiales, formellement obséquieuse et attachée aux traditions de la communauté, manifeste cette étrange résistance, cette mauvaise disposition intérieure. Les soi-disant démoniaques sont des gens parfaitement normaux, au point qu’ils fréquentent la synagogue, le syndicat, le groupe, l’Eglise.

 

      La parole de Jésus a le pouvoir de mettre à nu les pensées. Il dit des choses qui ouvrent des placards secrets des cœurs, là où ces mauvais esprits se cachent. Une seule de ses paroles - pure parce qu’obéissante - suffit pour démasquer le mauvais esprit: “Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth? Es-tu venu pour nous perdre?” Mis à la lumière du jour, l’esprit réagit par une explosion de colère et démissionne. La personne est finalement libre de se convertir à la sainteté de Dieu. 

 

      Mais rien ne garantit cette dernière étape: le pouvoir de conversion est inhérent à la personne elle-même, et Jésus n’est pas en mesure de faire ce miracle. Il n’y a que la personne qui puisse faire le merveilleux auto-miracle de la conversion!

 

      Amen

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LES PREMIÈRES PAROLES

Année B - III Ordinaire (Mc 1, 14-20)                                                                                    

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu; il disait: ‘Les temps sont accomplis: le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile’ ”  

      

      Dans ce passage, nous trouvons les premiers mots prononcés par Jésus au début de sa prédication, sur les rives du lac de Galilée. Ce sont des mots qui débordent d’optimisme: “Le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez”. La proximité du Royaume de Dieu / Royaume des cieux est une métaphore pour dire que Dieu est dans le cœur de ceux qui l’accueillent. En comparaison, la prédication du Baptiste semble beaucoup plus menaçante et terrible: “Engeance de vipères … Produisez un fruit digne de la conversion ... Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres: tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu …”  (Mt 3, 7-9)

      

      Se convertir: qu’est-ce que cela signifie? Le mot, inventé par les anciens prophètes et utilisé par Jean-Baptiste, suggère un effort intérieur, un renoncement déchirant, un drame spirituel, une retraite dans le désert ou un couvent, une flagellation du corps et de l’âme en pénitence. En réalité, le mot hébraïque de conversion implique le concept d’un mouvement vers l’arrière, un demi-tour, dirions-nous. La conversion arrive lorsque l’on comprend qu’on est hors de la piste, on s’arrête, on a une réflexion après coup, on décide de changer de cap et de revenir à la manière précédente, de retourner vers le Seigneur, après avoir follement suivi le chemin croisé des idoles. En ce sens, la conversion a un sens moral, une réforme de sa vie, un retour à l’ancien amour. 

 

      Si pour les Juifs la conversion consiste en un retour en arrière, pour les Grecs, qui étaient plus intellectuels, la conversion se traduit par métanoïa, ce qui signifie: changement de mentalité, changement de pensée, renouvellement intérieur, mais l’idée de base est la même.

      

      Dans la bouche de Jésus, l’appel à la conversion prend une tout autre direction: non pas tant un pas en arrière fatidique ou dramatique, pour restaurer une position perdue ou déchue, mais un bond en avant, pour entrer dans le Royaume de Dieu, saisissant un salut gratuitement offert, sans énormes efforts de notre part! Il ne nous demande que la Foi! Si Jésus avait demandé l’innocence, quelqu’un aurait pu dire: je ne suis pas innocent, je ne peux pas entrer! S’il avait demandé le respect exact des préceptes de la loi, quelqu’un aurait pu prendre du recul: je ne suis pas pratiquant, je ne peux pas entrer! S’il avait demandé un certificat de pureté ou une patience avérée, quelqu’un aurait pu répondre: je ne suis ni pur ni patient, ce royaume n’est pas pour moi! 

 

      Mais non: si j’ai la Foi, j’ai aussi la clé pour ouvrir la porte, le reste viendra tout seul! Je ne suis pas sauvé parce que je me suis converti, mais je décide de me convertir parce que j’ai été sauvé! L’initiative appartient à Dieu! Ma Foi doit commencer par le don, non par le devoir! Pourquoi dois-je aller à la messe? Pour accueillir un don ou pour accomplir un devoir? Si je pense au devoir, je pourrais même rester à la maison, au lieu de me rendre au culte: après tout, rien ne change!

      

      Dans la croissance spirituelle d’une personne, nous pouvons donc identifier trois degrés de maturation. Le premier: le degré esthétique. On rentre dans l’église, on voit de l’art, on entend des musiques, des chants, on assiste à des cérémonies solennelles, on ressent quelque chose qui nous implique, nous entrons même en extase. D’accord, mais ... on peut aussi admirer le Jugement dernier de la chapelle Sixtine, et rester tel que l’on est. On peut aussi écouter la Requiem de la Messe de Mozart, et penser que la mort ne nous concerne pas du tout, au moins en ce moment. 

 

      Les chorales les plus prestigieuses du continent peuvent également venir défiler dans notre église pour chanter de belles messes, mais rien ne change vraiment dans notre vie communautaire. Les gens de la mafia apprécient également la bonne musique et viennent à la messe le dimanche et le soir de Noël. La perception de la beauté pourrait nous aider, mais en soi ce n’est pas encore la Foi.

 

      Le second: le degré éthique, celui de l’existence morale, des choix et des comportements. Une personne moralement sensible, avec le temps, est amenée à penser de cette façon: je dois observer les commandements de Dieu ... je dois appliquer la règle de la Foi ... je dois être cohérent ... D’accord, mais ... avec le temps, une personne moralement attentive court le grave risque d’un piège spirituel: je vois des gens qui ne font pas comme moi ... Je vois des gens qui ne viennent pas à la messe le dimanche, comme moi ... Je vois des gens qui mènent un style de vie douteux, contrairement à moi … Alors je commence à mesurer le comportement des autres, je les compare, je les juge, je prononce des phrases et des mots contraignants ... et comme ils s’en moquent, je commence à les menacer avec les châtiments de Dieu et les douleurs de l’enfer! Bien des prédicateurs l’ont fait! Bref, chez une personne moralement sensible, l’idée que moi j’ai raison d’être du bon côté, les autres non, s’insinue lentement.  La justice se transforme en injustice et la morale en moralisme. L’éthique peut donc aussi aider, mais elle est encore bien loin de la Foi.

      

      Le troisième degré, celui de la Grâce, est le plus ... dangereux, du fait que le don gratuit de Dieu implique l’imprévisibilité de la réponse: reconnaissance, accueil, indifférence, rejet? Pour cette raison, face à un don, la première chose qu’on enseigne aux enfants est de dire merci. À l’âge adulte, évidemment ce n’est pas la même chose de donner la vie ou de la rejeter, d’offrir de l’amour ou de le refuser. Imaginons-nous si le don devait consister en une vie divine, dite Grâce, don par excellence! Il y a des gens qui, sans distinction de culture ou de formation, peut-être sans même y penser et en toute spontanéité, vivent la vie comme un don, ressentent les choses comme une grâce reçue, donc elles sont prédisposées à la gratitude, à la participation, à l’échange … et lorsqu’ils se sentent interpellés par une initiative divine qui se manifeste dans l’histoire, ils sont enclins à se convertir, à le rencontrer. La Foi dans le Royaume est là!

       

      Le sens de la beauté et de la nécessité morale est incapable de produire ce changement, au mieux il le prépare. Si l’on veut devenir un bon artiste ou un excellent médecin, il faut simplement commencer à étudier et à pratiquer son art. Mais si on veut être citoyen du Royaume, on doit simplement reconnaître, décider, se convertir, réagir au don de Dieu avec une réponse de Foi! Le royaume de Dieu ne s’impose pas, il se propose!

 

      Amen

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LA VOCATION DE SAMUEL

Année B - II Ordinaire (Gv 1, 35-42)                                                                                       Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Parlez, Seigneur, car votre serviteur vous écoute” (1 Sam 3, 9)

 

      Au temps du jeune Samuel, “la Parole du Seigneur était rare”, les visions également. Samuel accomplissait le service dans le Temple, mais n’avait pas encore été informé des rudiments de la Foi: il ne connaissait pas le Seigneur. Un soir, alors que le petit garçon était déjà au lit et que la lampe n’était pas encore éteinte, il entend une voix. C’est Dieu qui l’appelle, mais le garçon croit que c’est le vieux prêtre. Une deuxième fois, le garçon se réveille au milieu de la nuit et se rend chez le prêtre qui le renvoie au lit, pensant à une imagination enfantine. C’est à la troisième fois qu’Eli commence à soupçonner une vision. Il pourrait se lever et vérifier par lui-même, mais plutôt que de se lever, il lui suggère cette réflexion: “si tu entends la même voix, dis: Parlez, Seigneur, car votre serviteur vous écoute” (1 Sam 3, 9). Une manière élégante de dire: vas-y et laisse-moi dormir en paix. Le vieil homme ne veut pas être dérangé, mais il fournit au jeune homme la clé appropriée pour interpréter son appel. Un discernement qui, malgré le bon sommeil du prêtre âgé, s’avère décisif pour le jeune Samuel. Ces mots sont devenus l’emblème de toute vocation future: Parle, Seigneur, ton serviteur t’écoute.

 

      Auparavant, Eli a été sérieusement réprimandé par un étranger pour la façon dont ses deux jeunes fils géraient les offrandes du temple. Par exemple: quand quelqu’un venait offrir un sacrifice, pendant que la viande cuisait à l’autel, les fils d’Eli se présentaient avec une fourchette à trois dents, ils la mettaient dans la grosse chaudière et prenaient pour eux toute la viande qu’ils pouvaient tirer, laissant le reste à l’autel. Avec la fourche à trois dents, on peut saisir plus de pièces qu’avec la fourche normale à deux dents. Une conduite dépravée et déshonorante: ils ont foulé aux pieds les sacrifices et se sont nourris des premiers fruits destinés au Seigneur (1 Sam 2, 12-17). Et les deux fils n’ont même pas rejeté le compromis charnel avec les femmes de garde à l’entrée de la tente. Et c’étaient des prêtres!

 

      Cette nuit-là, Samuel reçoit un terrible message du Seigneur pour son maître: “Je vais me venger d’Eli, car il savait que ses enfants déshonoraient Dieu et il ne les a pas punis” (ibid., 13). Samuel n’ose pas rapporter une telle prophétie, mais Eli veut savoir: “Quel discours a-t-il prononcé? Ne me cache rien. Dieu agit avec toi encore pire, si tu me caches un seul mot” (ibid., 17). Il n’y a rien à dire, cet Eli n’est qu’une figure mesquine: la nuit il a repoussé l’enfant parce qu’il le gênait, le jour il l’accroche avec insistance, poussé par la curiosité de savoir. 

 

      Ainsi, le garçon l’informe de la mauvaise fin qui l’attend: à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans, à l’annonce de la mort de ses enfants au combat, Eli va tomber en arrière de son siège, se briser le cou et mourir. L’attitude d’Eli représente la curiosité de toute personne qui veut connaître l’avenir à travers des réponses ou des combinaisons d’arts magiques, afin de savoir si le futur lui conviendra.

 

      Samuel, quand il est devenu adulte, a oint David pour qu’il règne sur la nation. Cette onction aura le pouvoir de consacrer la dynastie de David pour les siècles à venir. Mais pourquoi la Parole était-elle rare à l’époque de Samuel? Est-ce Dieu qui n’a pas fait entendre sa voix ou est-ce la médiation de prêtres, comme Eli et ses fils qui a fait défaut? Ils ne veulent pas être dérangés, ils ne pensent qu’aux affaires administratives et qu’à  enfoncer la fourchette dans le pot. 

 

      Il semblerait que même aujourd’hui, Dieu est silencieux et les vocations numériquement rares. Mais est-ce la Parole qui est rare ou bien les auditeurs? Que se passe-t-il dans les coulisses du Temple du Seigneur? La prophétie s’est-elle éteinte ou est-ce que certaines qualités discutables des ministres de l’autel agissent comme un écran? Les jeunes sont là, mais il y a aussi des anciennes vocations qui veulent simplement n’être pas dérangées dans leurs affaires!

 

      Dans la vocation chrétienne, le prêtre, appelé par le Christ et ordonné à ses frères, n’est pas un administrateur, il n’est pas un liturgiste parfumé d’encens, ni un travailleur social, ni un psychologue, ni un musicien, ni un connaisseur d’art ou un joyeux animateur d’événements divers … Un tel prêtre ferait plus de bruit que de travail, avec comme arrière-plan des gestes uniquement pétillants et extérieurs. 

 

      En vérité, le prêtre du Christ doit aller là où sont les hommes, parler aux cœurs, jeter des filets, pêcher l’humanité perdue. Ce n’est pas le geste qui fait le prêtre, ce n’est pas l’habitude, ce n’est pas la culture, ce ne sont pas les relations mondaines, l’amitié des puissants ou l’attente d’une promotion dans les rangs ecclésiastiques. Ce n’est pas sa parure, mais c’est l’âme qui fait le prêtre! L’esprit n’a pas besoin de beaux vêtements pour se révéler, mais il se montre pour ce qu’il est: flamme, amour qui pointe et parle directement au cœur, avec la chasteté des regards, des actes, des mots, des œuvres. 

 

      Comment est-ce possible? C’est simple. Un vrai ministre du Christ attirera inévitablement l’attention des autres. Celui qui ne pense qu’aux affaires matérielles, en présence d’un tel prêtre, sera obligé de réfléchir: il est un homme comme moi, mais il a quelque chose que je ne peux pas définir. S’il est athée ou incrédule, il sera forcé de l’admettre: il doit y avoir Quelqu’un là-haut. S’il est un dégénéré moral, il sera poussé par une nostalgie de l’innocence: peut-être convient-il de revoir ma conduite? S’il est avare, il peut prendre une nouvelle décision: je comprends que je dois me débarrasser de ces trucs inutiles. S’il est un violent, il sera guéri par un germe de paix.

 

      Au-delà de toutes les qualités ou compétences personnelles qui sont certainement appréciables et qui plaisent, il n’y a qu’une seule caractéristique qui définit le prêtre du Christ: sa présence. On l’appelait autrefois: sainteté. Comment se fait-il qu’on n’en parle pas aujourd’hui? La Parole est-elle devenue rare? Les auditeurs se sont-ils éclipsés? Ou alors est-ce nous, les prêtres qui - comme Eli et ses fils - avons besoin de réapprendre la touche de grâce qui faciliterait la rencontre entre Dieu et l’humanité? 

 

      Amen

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LA COMPLAISANCE DU PÈRE

Année B - Le Baptême du Seigneur (Mc 1, 7-11)                                                                     Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

       “Il y eut une voix venant des cieux: ‘Tu es mon Fils bien-aimé; en toi, je trouve ma joie’ ”

      

      L’Évangile de Marc commence par le ministère du Baptiste et le baptême de Jésus dans le Jourdain. C’est une action de pénitence ou de purification, très similaire à celles pratiquées dans d’autres religions du monde, comme au Gange, le fleuve sacré des Hindous. Pour faciliter la libération de l’âme du cycle des réincarnations, les fidèles de ces autres religions pratiquent plusieurs ablutions ou bains rituels. Le baptême signifie précisément: immersion.

 

      Jésus connaîtra un tout autre baptême: il se plongera dans son propre sang, c’est-à-dire dans sa mort, pour la vaincre. La mort du chrétien est une participation à la mort du Christ, comme le dit une prière du rituel: “La puissance du Saint-Esprit descend dans cette eau, afin que celui qui y recevra le saint baptême puisse être enterré avec le Christ dans la mort et ressusciter avec lui pour la vie éternelle”. La différence entre le baptême chrétien et toute autre forme de baptême consiste en cela: en plongeant dans le Jourdain, ce ne sont pas les eaux qui sanctifient le Christ, mais c’est lui qui sanctifie les eaux. En fait, l’importance du baptême chrétien réside moins dans l’eau que dans la voix céleste: “Tu es mon Fils, le bien-aimé!”

 

      Que signifie être fils? La littérature, l’art, le divertissement, la chanson et la publicité accordent une attention presque entièrement exclusive à la seule dimension horizontale des relations humaines, celles qui passent entre homme et femme, mari et femme. Il semble que rien d’autre n’existe: des histoires de sentiments, de sexe et de trahisons, sans limites d’imagination. En comparaison, la relation verticale entre parent et fils, tout aussi vitale et universelle, reste presque inexplorée, principalement traitée par des psychologues, et de façon de plus en  plus négative: autoritarisme, paternalisme, conflit, rejet, rébellion, incommunicabilité ... mais il s’agit d’une attitude idéologique qui remonte aux pères spirituels de 1968, qui contestaient l’institution familiale, la considérant comme rétrograde et de droite, principale source d’inégalités et d’autoritarisme qui existent dans la société. Ils disaient que la famille était fondée sur l’autorité absolue du père-maître sur sa femme et ses enfants, et ils se sont battus pour un nouveau type de famille qui décréterait la mort de la famille traditionnelle, libérant la femme et les enfants de la tyrannie de la figure paternelle.

 

      Heureusement, dans la grande majorité des cas, nous constatons qu’une relation intense, pacifique et réussie avec ses enfants est tout aussi importante et gratifiante que la relation homme-femme. Par contre, des idéaux trop élevés pour les enfants et pourraient les mettre mal à l’aise, les rendre nerveux et peu persévérants. Il est plus facile d’établir une relation de réciprocité entre égaux, tandis que la relation de père à fils est plus laborieuse car elle implique une priorité, un développement temporel, une reconnaissance réciproque. 

 

      Il est triste de voir un fils qui méprise son père, mais c’est encore pire quand le fils se lance dans la vie sans la reconnaissance (ou la bénédiction) de son père. Diable signifie précisément: diviseur (du grec dia-ballo, diviser), une métaphore qui exprime bien l’action de l’esprit mauvais qui veut séparer les uns des autres. Lorsque les pères se retournent contre les enfants et les enfants contre les pères (Ml 3, 24), la souffrance est réciproque, et le côté maternel est également affecté: les mères sont celles qui souffrent le plus.

 

      Et du côté féminin,  la première expérience qu’une fille a du masculin est précisément celle du  père. Il est le premier homme dont elle tombe amoureuse, et elle en reste influencée tout au long de sa vie, même dans les relations futures avec d’autres hommes. Qu’est-ce que l’esprit féminin? Lorsque les femmes sont invitées à décrire leur féminité, elles ne semblent pas regarder vers la mère, mais elles se confrontent au modèle masculin intériorisé. Pour (re) construire le féminin en elle-même, la femme doit d’abord faire un rachat de la figure paternelle. D’où les batailles entre père et fille, surtout pendant l’adolescence.

 

      Cela signifie que nous devenons des hommes et des femmes non seulement par rapport au sexe opposé, mais d’abord par rapport à la génération. Il est impossible de devenir des hommes et des femmes sans avoir d’abord été des enfants. Si la figure maternelle représente la vie, la nourriture, la grâce … la loi fait son entrée avec la figure paternelle, sans laquelle il n’est pas possible d’humaniser la vie. Parfois, le père biologique n’est pas là. Il n’a pas pris ses responsabilités, il s’est cassé, il s’est évaporé, mais rien n’est perdu: ce n’est pas la biologie qui fait le père, mais sa fonction symbolique. L’idéal est que le père biologique coïncide avec le père dans le monde des symboles. Mais ce n’est pas toujours le cas. La fonction symbolique du père permet ainsi d’instituer le droit de l’adoption et d’autres formes complémentaires, dans l’intérêt des enfants malheureusement défavorisés.

      

      Avec l’insémination artificielle, on veut sauter l’étape de la conception naturelle, mais cela crée également des pères artificiels, de sorte que dans un futur proche on risquera d’identifier les humains non plus par voie de génération ou de relation familiale, mais par le biais d’un contrat, ou d’un brevet d’entreprise, ou la marque d’une multinationale. Imaginons une marque qui, après avoir produit du lait en poudre et les bouteilles annexes, à un certain moment, décide de placer dans le panier l’offre d’un bébé attaché à la bouteille: trois pour le prix d’un. Bien évidemment, il s’agit une caricature, mais cela représente bien l’avenir qui nous attend: des multinationales en concurrence avec la cigogne!

      

La voix qui est descendue du ciel au Jourdain nous dit que la paternité tire d’ailleurs son sens et sa valeur. Il y a un Père dont toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom (Eph 3, 15). La paternité humaine est donc le fruit d’un appel, la participation et le reflet de la paternité divine.

 

      Grâce au baptême, nous avons aussi la possibilité d’être le fils qui fait la complaisance du Père. C’est comme si une voix intime nous disait: je suis heureux d’être ton père. Une telle déclaration fait des merveilles dans le cœur d’un garçon ou d’une jeune fille. Reconnaître un enfant, bénir ce qu’il fait, c’est enfanter une deuxième fois, avec plus de conscience.

      

      La naissance d’un être humain est un prodige à couper le souffle, mais sans le baptême, sans cette voix d’en haut, la créature reste en dehors de la vie trinitaire. Les pères de la Syrie antique ont dit que nous, les chrétiens, nous devons devenir non pas à l’image de Dieu (parce qu’avec la création nous le sommes déjà), mais à l’image du Fils. Nous devons devenir le Fils.

 

      Amen

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LA SAGESSE PERSONNIFIÉE

Noël, II Dimanche (Gv 1, 1-18)                                                                                                Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par André De Vico, prêtre                                                            

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Le Créateur de toutes choses m’a donné un ordre, celui qui m’a créée a fixé ma demeure. Il m’a dit: ‘Viens demeurer parmi les fils de Jacob, reçois ta part d’héritage en Israël, enracine-toi dans le peuple élu’ ” (Sir 24, 8) 

 

      Aujourd’hui nous lisons une page de Ben Sira le Sage, un auteur biblique de 180 av. JC. L’influence de la pensée grecque y est évidente: la Sagesse (Sophia) est une qualité divine, un projet que Dieu a conçu dans son esprit. Cette Sagesse descend du ciel et “fixe sa tente en Jacob”. Un peu plus tard, Philon d’Alexandrie attribue les qualités de Sagesse au “Logos” divin. Enfin, Jean fait un pas décisif, reconnaissant le Logos-Sagesse de Dieu dans la personne de l’Enfant né à Bethléem. Comme le verbe grec employé (skènoûn) renvoie à la vie des nomades, une traduction plus exacte donne: “Et le Logos s’est fait chair et a planté sa tente parmi nous”.

 

      Tout au long de l’Évangile de Jean, nous trouvons des expressions qui appliquent au Christ ce que les livres sapientiels disent de la Sagesse. Dans les paroles du Christ johannique, il y a une forte conscience de sa propre origine divine: il est sorti du Père comme la Sagesse est sortie de la bouche du Très-Haut (Sir 24, 3); Jésus résume son histoire d’ aller-retour avec ces mots: “Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde; maintenant, je quitte le monde, et je pars vers le Père” (Jn 16, 28). À une autre occasion, le Christ dit aux Juifs: “Vous, vous êtes d’en bas; moi, je suis d’en haut. Vous, vous êtes de ce monde; moi, je ne suis pas de ce monde” (Jn 8, 23). Et en dialogue avec Nicodème: “Si vous ne croyez pas lorsque je vous parle des choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous parlerai des choses du ciel? Car nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme” (Jn 3, 12-13).

 

      Dans le livre de la Sagesse (7, 26), la Sagesse est considérée comme la lumière, comme un reflet de la lumière éternelle; le Christ johannique se présente comme la lumière du monde. Cette Sagesse n’a pas reçu la bienvenue de la part de tous: “Quand j’ai appelé, vous avez rechigné, quand j’ai tendu la main, nul ne s’en est soucié! Vous avez récusé tous mes conseils, vous n’avez pris à cœur aucune de mes critiques” (Pr 1, 24-25); dans l’Evangile de Jean, même le Logos fait chair a immédiatement connu le rejet du monde: “Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu” (Jn 1, 11). 

 

      La Sagesse divine prend l’initiative, c’est elle qui fait la plus longue partie du voyage pour atteindre les hommes. C’est elle qui fait le tour des cieux et parcourt les profondeurs des abîmes cherchant un endroit pour planter sa tente. La sagesse sort d’elle-même pour rencontrer l’homme, elle les cherche au long des routes, sur les chemins à travers les collines, aux portes de la ville, dans les lieux publics et au milieu de la foule, dans les lieux de passage où les hommes se croisent, entrelacent les influences, prennent des décisions, criant plus fort que jamais.

 

      Dans le livre des Proverbes, la Sagesse construit une maison, prépare un banquet et envoie une invitation par toutes les places de la ville: “Venez, mangez de mon pain, buvez le vin que j’ai préparé” (Pr 9, 5). Mais le banquet de la Sagesse est peu fréquenté, sa nourriture ne séduit pas, et sa maison encore moins. Il y a une concurrente effrontée qui a ouvert son local juste à l’autre coin de la rue. Inutile de dire que de ce côté les affaires prospèrent: c’est la maison de madame la Folie. 

 

      Les hommes préfèrent festoyer avec elle, avec le revenu de l’injustice et de l’impiété: “Bien douce est l’eau qu’on a volée, savoureux, le pain pris en secret!” (Pr 9, 17)

 

      Aujourd’hui, deux mille six cents ans plus tard, si nous allons dans un centre commercial, nous retrouvons plus ou moins la même scène: différentes marchandises creusent leur niche dans le marché avec une extrême facilité et trouve une marée de gens pris par la maladie de l’acheteur, tandis que la Sagesse reste seule, sans compagnie, comme une femme vertueuse sans prétendants! Si un prophète de la Sagesse disait: que faites-vous là? pourquoi vous achetez-vous  toutes ces choses qui ne servent pas et ne vous satisfont vraiment pas? venez plutôt à la maison de la sagesse!, cet homme serait pris pour un cinglé et immédiatement expulsé par le service de sécurité.

 

      Le Logos n’écrase pas l’homme sous son autorité, mais il devient dia-logos. Le Sagesse-Logos de Dieu n’annule pas l’homme, mais l’élève à sa stature. À la descente de la Sagesse divine, doit correspondre une élévation de nous-mêmes, de notre part!

     

      Amen

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Noël-07-02 - II Dimanche-LaSagessePerson
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