Les sentiers de la Parole

Chemins parcourus par les brebis en recherche de nourriture à travers la montagne. 

Salut ! Bienvenue pour marcher à mes côtés sur les sentiers de la Parole de Dieu. Je te propose chaque semaine, au rythme de la liturgie, une réflexion à partir des lectures du dimanche. 

 

Abbé Andrea De Vico

Adepte de trekking, en montagne et ... dans  l'âme!

 


LE CHRIST DE DIEU

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XII Ordinaire ((Lc 9, 18-24)                                                        

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

     

      “ Jésus leur demanda: ‘Et vous, que dites-vous? Pour vous, qui suis-je?’ Alors Pierre prit la parole et dit: ‘Le Christ, le Messie de Dieu’ ”

       

      Le terme grec de “christ” est la traduction de l’araméen “mashiah” (messie) qui signifie: “oint”. Le “chrisme” est l’huile, et le mot même de “chrétien” veut dire “oint”, “désigné” pour une mission. Le symbole de l’huile était - et reste encore - chargé d’immenses significations: don de la nature, bien essentiel, beauté et fécondité, paix et alliance, force qui purifie, guérit, parfume, fortifie les muscles et donne la mission. On voit bien qu’il y a une “pression” qui s’exerce le long de notre vie: nous sommes “pressées” par une charge de précarité, de difficultés, de preuves, de scandales, de divisions, de crises, de schismes … Le fruit de l’olivier, soumis à la presse, devient de l’huile: le jus d’un côté et les déchets de l’autre, un processus indispensable et providentiel. Si en pressant le fruit de l’olivier nous obtenions de l’huile, en “pressant” l’humain nous aurions l’esprit!

 

      Dans le monde biblique les personnes désignées pour l’exercice d’un service en faveur du peuple recevaient une investiture particulière, par le moyen d’une onction faite sur la tête et sur le front: c’est le cas des rois, des prêtres et des prophètes, les plus hauts ministères du temps. Les chrétiens utilisent cette huile pour le baptême et la confirmation, pour la consécration des diacres, des presbytères et des évêques. L’huile est en tout cas la même, mais elle donne à chacun sa mission particulière. L’homme biblique, de son cȏté, attendait un “oint” spécial, un “messie” ou un “christ” tout a fait diffèrent des autres parce que sa mission - non impossible - était vraiment spéciale: instaurer le Royaume de Dieu sur la terre.

 

      Confronté à la demande de Jésus, Pierre reconnaît en Lui le messie attendu par des générations. Mais la réaction de Jésus l’émerveille, et il interdit aux apôtres d’en parler: l’opinion publique n’en doit rien savoir. Puis, le Maître fait un étrange discours à propos de certaines souffrances, certaines défaites et tribunaux injustes, avec un final bouleversant: la résurrection. Voilà un messie et un christ bien étrange, qui ne parle pas en termes de triomphe ou domination militaire, mais qui assimile sa fonction à un personnage bien étrange: le “serviteur souffrant” dont Isaïe avait déjà parlé. Ce “servant” est quelqu’un qui donne sa vie pour le rachat des autres et qui, malgré avoir été battu et humilié, gagne sur ses ennemis grâce à la douceur de l’amour.        

 

      À notre  époque moderne, l’idée messianique revient de manière récurrente. Le communisme, par exemple, est une détérioration de la vision messianique de l’histoire. Le peuple élu de la classe ouvrière aurait du abattre la bourgeoisie, en instaurant un régime de justice et d’égalité. Le nazisme aussi est une idée dégénérée du messie et du peuple élu: Hitler aurait du guider la race ariane dans la domination sur les autres. Mȇme la science peut générer un messianisme dangereux quand, par exemple, elle promet de résoudre tous les problèmes de l’humanité. La pensée positiviste du siècle 1800 assurait un futur lumineux de l’humanité, grâce aux progrès technologiques, idée que certains mélancoliques d’aujourd’hui ont encore de la peine à abandonner. Les esprits les plus judicieux ont compris que la science et la technique, en elles-mêmes, ne garantissent absolument rien.         

   

      Même le monde du cinéma, de la bande dessinée, des jeux video et des dessins animés ressortent des idées trompeuses  d’un messianisme faussement similaires.  Il y a toujours un héros, un sauveur, un superman qui arrive à la dernière minute et bat tout d’un coup les ennemis de l’humanité. La violence ne manque jamais, avec pour but de ridiculiser et détruire l’ennemi du moment. L’éclat final de la violence est l’acmé de toute l’action, saluée par un cri d’enthousiasme. Là, il devient alors difficile d’expliquer aux enfants que la justice peut être rééquilibrée non “en enlevant”  la vie aux autres, fussent-ils même les pires ennemis, mais “en la donnant”, comme l’a réalisé ce messie particulier du nom de Jésus. 

 

      De mȇme, de nombreux chrétiens ne sont plus disposés à regarder la douleur de ce messie comme chemin de sa réhabilitation, mais bien au contraire, ils se rongent le foie (et leur foi) par la colère, la rage, l’impuissance et la désagrégation. Ce sont des chrétiens qui vivent les “passions tristes” de leur époque et qui  souscrivent à au syllogisme moderne qui suggère que: “rien n’existe, moi j’existe, donc je ne suis rien”. 

 

      En réalité, le chrétien qui veut donner une valeur à ce qu’il est, doit répondre à la précise et fondamentale question de son Maître: “pour toi, qui suis-je?” Cela va le sauver!    

      

      Amen

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EN MÉMOIRE DE MOI

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - Corpus Domini (Lc 9, 11-17)                                                      

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

      “La nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : ‘Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi’” (1Cor 11, 23-24)

 

      La “mémoire” figure parmi les fonctions les plus complexes et mystérieuses de l’esprit humain. Le mot, qui vient du grec “mimnesco”, en latin “mens”, “esprit”, comporte une claire référence à la capacité de “stocker” et “archiver” - pour ainsi dire - les choses vues, entendues et pensées, prêtes à se réveiller et bondir à la lumière au premier appel externe ou à une sollicitation de la volonté. Se rappeler de quelqu’un ou d’une expérience signifie aller la chercher dans le fond de soi-même et la ramener au niveau conscient. La mémoire est aussi “colorée” par une gamme très riche de nuances émotives, à partir des souvenirs et des expériences vécues.  

 

      Ce n’est pas seulement l’individu, mais aussi un groupe humain, une famille, un clan, une nation qui a sa mémoire. La richesse d’un peuple ne se mesure pas aux réserves d’or ou d’argent déposées dans le caveau d’une banque, mais par les mémoires installées dans la conscience collective. On retrouve partout des monuments qui honorent des hommes illustres, ou des événements cruciaux de l’histoire d’une nation (le “Memorial day”). Dans l’Ancien Testament le jour mémorial à célébrer de génération en génération est le passage de la mer et la libération de l’esclavage d’Égypte, un fait qui doit rappeler à Israël sa naissance en tant que peuple de Dieu. Dans le Nouveau, le mémorial nous est donné par la Pâques de Jésus. 

 

      Aujourd’hui nous pensons naïvement que la mémoire fonctionne comme un ordinateur. Au 16ème siècle on disait qu’elle ressemblait à un horloge, et dans le 18ème, à un dispositif électromagnétique. En réalité plus on avance dans la sophistication de ces dispositifs, et plus leur distance par rapport au monde humain augmente. Plus l’ordinateur est parfait, et moins il ressemble à notre esprit. Le fait qu’une connaissance puisse être codifiée sur un papyrus ou un dispositif de dernière génération ne change rien à la nature “matérielle” et “pesante” de l’instrument employé. Même avec des milliards d’opérations accomplies en une seconde, un ordinateur hyper sophistiqué ressemble plus à un papyrus qu’à la mémoire (ou l’âme) humaine, qui en outre détient le secret de l’immortalité (cela nous ouvre un autre chapitre). La “mémoire pensante” est un phénomène vivant, spontané, radicalement différent des “mécanismes pesants” ou “hardware”.

 

      Beaucoup s’attendent à ce que les machines deviennent un jour comme nous: vivantes, sensibles, conscientes et pensantes. “Hal 9000” nous vient à l’esprit:  le super ordinateur de “2001 - Odyssée dans l’Espace”, le père de toutes les “intelligences artificielles” apparues depuis dans les films de science-fiction. Hal 9000 avait une logique parfaite et commençait à exprimer des sentiments et des possibilités de choix. Son désir était d’arriver à “songer” comme un être humain peut le faire. Avant d’être déconnecté il avait même d’une manière freudienne commencé à chanter une berceuse pour surmonter le sentiment de peur face à l’astronaute qui éteignait ses circuits un par un. Si les anciens poètes, par excès d’optimisme, confiaient leur immortalité à la mémoire de la postérité, les amateurs de technologie moderne trouvent plus pratique de la stocker dans une “base de données”. En réalité, croire qu’un ordinateur peut imiter le plus timide et le plus modeste des cerveaux humains, est une croyance scientifique naïve, un péché de superstition scientifique, un mythe bien plus puéril que les “Métamorphoses” du poète latin Ovide. Bien que le “software” des ordinateurs présente une consistance matérielle, il faut se souvenir que les vraies connaissances sont en amont, produites par l’intelligence humaine! 

 

      Il est bien étrange que ces têtes dures tellement fascinées par la technologie sachent saisir la différence (quantitative) entre une Ferrari et une boite de sardines, et qu’ils ne voient vraiment pas la différence (qualitative) entre une seule cellule du cerveau humain et un Space Shuttle tout entier, juste pour citer l’objet le plus complexe jamais assemblé. Du reste, qui songerait à échanger la vie de son enfant avec un “Hal 9000” dernier cri? Qui serait disposé à “télécharger” la mémoire de son enfant dans un robot, en se débarrassant de son petit corps vivant, malade, inconfortable, pesant? Cela ne se passe que dans les films, et pourtant il y a un étrange entêtement qui entraîne des foules  à croire qu’un jour cela pourra se produire aussi dans la réalité. Les paysans disaient qu’il y a même des gens prêts à croire qu’un âne peut voler dans les airs. Il est temps de se réveiller! Le terme d’ “intelligence artificielle” n’est qu’une métaphore, un artifice du langage pour indiquer le vrai réfèrent, l’intelligence humaine!

 

      À propos de tout cela, si nous voulons vraiment confier nos connaissances essentielles aux siècles à venir, nous devrions plutôt employer le papyrus, qui reste le système le plus efficace et durable. Certes, il n’est pas tellement confortable, il est lent, très lent, mais ce que nous perdons en praticité nous le gagnons en longévité! Pour le reste, aimons et servons-nous de la technologie, sans la mythifier, sans la mettre sur les autels. Si la “technologie” est un proprium de l’homme, “la religion de la technologie” finit par se retourner contre lui! Si dans la Bible “le serpent” est un chef-d’œuvre d’ingénierie qui fait partie de la bonne création, “la religion égyptienne du serpent” en est la version diabolique qui inspire à l’homme le sens d’une toute-puissance dévastatrice! 

 

      L’Eucharistie se distingue clairement et essentiellement de tout autre mémorial historique ou futuriste. Les grands personnages dont le souvenir est célébré, dans le meilleur des cas existent en tant que momies, et les mythes actuels apparaîtront bientôt parmi les descriptions passées d’un futur révolu. Par contre, le Christ est bien vivant et il est présent! Le mémorial eucharistique rappelle sa présence, il est “mémoire” et “présence” en même temps! Cela se passe non seulement de manière “affective”, comme dans le cas de la photo-souvenir d’une personne chérie, mais “effective” aussi, comme en étant face à face à une personne vivante! 

 

      Le mémorial de l’Eucharistie, après avoir donné un très bref regard en arrière nous projette en avant: “Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire!” Ce n’est pas pour rien si autrefois l’Eucharistie était désignée ainsi: “Cibus viatorum” “Pain des pèlerins”, un pain qui sert à donner la force dont on a besoin le long du voyage. Un mystique byzantin, Nicola Cabàsilas, affirme que l’Eucharistie est le pain nécessaire pour soutenir le pèlerinage terrestre, jusqu’au seuil de la mort, dont le but est l’entrée dans le royaume céleste:

 

      Ce pain, ce corps qu’ils prendront à la table sacrée, ils l’emmèneront avec eux comme viatique en sortant de ce monde. Ce corps est le même que celui qui apparaîtra aux yeux de tous. Et comme le dit le bienheureux Jean: nous le verrons tel qu’il est (De vita in Christo 4, 102.107).

 

        Amen

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LA TRINITÉ ET LA DIGNITÉ

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - Sainte Trinité (Jn 16, 12-15)                                                       

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis 

 

 

     “Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit : au Dieu qui est, qui était et qui vient!” 

 

      La vie d’un chrétien se déroule sous le signe de la Trinité: baptisé “au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit”, et avec la grâce de mourir chrétiennement, une dernière prière dira: “Sors, âme chrétienne, sors de ce monde, au nom du Père qui t’a créée, du Fils qui t’a sauvée, et de l’Esprit Saint qui t’a sanctifiée”. Entre ces deux extrêmes il y a d’autres moments signés par l’invocation de la Sainte Trinité: les époux qui s’échangent les anneaux, les religieux et religieuses qui prononcent leurs vœux, les prêtres qui sont consacrés … Dans le domaine civil aussi, quand on découvrait de nouvelles terres, on plantait des drapeaux, on prononçait des sentences au tribunal ou on ratifiait des contrats, cela se faisait “au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit”. Malheureusement, comme ‘’l’indécence’’ n’a pas de limite, il y a aussi eu des abus, des délits et des injustices commises au nom de la Trinité. Les hommes sont bien capables de mélanger certaines de leurs combines avec les choses de Dieu. 

 

      Jésus parle du Père et il envoie son Esprit, en nous révélant que Dieu est Amour. En amour les acteurs sont trois: l’aimant, l’aimé, et l’amour qui les unit. La théologie a cherché à l’expliquer du mieux qu’elle pouvait, en disant que la Parole de Dieu (“Logos” en grec, “Verbum” en latin) est le Fils conçu dès l’éternité, “engendré” (donc il est égal à Lui), “non pas créé” (donc il n’est pas égal aux créatures), et qu’il est uni à Lui par un lien d’Amour: le Saint Esprit. Les Pères de l’Église, en voulant trouver dans la pensée grecque des catégories pour exprimer la révélation trinitaire, se trouvèrent en grande difficulté parce que il n’y avait aucun terme pour décrire cette nouveauté apportée par Jésus. Donc ils choisirent un terme commun et facile à comprendre: “prosopon”, qui à l’origine signifiait “le front, l’aspect, la figure, le masque de théâtre, le type de personnages, son caractère, son rôle, son identité active”. Le terme de “prosopon” fut traduit et latinisé en “persona”. De cette façon les anciens Pères voulaient dire que les trois acteurs divins sont l’un “en face” (“prós”, πρὸς) de l’autre, donc ils sont “en relation” entre eux. Le mot “prosopon” (“personne”) perdit sa signification extérieure et théâtrale et acquit la fonction d’exprimer la relation “frontale”, en “tête à tête”, entre les divins sujets.  

 

      À un moment donné, les théologiens commencèrent à appliquer le nouveau terme aussi à l’être humain: ce qui distingue l’homme par rapport aux “êtres en général”, est son “être personnel”, qui est “en face des autres”, “en relation avec les autres”. Dans la culture européenne naît ainsi le concept de “personne”, une dimension complètement hors de l’ancien rationalisme. Platon et d’autres philosophes, par exemple, remerciaient la divinité parce que ils étaient nés “homme et non animal muet, mâle et non femelle, grec et non barbare”. Pour les anciens grecs, les adjectifs “grec, mâle et libre” étaient bien plus importants que le nom “homme”. Se déclarer  détenteur d’une valeur absolue n’était pas un droit pour tous, mais un privilège pour peu de gens. En outre, le concept de “personne humaine” a préparé la formulation moderne des “droits de l’homme”: sans la spéculation trinitaire cela n’aurait pas été possible. En effet le monde chinois ou musulman ont une certaine difficulté à accueillir le concept des droits humains, parce que ceux-ci ne sont pas fils de la raison ni de la démocratie, mais ils supposent la foi chrétienne !

 

      La Liturgie accueille les termes spéculatifs de “nature” pour indiquer l’unité, et de “personnes” pour indiquer leur distinction: “Tu es un seul Dieu, un seul Seigneur, dans la Trinité des personnes et l’unité de leur nature” (préface de la Trinité). Une personne baptisée au nom de la Trinité, et qui a bien vécu sa vie chrétienne, a-t-elle “le droit de choisir” le suicide assisté? L’acte de mettre fin à ses jours peut-il être béni par l’Église “au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ?” Bien sûr que non: la foi chrétienne est incompatible avec n’importe quel suicide. L’Église ne peut rien faire d’autre que d’accompagner le demandeur de suicide jusqu’au seuil, en essayant de le dissuader de sa décision. D’autre part, une personne qui n’a pas cette foi, a-t-elle “le droit de mourir en dignité” quand certaines circonstances peuvent le justifier? Agonie irréversible et douloureuse, handicap ou maladie grave et définitive … La réponse dépend du lieu où nous allons planter les idées de “droit” et “dignité”. Si nous prenons les plus hautes catégories de la science juridique et nous les mettons en place dans le sol glissant d’une volonté qui veut étendre son pouvoir à tout domaine de la vie, le produit final ne sera pas “une personne humaine”, ce ne sera pas même “une vie humaine”, mais ce sera “une chose”. Et pour finir ce sera le marché, et non certes pas le droit, à décider l’heure de notre mort, amen.     

 

      Celui des droits est un terrain glissant, comme pour la science en général. Jusqu’à la deuxième guerre mondial la physique était sur un piédestal. Avec les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki, les physiciens ont perdu leur virginité. La chimie a repris le sceptre, avec la promesse d’un contrôle global de l’agriculture et de l’alimentation, contre la faim et la pauvreté, mais on s’est retrouvé avec un monde pollué, contaminé, appauvri. Les chimistes aussi ont baissé les oreilles et ils ne se déclarent plus si fiers qu’autrefois. Actuellement c’est le tour des généticiens qui, avec tout un gâchis de bonnes intentions, sont en train de préparer des scénarios d’aliénation tels que l’humanité n’en a jamais connu. La science est magnifique, mais elle peut aller contre l’homme !   

 

      Il y a des revendications de droits qui ne sont vraiment pas des “droits”, c’est-à-dire qu’ils n’appartiennent pas à l’ordre de la justice, mais se configurent comme des vrais “arbitraires” de la volonté souveraine. De l’arbitraire à la “marchandisation” il n’y a qu’un pas. En ayant la possibilité “d’en finir le plus tȏt possible”, les personnes âgées seraient exposées à l’invitation polie à “se retirer” au juste moment, de la part des pauvres héritiers qui doivent régler leurs problèmes financiers. Les avocats prendront la place des bienveillants “assistants au suicide”, et ils ouvriront les portes des homes à l’euthanasie volontaire et préventive. En cette situation-là, les malades ne se sentiront jamais plus en sécurité, si les fils ou les gardiens de leurs intérêts ne les emmènent pas à l’hôpital pour les soigner, mais pour classer leur dossier de manière définitive. La confiance naturelle entre les malades et leurs familles, les soignants et les médecins, deviendra souvenir du passé. L’institution hospitalière, haut lieu de la santé, commencera à répandre un air de cimetière: une fabrique de morts. Mais … existe-t-il un droit à naître dans une autre planète plutôt que celle-ci, un droit de choisir sa maladie ou sa mort? Sȗrement pas: on naît, on vit et on meurt au-delà de notre volonté, raison pour laquelle la dignité de l’être humain ne coïncide aucunement avec un acte de sa volonté.

 

      L’alternative à ce procès de “chosification” de la vie humaine existe. La promotion de la dignité humaine ne se révèle pas en exaltant la liberté du “moi” individuel, mais en vivant en société et en établissant des relations de solidarité avec les proches, de manière à permettre à l’individu de devenir une “personne”, de devenir quelqu’un qui jusqu’au bout sait “rester devant les autres”. La vraie disgrâce n’est pas la souffrance, mais de souffrir tout seul; ce n’est pas la mort, mais de mourir tout seul. Si nous voulons échapper à ce malheur, nous devons donner de la force aux liens primaires et viser une société plus solidaire. Un dicton populaire résume ainsi la question: “qui mange tout seul, crève tout seul”. Traduit en un langage politiquement correct: “moins d’autodétermination de la volonté, et plus de solidarité entre les personnes”. Pour les chrétien il est bien naturel de fonder le droit “au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit”: que les autres le fassent “au nom de l’homme, de la femme et des générations futures!”

 

Amen

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L’ORIENTATION SPIRITUELLE DE LA PRIÈRE

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - Pentecȏte (Jn 14, 15-16.23b-26)                                          

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “Aujourd’hui, Seigneur, par le mystère de la Pentecôte, tu sanctifies ton Église … continue dans le cœur des croyants l’œuvre d’amour que tu as entreprise au début de la prédication évangélique” (Oraison)

 

      Entre les merveilles de la Pentecôte qui continuent aujourd’hui, dans un temps de crise et d’intolérables scandales, il y a le fait que l’Église a encore le courage de rester debout et d’avancer, tout en regardant vers le Seigneur qui vient. La Liturgie chrétienne existe à cause de ce cri: l’Esprit et l’Épouse disent: “Viens”, et le Seigneur répond: “Oui, je viens sans tarder”.

 

      Historiquement, le bâtiment qui répond le mieux à cette attente christologique est en forme de croix, éventuellement orienté vers l’est. L’assemblée liturgique ancienne, qui se rencontrait entre les persécutions et les tempêtes de l’histoire, savait diriger son regard “vers le Seigneur qui vient”, bien accroché au “lignum” (bois, barque) de la Croix. Le Moyen âge, voulant adapter les nouvelles bâtisses au contexte urbain, ne pouvant pas conserver l’ancienne direction, symbolisait l’Orient par une grande Croix qui s’élève majestueuse sur l’autel, on en voit encore aujourd’hui. A l’époque baroque, avec la naissance des grandes monarchies nationales, les Églises ont pris une apparence de “salle de trône” en fonction du culte de l’Eucharistie, conservée dans le tabernacle, centre focal de l’édifice. Jésus Eucharistie Lui est le Roi vers lequel nous devons diriger notre regard! Après la réforme de Vatican II (1962-1965) un faux problème théologique est crée: si nous attendons le Seigneur qui vient à la fin des temps, quel est le sens de le mettre dans un Tabernacle aujourd’hui? Un conflit s’est crée entre la venue glorieuse du Christ et sa présence réelle: suivant l’esprit démocratique des temps modernes, nous avons détrôné les trônes et transféré les Tabernacles dans les chapelles latérales. Les autels splendides adossé au murs, vidés de leur fonction, ont été réduits à être des porte-chandeliers ou des porte-vases, ou à servir de fond prestigieux pour les photos et les cérémonies des privés. En réalité, il n’est pas tout à fait faux de célébrer devant le Tabernacle: ceci est l’Eucharistie qui est consommée “dans l’attente de sa venue”.     

 

      En tout cas, que l’Église se tourne vers l’Orient (antiquité), ou vers la Croix (moyen âge), ou vers le Tabernacle (époque moderne), tous regardent en direction du Seigneur qui vient. Toutes ces choses qui changent - sans aucun doute il y aura d’autres changements - signifient que l’architecture liturgique à elle seule n’est pas en mesure d’orienter parfaitement la prière, une fois pour toutes. La venue du Christ n’est pas une donnée précise et maîtrisable comme la direction de La Mecque ou du Temple de Jérusalem. L’édifice reste toujours un édifice, il peut aider la foi, il peut exprimer la foi, mais il ne coïncide pas avec la foi. Nous devrions apprendre à accepter cette limite: la direction de la prière ne trouve jamais ... de paix! On dirait qu’au moment où l’Église, comme une épouse stupide, s’assoit sur ses belles architectures en attente de son époux, au lieu de le chercher, est secouée dans ses fondements justement à cause de la posture idéale qu’elle croit avoir atteinte. 

 

      Une Cathédrale qui brûle est un signe prophétique. C’est l’Esprit qui relance “un ordre de marche”, qui nous rappelle le service des autres “à partir des pieds”, selon le mandat du Maître. C’est l’Esprit qui invite la communauté à “guetter les pas” de Celui qui doit venir, comme l’épouse du Cantique. Les médias qui ne lisent que la surface de l’histoire mettent en évidence les propos intéressés de la présidence et les scandaleuses offrandes des sociétés multinationales. Si notre intérêt de chrétien ne se limite qu’à ça, la Cathédrale peut finir de s’effondrer, comme le Temple d’Artémis d’Éphèse, brûlé au mois de juillet du 356 av. JC par un mythomane qui rȇvait d’entrer dans l’historie, et le Temple de Jérusalem, détruit par le feu de Tite au mois d’aoȗt de l’année 70. 

 

      Le Maître l’avait annoncé: “… il n’en restera pas pierre sur pierre: tout sera détruit” (Lc 21, 6), et nous pouvons continuer à vivre sans elles. Si, au contraire, chacun participe dans la mesure de ses possibilités, des cathédrales nous en reconstruirons cent, et elles seront toutes des monuments de prière en mouvement, rien à voir avec la stupidité des touristes qui vont le nez en l’air sans trop savoir où tout cela les mène!

 

      Les merveilles de la Pentecôte qui continuent encore aujourd’hui, et l’Église poursuit son chemin “… en cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets, et l’avènement de Jésus Christ, notre Sauveur”. C’est l’Esprit qui maintient cette épouse attentive, et l’empêche de devenir une Église installée, sédentaire! Malheur à nous si nous nous entêtons dans nos traditions ou nous endormons sur nos liturgies! Avez-vous jamais vu une épouse qui s’endort sur la route? Gardons le cap: la meilleure direction de notre prière n’est pas d’ordre cosmologique-architectural, qui reste quand même utile, mais elle est intérieure, elle nous est donnée par l’Esprit!

 

      Amen

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L’ESPRIT ET L’ÉPOUSE

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - VII de Pâques (Jn 17, 20-26)                                                      

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

         

 

      “L’Esprit et l’Épouse disent: ‘Viens!’ Celui qui entend, qu’il dise: ‘Viens!’ … Et celui qui donne ce témoignage déclare: ‘Oui, je viens sans tarder’. Amen! Viens, Seigneur Jésus!” (Ap 22, 17.20)

 

      Dès le commencement, il y a quelque chose qui tient l’Église debout: la certitude qu’Il viendra. L’Église est tendue vers l’avant, vers le retour de son Seigneur. C’est la raison qui réunit les fidèles tous les dimanches: accélérer le temps de sa venue! Malgré ces temps de précarité, d’attente, de tensions, de persécutions, d’épreuves, de divisions, de crise, de schismes et de scandales - même de la part de certains ministres qui devraient la servir - l’Église et ses fidèles se tiendront debout jusqu’à ce qu’ils aient le courage de chanter: “Viens, Seigneur Jésus!” Alors que tant d’autres l’abandonnent et s’en vont, nous n’avons que “cette” Église, nous montons sur “cette” barque, nous acceptons de naviguer en “ces” eaux. 

 

      Et “celles-ci” sont aussi les toutes dernières paroles de la Bible, l’essence de notre chant: “Viens, Seigneur Jésus!” Ainsi se termine l’Apocalypse: avec un regard vers le passé et un cri vers le futur. Il y a trois sujets: l’Esprit, l’Épouse et le Témoin. Il n’est pas difficile d’en découvrir l’identité. Cet Esprit est le même Esprit (que nous appelons “Saint”) qui a inspiré les premiers prophètes de l’Église (Ap 19, 10); l’Épouse est le titre que l’Apocalypse attribue à l’Église, en tant qu’unie au Seigneur ressuscité; le Témoin (celui qui annonce les choses qui doivent arriver) est le Christ lui-même comme on l’a appris au début du livre: il est “le témoin fidèle, le premier-né des morts …” (Ap 1, 5)

 

      Le petit mot: “Viens” apporte toute la saveur fraîche du Cantique des Cantiques, le petit poème érotique qui a été accueilli dans la liste des Livres de Dieu et est devenu un hymne à la divinité de l’amour: un détail qui ne pouvait pas échapper à l’auteur de l’Apocalypse. Dans le langage d’amour du Cantique, que “lui et elle” articulent entre sacré et profane, une tension se manifeste vers Dieu: c’est Lui qui a enclenché “ses flammes”, qui sont “des flammes de feu, fournaise divine” (Can 8, 6), qui ne peuvent pas être éteintes. Certes, le Cantique n’est pas mentionné explicitement dans le Nouveau Testament, mais cette attente du Seigneur qui vient, de la part de l’Église-Épouse, ressemble beaucoup à l’attente fébrile de deux amoureux. Des générations entières de mystiques le prouvent. Il n’est donc pas faux de tracer une ligne idéale entre le Cantique et l’Apocalypse. Le Seigneur lui-même, en disant: “Je me tiens à la porte, et je frappe” (Ap 3, 20) ressemble à l’époux du Cantique qui se présente la nuit à la porte de sa bien-aimée (qui en réalité joue à faire la difficile, avec la résultat catastrophique de l’éloigner!) (Can 5, 2)

 

      L’Apocalypse donc se termine bien, et s’achève avec une métaphore nuptiale. Jésus lui-même, tant de fois, avait présenté le Royaume de Dieu comme “une noce”. Dans notre cas la phrase pourrait se traduire: “L’Église-épouse, inspirée par l’Esprit, dit à Jésus-époux: ‘viens!’ ” Il est bien vrai qu’une épouse ne peut pas rester sans son époux, cela est compréhensible: l’Église ne peut pas rester sans le Christ! Dans les tourmentes de son histoire elle crie tout le temps à son Seigneur: “Viens!” Le cri liturgique des origines, l’“embryon” malheureusement presque tombé en désuétude dans notre Messe, résonnait: “Maranathà!” “Viens!” Les premiers chrétiens priaient comme ça et ça devait ressembler à “un hurlement de stade”, au point que les fidèles des temples païens en étaient profondément impressionnés. Cet ancien cri du “Maranathà”, très personnel et direct, s’est assoupli dans un plus fade: “Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire”.      

 

      Amen

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POURQUOI REGARDER VERS LE CIEL?

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - Ascension (Ac 1, 1-11)                                                                

par André De Vico, prêtre

correction française : merci à mes amis    

 

 

      “Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel”

 

      Jésus nous a appris à prier: “Notre Père qui es aux cieux …” Dans le Credo nous disons que Jésus “ressuscita le troisième jour …, et il monta au ciel: il est assis à la droite du Père”. C’est quoi ce “ciel”, cet “être enlevé au ciel”, cette “droite ?” Est-ce une fable, un mythe, une façon de définir un lieu réel? L’ancienne cosmologie divisait le monde en trois étages: “le ciel”, siège des divinités et des êtres célestes; “la terre”, le lieu où les hommes mènent leurs affaires; et “les enfers”, royaume des morts et des divinités chtoniennes. Avec l’avènement de la science moderne ce schéma fut dépassé et nous avons constaté que le ciel n’est qu’un espace qui abrite la terre, le soleil, la voie lactée et des milliards de milliards d’autres galaxies. En outre, en dehors du champ gravitationnel terrestre, cela n’a aucun sens de parler de “haut” “bas” “droite” “gauche”. Toute représentation spatiale est relative. Où sont donc passé les anges, les morts, les esprits célestes?     

 

      Un grand scientifique de notre temps - il s’appelait Stephen et était sur une chaise roulante - nous explique le paradoxe des “représentations du monde”. Il raconte qu’au cours d’une conférence il parlait de la rotation de la terre autour du soleil, et du soleil qui tourne autour du centre de la galaxie. Une vieille dame, du fond de la salle, se leva et protesta: “Ce que vous dites ne sont que des histoires. Le monde est plat et il s’appuie sur la coquille d’une tortue géante”. Notre scientifique répliqua: “Et cette tortue, où est-ce que s’appuie?” Et celle-là: “Jeune homme, vous êtes bien perspicace. Sur une autre tortue plus bas, vous ne trouvez-pas?” Cette petite dame courageuse et sympathique estimait que l’univers était une tour infinie composé par des gigantesques coquilles de tortues empilées les unes sur les autres. Pour elle c’était évident! (1) Notre scientifique, en plus athée, nous explique:

 

      “Exactement comme l’immense tour de tortues empilées qui supportent une terre plate est une représentation du monde, la théorie des super-cordes [entre les dernières théories scientifiques d’aujourd’hui] en est une autre. Les deux sont des théories de l’univers, bien que la dernière soit plus mathématique et plus précise que la précédente. Les deux manquent des preuves de l’observation: personne n’a jamais vu une tortue géante avec la plateforme terrestre sur son dos, et en même temps personne n’a jamais vu une super-corde … si jamais nous nous découvririons une théorie complète, celle-ci un jour devrait être compréhensible à tous, dans ses grandes lignes, et non par un petit groupe de scientifiques seulement. Alors tous, philosophes, scientifiques et même les gens ordinaires, auront la capacité de participer aux discussions pour savoir pourquoi l’univers existe, et pourquoi nous existons. Trouver la réponse de cette question, serait le triomphe ultime de la raison humaine, et à ce moment-là nous connaîtrions la pensée de Dieu” (2)       

 

      Dans le film “Contact” il y a une petite fille qui cherche un signal de vie intelligente dans l’univers. Elle avait perdu sa maman à sa naissance, et à neuf ans elle se demande s’il est possible de communiquer avec elle. Son père lui dit que non, même avec la radio la plus puissante. La question est de nouveau posée par la petite: sommes-nous seuls dans l’univers? Si oui, quel gaspillage  d’espace! Le père meurt aussi, et elle le cherche en regardant dans la même direction, mais le ciel reste muet. Plus tard cette petite fille devient une brillante scientifique, mais son propos reste toujours le même: détecter un signal de vie intelligente dans l’univers, pour savoir si nous sommes seuls. Après de nombreuses années de recherche, enfin un signal vient de l’étoile Vega, avec des instructions pour construire une machine à voyager instantanément dans l’espace.     

 

      Ainsi réalise-t-elle son rêve d’enfance: établir un “contact” avec une intelligence “autre”, qui sur ce système stellaire se présente sous l’aspect de la personne la plus chère: son papa défunt, dans le fantastique paysage de son enfance. Elle est consciente qu’il s’agit d’une “reconstruction” de la part de l’intelligence alien, qui a sondé ses pensées plus profondes pour pouvoir entrer en communication avec elle. Cet être intelligent d’un autre monde, l’ayant connue, exprime son idée de l’humanité:   

 

      “Vous êtes une espèce intéressante, un mélange intéressant, vous êtes capables de faire de si beaux rêves et de si horribles cauchemars … Vous vous sentez si perdus, si isolés et si seuls, mais  vous ne l’êtes pas. Tu vois, dans toutes nos recherches, la seule chose que nous avons trouvé qui rend la vie supportable, c’est l’autre” (3).  

 

      L’effet est sublime. La scientifique qui dès son enfance se questionne sur d’autres mondes habités et sur d’autres êtres intelligents, au moment de la rencontre, est renvoyé sur terre, là d’où elle était venue, avec l’invitation à chercher dans “l’autre” être humain, son semblable, ce qu’elle recherchait ailleurs, “dans le ciel”.  

 

      Il nous semble voir le même avertissement dans les paroles que l’ange adresse aux apôtres, une sorte de reproche voilé: “ne restez pas là, regarder le ciel le nez en l’air! Allez, continuez sa mission, portez son évangile, améliorez la terre, dans l’attente de son retour!” Cela signifie que nous devons vivre le temps présent, là où nous avons une tâche à accomplir, et travailler pour l’avènement du royaume. Aussi longue que l’attente puisse sembler, le temps est si court !

 

      (1) Cf. Stephen Hawking, “Une brève histoire du temps”, Flammarion 1989, pag. 13

(2) Ib. pp. 205; 210

(3) “Contact”, 1997 Warner Bros, 1.59.00      

                                                                                                                 

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JE VOUS LAISSE LA PAIX

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - VI de Pâques (Jn 14, 23-29)                                                        

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis                                                                   

 

      “Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne” 

 

      Le Concile Vatican II s’ouvre avec le célèbre discours de Jean XXIII: “Gaudet Mater Ecclesia”, “Notre sainte Mère l’Eglise est dans la joie” (11 oct. 1962). Il faut du courage pour dire cela, dans le dangereux contexte de “guerre froide” et de tension internationale dans la crise des missiles de Cuba! (16-28 oct. 1962). Le monde risqua la troisième guerre mondiale, et la Pape a dit: “nous sommes dans la joie!” Un peu plus tard, la Gaudium et Spes, au n° 78 affirme: “La paix n’est pas une pure absence de guerre et elle ne se borne pas seulement à assurer l’équilibre de forces adverses … mais c’est en toute vérité qu’on la définit ‘oeuvre de justice’ (Is 32, 17)”. Une “pax aequilibrata” consiste dans “équilibre entre les parties”: s’il y a deux ennemis avec trente missiles pointés les uns contre les autres, nous pouvons dormir tranquilles, mais si l’un des deux augmente même un petit peu son arsenal, alors nous sommes en danger. La célèbre “pax romana” indique cette longue  période de paix imposée par tout l’Empire grâce au pouvoir d’Auguste, quand la loi romane pacifia des vastes régions qui avaient souffert des disputes des chefs rivaux. De même, on pourrait aujourd’hui parler d’une “pax americana”, garantie - pour ainsi dire - par le système capitaliste des démocraties modernes. Prenons aussi la “pax mafiosa” avec son ordre et son code d’honneur mais … est-ce la paix? 

 

      Le Seigneur ne donne pas la paix de cette manière, et il est bien étrange qu’il en fasse don à la veille de l’événement le plus décisif de sa vie, la Passion: “Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé”. Il savait ce qu’il allait se passer, pourtant il invite les siens à garder le cœur en paix! Cette “pax christiana” ne dépend pas des circonstances extérieures plus ou moins favorables, mais est quelque chose que l’on accueille en toute liberté dans le cœur de chacun. N’importe quel événement extérieur, serait-ce la Passion de notre Seigneur, ne peut que briser la vague, mais jamais enlever la paix. Si sur la surface en tempête l’eau est agitée par les vents violents, quelques dizaines de mètres en dessous une calme absolue règne. Une personne fragile peut conserver une paix profonde même en situation de grande difficulté, alors qu’il y a apparemment des gens forts qui entrent en crise au moindre accroc.  

 

      Qu’est-ce qui se passe dans notre cœur quand il perd la paix? Prenons l’exemple de ce que l’on appelle “dépression”. Tout au début il y a une petite pensée négative, fastidieuse et apparemment inoffensive, non controlée, qui dépasse les bornes et devient quelque chose d’énorme, de monstrueux, d’insupportable. Même en parlant des personnes anxieuses on ne peut pas dire qu’elles soient en paix: s’il y a un péril, elles le font devenir plus grand; s’il y a une difficulté, elles la multiplient par cent, et transmettent leurs angoisses aux enfants et adolescents. Comment se fait-il qu’un minuscule grain de sable s’impose sur nous avec une puissance telle qu’il bouleverse l’existence? La psychologie moderne, née au début du siècle passé, a relégué le mot “âme” dans le placard des vieilleries, et a intronisé le terme “psyché” dans la salle principale, croyant ainsi gagner un crédit scientifique. En réalité, ayant dédaigneusement laissé l’“âme” aux amoureux, aux poètes et aux théologiens, la naissante psychologie moderne n’a fait qu’un “lifting” de mots: au fond, les thèmes et les problèmes restent toujours les mêmes. D’un point de vue étymologique, nous sommes en présence du même mot: “psy-” (en grec) et “anemos” (en latin) signifie le “souffle d’air” qui sort de la bouche, le “souffle de vie” qui métaphoriquement abandonne le corps au moment de la mort, pour mener une existence d’ombre, ou pour glisser dans le trou noir duquel il serait venu.    

 

      En dépit de ses propos de sciences, le psychologue qui ne parvient pas à donner un nom au malaise d’un patient, peut le placer par exemple dans la chaudière de la “dépression”, concept du 19ème siècle qui remonte à l’invention de la chambre à vapeur. D’autres confortables et intéressants placards qui peuvent faire office de système provisoire des anomalies et des symptômes inclassables, portent l’étiquette de “schizophrénie” “hystérie” “paranoïa” “syndrome” … En réalité, la vie psychique (ou “vie de l’âme”) présente des dynamiques qui échappent complètement à la méthode scientifique. Le phénomène lui-même de la “maladie” n’est pas tout à fait vraiment “scientifique”. Par exemple, comme chez le patient “soudainement” qui tombe malade, et de manière aussi “mystérieuse” retrouve la santé. Ce qui cause une légitime question: le succès des soins est-il dû au traitement thérapeutique, ou est-ce la nature qui a suivi son cours? Et l’éventuel insuccès des soins est-il dû à une insuffisance du thérapeute, ou à une sorte de “destin” inscrit dans les chromosomes, un “influx social” ou une “volonté divine?” En tout les cas, il y a toujours un mur contre lequel on va se cogner la tête. On dirait que la pratique médicale et psychologique a plus de choses en commun avec l’attitude des chamans et des prêtres, qu’avec la méthode des scientifiques, qui est basée sur la mesure, la classification et la reproduction des phénomènes. La médecine elle-même, aux origines, était strictement apparentée à l’art de la divination, donc ça ne surprend pas le fait qu’aujourd’hui comme hier les médecins sont un peu poussés à “deviner”, à “dire et ne pas dire”, comme l’oracle de Delphes, au sujet de l’état de santé de leurs patients. Ils ne peuvent pas faire autrement, vu que l’objet de l’art médicale impossible à définir scientifiquement est “la santé!”         

 

      En allant plus loin, dans la vie des personnes il se passe comme dans les guerres entre les peuples: à la base d’une maladie ou d’un conflit international il y a toujours un grain de sable, un mauvais choix, une position prise, une pomme de discorde, un commerce illicite. Dans ces cas-là elle ne s’appelle pas “maladie”,  mais “injustice” et “péché”, les termes classiques qui indiquent la rupture d’une relation entre les humains, et l’offense menée au Créateur dans l’image de la créature. Si le mot “péché” ne plait pas, on peut le substituer avec: “culpabilité, transgression, corruption, violation, chute, vice, perversion, tromperie, scandale, délit, crime …” ce sont des choses qui existent et qui se produisent: celui qui les fait, tôt ou tard tombe malade! Il est difficile à démêler l’incroyable enchevêtrement entre le péché et la maladie: l’un se réfère à l’autre, l’un se nourrit de l’autre! Platon avait déjà parlé de la maladie comme manifestation d’un “excès de plaisirs” ou un “défaut de félicité”, ce qui nous pousse à regarder bien au-delà d’une “dépression” facile.      

 

      Donc il y a des maladies qui ne viennent pas de la nature, mais d’un mauvais choix, d’une vie effrénée, d’une idée corrompue! Même les préjugés, les opinions communes et les scénarios culturels peuvent être d’excellents bouillons de culture pour les maladies les plus diverses. Comme une maladie survient, les nœuds de l’histoire personnelle passent au peigne fin, et chacun se retrouve face aux injustices commises ou reçues: celles commises pèsent le plus. Si nous voulons prendre soin du malade, il faut nécessairement tenir compte de ce “mystère d’iniquité” qui touche la vie de chacun. La science, si utile et raffinée qu’elle soit, si reconnaissants que nous pouvions être envers elle, restera toujours un simple dispositif externe. Pour le reste, nous devrions être tous un peu théologiens, un peu psychologues et un peu humanistes, parce que la question nous sera posé à notre tour, quand l’autre nous demandera: “pourquoi je souffre? qu’est ce que j’ai fait pour mériter cela?” Nous avons tous le pouvoir de dire quelque chose, et remettre un peu de paix dans ce lieu où la personne a pris les décisions qui l’ont liée à son mal: son coeur! Et si en ce travail nous mettons la foi, c’est le maximum: la personne connaitra la paix que seul le Seigneur peut donner!         

        

Amen

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LE COMMANDEMENT NOUVEAU

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - V de Pâques (Jn 13, 31-35)                                                         

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis  

 

 

      “Je vous donne un commandement nouveau: c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres” 

      

      L’Apocalypse nous parle d’une nouveauté cosmique: “un ciel nouveau et une terre nouvelle”, une “Jérusalem nouvelle”, avec “celui qui siégeait sur le Trône” qui déclare avoir le pouvoir de faire “toutes choses nouvelles” (Ap 21, 1-5). Ces marques de “nouveauté” sont présentes aussi chez Isaïe: “Voici que je fais une chose nouvelle” (Is 43, 19); et dans les Psaumes: “Chantez au Seigneur un chant nouveau” (Ps. 97). Nous retrouvons cette “nouveauté” dans la racine même du terme “Évangile / Eu-angellion”, que nous traduisons: “bonne nouvelle”. Aujourd’hui Jésus nous dit: “Je vous donne un commandement nouveau: c’est de vous aimer les uns les autres …” À vrai dire, ce “commandement” n’est pas si “nouveau” qu’on le pense, il était déjà connu dans l’Ancien Testament, comme par exemple: “Tu ne garderas pas de rancune contre les fils de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même” (Lev. 19, 18). Mais sur la bouche de Jésus l’amour se rénove: “Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres”. La “nouveauté” n’est pas dans l’amour, mais dans Jésus lui-même, dans sa façon d’aimer: jusqu’à “donner sa vie” pour ses amis  (Jn 15, 13).

 

      Le commandement initial de Moïse, “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”, est très proche des “maximes universelles” qui plaisent tant à Kant, philosophe allemand du siècle des lumières, initiateur de la moderne “morale laïque”: “Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen”. À partir de lui, la “raison” devient l’unique étalon de mesure pour la morale, et cela même chez les auteurs qui ne suivent pas son approche idéaliste. Nous avons là une des principales caractéristiques des temps modernes: la morale éteint l’interrupteur de la révélation et s’accroche à celui de la raison. Ce n’est pas pour rien que la modernité est un fruit de l’illuminisme: la lumière ne vient plus de Dieu, mais de la raison. “Je m’illumine d’immensité?” … non: “je m’illumine de moi-même!” Toutefois, malgré les déclarations solennelles, le philosophe transcendantal demeurait complètement indifférent face à tout ce qui se passait dans le monde de l’immanence environnante. On dit que seul deux événements furent capables de le sortir de sa proverbiale promenade quotidienne: le bombardement de sa ville et le jour de sa mort. Pour le reste, on ne peut pas faire de lui un champion d’amour fraternel! Péguy dit que le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains: au plan de l’action concrète il est inapplicable, il est inefficace.   

 

      Quant au mot: “neuf”, il y a beaucoup de mensonges, surtout dans le champ de la publicité, présentée comme l’“ȃme du commerce”. L’objet produit est paroxystiquement présenté comme la solution pratique à l’ennui et à la douleur d’exister. Le problème est qu’à l’épreuve des faits l’achat déçoit parce que la faim revient. Alors la publicité s’invente l’offre d’objets toujours plus “neufs”, ce serait la réponse dont nous avions besoin pour contrer le mécontentement qui suit la réalisation d’un achat. Il suffit de modifier le pourcentage d’un principe actif, ajouter des ferments lactiques ou des bulles d’air, et voilà que le produit devient miraculeusement “neuf”: un yoghourt, un détergent, une crème, une boisson … Même les sandwiches deviennent “neufs”, et ça fonctionne! En réalité, toutes ces “nouveautés”, ne font qu’approfondir le sillon, tout en creusant de nouveaux “vides”. Rappelons-nous de l’obsolescence programmée d’un appareil TV conçu pour s’adapter aux lendemains riches de milliers de canaux, mais qui très vite sera obsolète, en attente d’être remplacé. 

 

      Pensons aussi à l’incroyable difficulté de nos pauvres grand-parents modernes qui se voient obligés de faire des cadeaux à leur petits enfants en choisissant toujours le dernier modèle d’un dispositif qui devrait satisfaire une voracité audio-visuelle sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Des grands-parents désespérés résolvent le problème de la manière la plus anti-pédagogique possible: “tiens de l’argent et achète-toi ce que tu veux”. À ce point-là mieux vaut s’épargner la peine du cadeau, éviter d’encombrer l’espace, et faire une belle promenade ensemble, le dimanche, en barque.

 

      Le problème s’amplifie quand les relations humaines se figent sur le modèle des objets. En Europe, des codes du Droit Familial ont supprimé toute référence à la fidélité, comme si le fait de rester attaché à la même personne pour toute la vie soit impensable, dans un temps qui exige l’échange continu de l’objet. On imagine l’amour avec une date de péremption. On imagine le temps de l’amour comme une marchandise faite pour s’avarier. Ainsi, les personnes se lancent à la désespérante recherche d’un nouveau partenaire, comme pour un frigo ou une télévision à changer, car devenu obsolète.

 

      Si d’un côté la publicité fait connaître les sociétés et crée des nouveaux contacts avec les clients, de l’autre elle semble se comporter comme une “sacrée coquine’’ qui a perdu le vrai sens de la vocation féminine: “âme du commerce” ou “commerce de l’âme?” Si après un premier moment d’enthousiasme nous nous retrouvons avec un sentiment de vide suite à un achat, si la robe que nous avions acheté à la boutique une fois remise à la maison ne semble plus la même, cela veut dire que nous avons été trahi, que nous cherchions l’amour et nous avons trouvé du marchandage. Rien de nouveau: dès la lointaine antiquité les hommes sont habitués à renoncer imprudemment à une partie de leur vie en échange de quelque chose qui emmène un peu de beauté, de jeunesse, de bonheur. Ce n’est donc pas de sa faute si la publicité interprète mal sa mission: elle parvient à nous chatouiller là où nous laissons le nombril à découvert, elle nous donne les envies que nous voulons. Au contraire, si au-dessus de nos pensées, au lieu des verbes: “prendre et acheter” nous apprenions à conjuguer “partager et donner”, cela permettrait de créer le ciel nouveau et la terre nouvelle de Jean et d’Isaïe. C’est à nous de les faire venir! Ce n’est pas au marché de décider ce qui est “nouveau” pour de vrai, mais à nous de mettre toute l’attention sur l’amour entre les personnes!    

 

      Un journaliste, en regardant de quelle manière Mère Teresa soignait les plaies des mourants et en lui demandant comment elle faisait pour en supporter la vue, disait qu’il ne l’aurait fait “pas même pour tout l’or du monde”. Mère Teresa répondit: “Moi non plus. Mais pour Jésus, oui!” Voici une nouveauté, la plus bouleversante de toutes: la morale des chrétiens n’est pas une idée rationnellement illuminée, et moins que jamais un échange de biens ou de services, mais c’est une Personne qui se révèle au maximum de l’amour: donner la vie pour les amis! Nous sommes aux antipodes de la morale laïque et mercantile.  

  

Amen

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MES BREBIS

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - II de Pâques (Jn 10, 27-30)                                                        

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

     

 

      “Mes brebis écoutent ma voix; moi, je les connais, et elles me suivent” 

 

      Aujourd’hui une grande masse de moutons et de bovins de la planète est élevé dans des grandes écuries industrialisées et le cycle de la vie animale a été malheureusement soumis aux lois du marché. Cela rend laisse peu de chance à un éleveur moderne de “connaȋtre” une bȇte dans sa singularité. Par contre, dans l’ancienne civilisation pastorale, les choses étaient bien différentes: les troupeaux se déplaçaient au fil des saisons, et les bergers qui les suivaient étaient toujours sur le qui-vive à cause des dangers et des intempéries. Après une longue saison sur les montagnes, un berger pouvait distinguer ses animaux dans leurs particularités, leur caractère, leurs défauts. Jésus dit d’ailleurs, que le bon berger connaît ses brebis une par une, “par leur nom!” 

 

      Entre les magnifiques poésies de Giacomo Leopardi nous avons le “Chant nocturne d’un berger errant de l’Asie”. Le poète italien puise son inspiration grâce à une chronique française (Journal des savants, Paris, 1826) d’un voyageur russe dans les steppes de l’Asie centrale, où des bergers de souche Kirghize ont l’habitude de chanter de longues et douces berceuses nocturnes. Leopardi, grâce à la figure fantastique de ce berger errant, considère le malheur du genre humain. Ses vers nous emmènent dans un paysage steppique, dominé par l’immensité mystérieuse d’un ciel étoilé. Un berger solitaire interroge la lune - telle une divinité qui sait ce que l’homme ignore - quant au pourquoi des choses. Mais le silence du ciel immense confirme ses doutes: il n’y a aucunes raisons à tout cela. Ne trouvant pas de réconfort dans la divinité lunaire, le berger se confronte avec le monde sub-humain, et il se tourne vers ses moutons en exprimant une sorte d’“envie” pour ce “troupeau bienheureux” qui ne connaît pas sa misère, alors que lui est tourmenté par un “ennui mortel”. Il s’agit de l’une des poésies les plus tristes de Leopardi, qui a le mérite de mettre les jeunes étudiants, de manière efficace et profonde, face au grand problème du sens de la vie:

 

       “Que fais-tu, Lune, au ciel? Dis-le-moi, que fais-tu, Lune emplie de silence? Tu te lèves le soir et vas contemplant les déserts, puis te perds … Elles ressemblent à ta vie, les années du berger … Dis-moi, Lune, à quoi sert au berger sa propre vie? Et votre vie à vous? Dis-moi: où tendent mon errance éphémère, ton parcours immortel? … Intacte Lune, telle est la vie des mortels. Mais tu n’es pas mortelle, et sans doute mes mots ne t’importent … O mon troupeau qui reposes, ô bienheureux qui ne sais pas, je crois, ta misère, quelle envie je te porte! Non seulement d’aller presque libre de peine, car privations, angoisses et maux, tu les oublies aussitôt, mais surtout de n’éprouver jamais l’ennui. Quand tu reposes à l’ombre, sur les herbes, tu es paisible et content” (Trad. Michel Orcel)

 

      À partir du lycée j’ai toujours eu de la reconnaissance envers le poète qui m’a emmené en ces lieux sous la même lune, mais en descendent au niveau inférieur de la prose je n’ai jamais osé me mettre face à un mouton et de lui dire: “ȏ toi, bienheureux parce que tu ne comprends rien …” Il est bien vrai que le mouton “ne sais pas” qu’il doit mourir, mais si moi “je sais”, rien ne m’empêche d’utiliser cette conscience à mon avantage. Si avec le chant amer des jours tristes j’assume l’obligation de chercher un sens à la vie, ne devrais-je pas finir par le trouver, ce sens? Il n’est pas dit que le bonheur soit forcément un trait distinctif des ovins et des bovins! D’autre part j’ai connu le psaume 22 en d’innombrables variantes musicales, lui aussi composé par un “berger errant de l’Asie”, précisément par quelqu’un du haut-plateau de la Judée, en un temps lointain avant Jésus-Christ. Cette fois-ci il ne s’agit pas d’une fiction littéraire, mais d’un berger asiatique “original”. Ce chant dit:    

 

     “Le Seigneur est mon berger: je ne manque de rien. Sur des prés d'herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles … Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi: ton bâton me guide et me rassure …”  

      

      Il y a un grande différence entre ces deux sentiments: être à la merci d’une Nature plus marâtre que mère, et être accompagné par la présence discrète et bienveillante d’un Dieu plus père que parâtre. Mais laissons les steppes de l’Asie centrale et les haut-plateaux de la Palestine pour nous rendre dans les plaines industrielles d’un Occident en phase terminale. Dans le rapport avec le monde animal, nous avons deux signaux négatifs: l’industrie zootechnique des élevages intensifs et la présence généralisée des animaux de compagnie dans les maisons. D’un côté, la froide cruauté de la chaîne de production et de l’autre - ce qui n’est que l’envers du décor - l’humanisation des animaux, considérés comme des êtres généreux, altruistes, sensibles, solidaires, vénérés comme des divinités de l’ancien Egypte, respectés comme des aristocrates de salon, utilisés comme des “prothèses relationnelles” pour combler le vide qui a été créé par la dissolution progressive te tout type de lien entre les êtres humains. 

 

      À l’intérieur de ce troisième paysage en rapide sénescence se sont manifesté des sujets, des modes et des styles de vie - voire des sectes - caractérisés par une requête de reconnaissance des droits sociaux et du traitement égalitaire envers les êtres vivants différents de l’homme mais … n’a-t-on jamais vu dans la nature un lion vegane manger de l’herbe? Et si les animaux ont vraiment des “droits”, existe-t-il un “droit-lion” de manger la gazelle? Et si tout droit se rapporte à un devoir correspondant, existe-t-il un “devoir-gazelle” d’être mangée par le lion? Pour finir, si on veut être cohérent jusqu’au bout, vu que les animaux peuvent même hériter des fortunes par des millionnaires “excentriques’’, pourquoi ne pas s’inventer un “droit matrimonial” entre humains et animaux? 

 

      Disons-le avec toute la sympathie possible: les animalistes radicaux et les antispécistes hallucinés par la confusion entre le monde humain et le monde animal, débarrassés et appauvris de tout rapport avec la tradition éthique, civile et culturelle, devraient être renvoyés à l’école étudier le catalogue de l’univers et apprendre à mettre un nom aux choses, selon l’ordre établi par le Créateur (ou Mère Nature, si l’on préfère). Pour l’homme, le devoir d’appeler les choses par leur nom est un privilège cosmique, mais on voit bien que ces grosses têtes ne saisissent pas la finesse, et ils ne voient pas de différence entre la noblesse de l’être humain et la saprophagie des charognards. Le phénomène est grave: la militance des droits des animaux tend à s’exprimer avec la même virulence que celles des sectes religieuses et confessionnelles. Si les animalistes devraient prendre le pouvoir, même les loups de la Haute Savoie et les saumons de l’Alaska n’auront plus le droit de choisir leurs confins territoriaux, fixés par la bienveillance de l’homme écolo. Au contraire, si l’on reconnait le statut spécial de l’être humain, les animaux auront aussi leur bénéfice: une meilleure justice entre les hommes est corrélée avec une meilleure protection envers la nature et l’environnement. 

 

      Pour Jésus, le bon pasteur est celui qui appelle ses brebis par leur nom: s’il devait se confondre avec elles, il perdrait toute capacité d’attention, de responsabilité et de soin. Le rapport pastoral consiste en une réciprocité qui ne confond par les termes et les rôles: “Mes brebis écoutent ma voix; moi, je les connais, et elles me suivent”. Vigilance et bons pâturages, en échange de lait et de laine. Dans l’Église c’est ça: les fidèles ne suivent pas leurs pasteurs pour des motivations administratives ou hiérarchiques, mais parce que ils ont compris et ils savent qu’ils peuvent compter sur eux. Celui qui a une charge pastorale, homme ou femme, gagnera l’estime de ceux qui lui ont été confiés à partir de sa manière de parler et de se mettre à l’écoute: sa voix, son attention!  

 

Amen

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SIMON, FILS DE JEAN, M’AIMES-TU VRAIMENT?

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - II de Pâques (Jn 21, 1-19)                                                          

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis   

   

 

     “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment? Oui, Seigneur! Toi, tu le sais: je t’aime”  

 

      La mer de Galilée, autrement dit “Lac de Tibériade”, a été le site privilégié de la prédication de Jésus qui a visité plusieurs fois les localités qui entourent le lac, en le traversant en barque. C’est là qu’il a choisi ses premiers disciples, des pêcheurs à la vie simple, associés en des petites coopératives obligés à verser une partie de leurs bénéfices aux publicains, qui étaient les banquiers de l’époque. Il y avait la coopérative de la famille de Jonas, avec ses fils Simon et André, et celle de Zébedée, avec ses fils Jacques et Jean. Personne n’aurait pu prédire que le monde allait changer à partir de ces endroits si déprimés et marginaux, loin des grandes capitales du monde de l’époque!   

   

      À propos de la Galilée, portons notre attention sur un détail non négligeable du discours de la dernière Cène. En annonçant sa fin prochaine, Jésus fixe aux apôtres un rendez-vous bien étrange: “Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée” (Mt 26, 32). Normalement, une personne qui est sur le point de mourir ne donne pas de rendez-vous, étant donné que le dernier rendez-vous est celui avec la mort. Pourtant Jésus demande à ses amis de revenir sur les lieux d’où ils étaient partis, là où leur aventure était commencé: la Galilée! Dans le même contexte de la dernière Cène, Jésus déclare: “Simon, Simon … j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères” (Lc 22, 32). Pierre, au fort tempérament si enthousiaste, réplique: “Seigneur, avec toi, je suis prêt à aller en prison et à la mort” (Lc 22, 33). Jésus lui répond: “Je te le déclare, Pierre: le coq ne chantera pas aujourd’hui avant que toi, par trois fois, tu aies nié me connaître” (Lc 22, 34). En effet, la nuit de la Passion, trois fois de suite, Pierre, effrayé par la tournure des événements, déclare ne pas connaître cet homme et de ne pas être un Galiléen: “Non, je ne le connais pas” … “Non, je ne le suis pas” … “Je ne sais pas ce que tu veux dire” (Lc 22, 57-60). Un coq commence à chanter à l’instant même où Jésus croise son regard avec celui de Pierre, qui se souvient alors de ce que Jésus lui avait dit, la veille au soir! Sorti au-dehors, Pierre pleure amèrement (Lc 22, 61-62). 

 

      La référence à la Galilée est essentielle même le jour de la résurrection, nous la retrouvons sur la bouche de l’ange: “Et maintenant, allez dire à ses disciples et à Pierre: ‘Il vous précède en Galilée. Là vous le verrez, comme il vous l’a dit’ ” (Mc 16, 7); “L’ange prit la parole et dit aux femmes: … ‘Je sais que vous cherchez Jésus le Crucifié. Il n’est pas ici, car il est ressuscité, comme il l’avait dit … vite, allez dire à ses disciples: il est ressuscité d’entre les morts, et voici qu’il vous précède en Galilée; là, vous le verrez’ ” (Mt 28, 5-7). Pourquoi la Galilée, encore une fois? Apparemment, menacés par les événements, les onze ont du oublier ce “petit détail” du rendez-vous: il n’y pensaient plus! Les femmes reviennent du sépulcre avec cette parole que seuls les intimes présents le soir de la dernière Cène peuvent reconnaȋtre, une sorte de “mot de passe” ou “mot d’identification”. Ce “comme il vous l’a dit … comme il l’avait dit …”  résonne comme un réveil, comme un pincement  pour dire aux onze: vous voyez bien que c’est moi, je vous l’avais dit! Le rendez-vous en Galilée n’est donc pas un détail superficiel: il fait partie de la dynamique de la résurrection! En effet, peu de temps, après les apôtres retournent en Galilée, mais ils reviennent à la vie normale, ils vont à la pêche comme auparavant, ils doivent quand-même vivre! Nous les retrouvons aujourd’hui en train de faire le bilan d’une sortie infructueuse de pêche. Jésus se présente, après trois ans de vie commune et trois jours de désastre total, comme si rien ne s’était passé, comme si c’était le jour de leur première rencontre, comme si c’était la première fois qu’il arrivait là et non!  

 

      Pierre se retrouve face à l’homme qu’il avait renié: qu’est-ce que ça lui fait? Essayons d’imaginer l’embarras terrible, la confusion et la douleur qu’il éprouve, en même temps que la surprise et la joie de le retrouver vivant devant lui! Jésus n’alourdit pas le sentiment de ce pauvre homme qui avait nié le connaȋtre. Jésus ne lui fait aucun reproche mais lui pose trois fois la même question, comme on fait avec les petits enfants: Pierre, m’aimes-tu? M’aimes-tu vraiment? M’aimes-tu plus que les autres? Le triple déni est guéri par une triple réponse d’amour. Jésus lui-même apaise la douleur de celui qui l’avait renié. Le pardon et la confiance que Jésus lui accorde font de lui un homme nouveau, plus fort, plus mature. Jésus confie son Église à Pierre, qui restera fidèle jusqu’à la mort. Le timide et peureux pȇcheur de Galilée, définitivement “converti”, se lance sur les chemins du monde pour finir crucifié la tête en bas, comme il l’avait souhaité, par respect pour son Maȋtre. La prière que Jésus avait fait pour la foi de Pierre lors de la dernière Cène a eu son effet!   

 

      Le rendez-vous en Galilée est aussi important pour notre vie spirituelle. Quand c’est la crise, quand la vocation est en danger, quand la mission ne donne pas de résultats, quand dans un mariage tous semble couler, c’est le temps de la foi, c’est le moment d’insérer “le mot de passe de la résurrection” et “revenir en Galilée”, là où tout a commencé, là où l’amitié est née, là où l’amour a germé. Pour les conjoints en particulier, la “Galilée” est l’autel où leur couple a commencé.   

 

      Jésus pardonne la faute de Pierre tout en montrant ne pas l’avoir oubliée. Même pour nous, le souvenir du mal commis ou reçu ne doit pas faire obstacle au chemin qui va suivre, au contraire: le fait de se rappeler de quelle manière nous avons été pardonnés et soulagés, nous donne un élan nouveau et multiplie par trois la mesure de l’amour! Au contraire, les personnes qui préfèrent rester coincées dans leurs tragédies relationnelles disent: “il est impossible de pardonner parce qu‘il est impossible d’oublier”; “je pardonne, mais je n’oublie pas”. Pourtant Jésus lui-même a pardonné sans oublier! Est-ce qu’elles pensent que Jésus est assez naïf pour nous demander l’oubli impossible d’un tort subi? Il est bien normal qu’on n’arrive pas à oublier, mais on peut en tirer un bénéfice, si nous sommes assez intelligents pour transformer le souvenir du mal subi en reconnaissance envers celui qui nous a pardonné comme il l’a fait avec Pierre!   

 

      Avec la troisième manifestation du Ressuscité et la triple profession de Pierre, l’Évangile de Jean se termine et le temps de l’Église commence. Les Apôtres laissent leurs embarcations pour toujours. Ils sont devenus des “pȇcheurs d’hommes”, comme Jésus le leur avait annoncé la première fois, le jour où il les avait rencontrés, sur ces mêmes rives!   

 

      Amen

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DESCENDU AUX ENFERS

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - II de Pâques (Jn 20, 19-31)                                                        

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis      

      

      “Moi, je suis le Premier et le Dernier, le Vivant: j’étais mort, et me voilà vivant pour les siècles des siècles; je détiens les clés de la mort et du séjour des morts” (Ap. 1, 17-18)

 

      La nuit de Pâques Jésus Christ est “descendu” au plus profond de la terre, au lieu que les hébreux appelaient “Shéol”, les grecs “Hadès”, et les romans “Infera”, trois dénominations qui, avec des nuances différentes, indiquent la même réalité. Les hébreux pensaient au “Shéol” comme à un lieu dans lequel l’homme, sa parabole terrienne achevée, va mener une existence d’ombre, vaine, sans vie ni relation, tel un avorton qui n’a jamais vu la lumière. Pour les grecs, qui étaient plus intellectuels, l’“Hadès” était le lieu obscur par excellence: “A-(v)id” = “je ne vois pas”” “je me retrouve en un lieu privé de vision”. Pour les romains, “inferus” voulait dire: “souterrain”, les cavernes, les prisons pour les criminels relégués en captivité, les entrailles de la terre . La nuit de Pâques, le Christ est descendu dans la cellule la plus profonde du Royaume des morts, où le Premier Homme, Adam, attendait le jour de sa libération avec les Anciens Pères. Nous le disons tous les dimanches dans le Credo: “Il est descendu aux enfers, le troisième jour il est ressuscité des morts”. 

 

Du point de vue étymologique, le mot “infera”, en latin, est tiré de l’adverbe “infra”, “en dessous de, inférieur à, en bas”. En français le même mot, qu’il soit au pluriel (“les enfers”) ou au singulier (“l’enfer”) signifie deux réalités bien différentes. Au pluriel, “les enfers” correspondent tout simplement à l’ancien “royaume des morts”, de tous les morts, au moins de ce qu’il en reste: des ombres sans conscience ni possibilité d’action, des “apparences” qui dans certaines conditions peuvent même se manifester et tromper les vivants. Dans la réflexion théologique chrétienne qui a suivi, comme le Christ nous a re-ouvert l’accès à la divinité, “les enfers” ont laissé la place à l’“enfer”, en tant que lieu de séparation et de douleur pour ceux qui refusent à tout jamais la communion divine. C’est la notion que nous avons reçue par le catéchisme. En termes modernes, cet “enfer” représente le choix terrible et définitif de la part de l’homme par rapport à Dieu, avec de sérieuses conséquences: absence d’amour, absence de communication, absence de relation. Plus qu’un “lieu physique” précis, l’“enfer” est une “décision” qui avec la mort s’avère irrévocable comme un testament. Personnellement, j’en ai eu conscience par un témoignage inédit que j’ai reçu:

 

      “Le désespoir des autres ne me touchait pas, je me sentais fort et puissant, mais j’étais toujours à la recherche de quelque chose que je n’arrivais pas à avoir, jusqu’à ce que ma vie terrestre se termine. Ma maladie me tortura quelques jours, et quand je compris que le moment était venu, ma souffrance était pour les choses que j’aurai laissées, pour les choses que j’aurais voulu posséder. Puis, lentement, je passai en un état dans lequel, en quelque secondes, je revivais toute ma vie. Je n’eus jamais un petit instant de repentance. Au contraire, je me disais: “j’ai fait tout ce que je voulais faire, et après pour moi il n’y aura plus rien”. J’étais en train de mourir, au moins c’était ce que je pensais. La mort n’existe pour personne: celui qui vit dans le bien, dans la Vie retrouvera tout, et plus que ce qu’il pourrait imaginer. Moi qui n’ai emmené que destruction, douleurs et pleurs, et qui jouissais à cause de cela, à présent je connais les douleurs que, vivant, j’ai causé aux autres …”

 

      Laissons de côté la tristesse d’une âme perdue, et cherchons à remonter les étages plus hauts. La cosmologie ancienne divisait le monde en trois plans: le “ciel” pour les êtres divins, la “terre” pour nous les hommes, et les “enfers” (shéol, hadès) pour les morts, les démons et les divinités chthoniques (liées à la terre). 

Il y a une belle BD, “Le soleil des morts” (1) qui représente comment pouvait être la vie il y a 4500 ans, en “une large vallée, creusé au cœur des Alpes, parcourue par un fleuve que l’on nomme aujourd’hui le Rhône …” L’auteur est un archéologue qui en interprétant les données fournies par des fouilles dans la nécropole préhistorique du “Petit Chasseur”, identifiée en 1962 face à la ville de Sion, montre de quelle façon la vie des premiers “citoyens” de la région était intimement liée au cycle du soleil et des saisons. En hiver le soleil “mourait” et allait de l’autre côté de l’horizon illuminer le royaume souterrain. Le problème se posait quand dans l’ “au-d’ici’’ la belle saison tardait, et les réserves alimentaires commençaient à s’épuiser: c’était une question de vie ou de mort! La croyance populaire se révoltait contre le chef de la tribu, qui en même temps exerçait le pouvoir chamanique et sacerdotal. Aujourd’hui les choses n’ont pas vraiment changé: si le système tombe en panne, personne ne saura l’expliquer scientifiquement, pourtant les gens veulent la tête du président, ce que démocratiquement l’on appelle: “démissions”.   

 

      Ce schéma du monde divisé en trois étages est désormais obsolète. Comme avec les instruments modernes d’observation nous avons augmenté notre perception sensorielle, nous nous sommes rendus compte que dans le ciel il n’y a que des milliards d’étoiles et des immenses phénomènes célestes, tandis que sous la surface de la terre il y a des masses énormes de minéraux et de métaux dans un état de pression et température inimaginable. Tout au plus, avec un coup de chance, nous pourrions rencontrer des extraterrestres. Et alors, où sont-ils passés, les esprits de l’“autre monde?”  L’homme moderne liquide la question en bloc, tout en croyant que “au-dessus” et “au-delà” de lui il n’y a rien, mais en réalité il ne se rends pas compte avoir transféré le monde des esprits en d’autres canaux de représentation. Chassés du cosmos, les esprits refont surface dans le monde de la culture, de la mode, de la bande dessinée, du cinéma, de la littérature, du rock … en conditionnant la vie des hommes - surtout des jeunes et des enfants - ni plus ni moins que dans la préhistoire. Le monde des esprits a été “transféré” de la cosmologie à la psychologie. D’après la psychanalyse (Freud en faisait un point en son honneur) les “enfers” pourraient s’appeler: le “Ça”, le monde de l’inconscient” qui est en nous. Dire que l’“enfer” des anciens correspond au “Ça” freudien n’est pas tout à fait exact, ce n’est que une métaphore, mais le concept est intéressant: vu que Freud a maltraité les anciennes représentations bibliques et mythologiques, il n’est pas grave de lui rendre la politesse en renversant ses catégories pour exprimer le message chrétien.      

 

      Bien en avance sur le père de la psychanalyse, Saint Macaire de Scété, moine et abbé égyptien du IVème siècle, dit: “quand tu entends que le Christ est descendu aux enfers et libera les âmes qui étaient prisonnières dans les tombeaux, ne crois pas que ces choses soient si lointaines de ce qu’il se passe aujourd’hui. Crois-moi: ton cœur est un sépulcre” ( ). Il est bien vrai que nos cœurs deviennent des tombeaux quand il y a la mort, le désespoir, l’angoisse, la peur, mais surtout quand il y a le péché. Je peux bien “descendre aux enfers” moi aussi, de mon vivant, quand je m’abandonne à l’ennui, à l’alcool, à la drogue, à une sexualité sordide, quand je passe ma vie en manipulant celle des autres. Et encore: un mariage qui devient difficile, un résultat médical funeste, une profonde dépression … ce sont comme des portes qui s’ouvrent sur un abîme, sur une “vie d’enfer” qui s’annonce, comme l’on dit. Le Christ n’y est pas descendu qu’une seule fois: il y descends continuellement, en tout endroit où il y a une personne liée à son mal: “Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur, Seigneur, écoute mon appel!”  (Sal 129)

 

      1) André Huot, “Le soleil des morts”, Ed du Lombard, Bruxelles, 1992

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DIMANCHE DE PÂQUES

LE MYTHE DE “SOLARIS” EN MODE “RÉSURRECTION”

Réflexion sur la réalité de Pâques

par Andrea De Vico, prȇtre

 

      Dans les lectures de la veillée pascale, si pour Moïse Pâques est l’exploit d’un peuple qui passe la mer et “naît” à la liberté, pour Ezéchiel l’objet de Pâques est la “renaissance” nationale: Dieu promet à son peuple le retour de l’exil, la purification des péchés, l’unification politique, un bon gouvernement de la part d’un pasteur envoyé par Lui et une vie heureuse sur la terre promise dans une alliance de paix. Existe-t-il meilleur projet? Et nous, comment imaginons-nous le futur du monde, Pâques de l’univers? La technologie, les sondes, les navires spatiaux, la conquête de l’espace? Quelle mer, quelles ondes pourrons-nous traverser, nous qui arrivons à peine à nouer contact avec le monde de l’autre, notre prochain, parfois si près de nous, à trente centimètres de distance?

 

      Le roman “Solaris” de Stanislaw Lem (1961) nous emmène à la frontière extrême de l’univers exploré. Solaris est une planète enveloppée par un seul immense organisme fluctuant, un océan infini, vivant en pensant, un cerveau liquide, incompréhensible, mystérieux, impénétrable, qui compose et décompose de gigantesques structures éphémères. Les scientifiques-astronautes s’y approchent pour l’étudier, mais c’est l’océan qui agit sur eux, en extrayant les souvenirs les plus intimes et en “matérialisant” les songes ou les spectres, les beautés ou les horreurs présents dans leur esprit. Le roman suggère l’idée que le contact eschatologique pourra se réaliser dans la dimension de l’amour: “Nous ne recherchons que l’homme. Nous n’avons pas besoin d’autres mondes. Nous avons besoin de miroir”. De cette oeuvre on en a tiré deux beaux films: une interprétation géniale du directeur russe Andreï Tarkovsky (1972) et une intéressante version revisitée, plus légère, non unanimement appréciée, de l’américain Steve Soderbergh (2002).      

 

      Dans “Solaris” de Tarkovsky, Sartorius est physicien original, inspiré par un bas concept utilitariste: la valeur de la science se rapporte au profit qui en résulte. L’océan de Solaris lui offre le “cadeau” qu’il mérite. Ainsi l’esprit de Sartorius finit par “accoucher” d’un “homunculus” inquiétant (petite créature humaine) qui incarne son étroitesse d’esprit. Par contre Chris est un psychologue qui se pose une question capitale: “Pourquoi explorer l’univers, si nous ne nous connaissons pas nous-mêmes?” À proximité de Solaris Chris commence à voir lui aussi une création “faite à son image”, ce qui lui permet de retrouver les lieux et les personnes qu’il a aimés, non sur terre, mais dans l’océan vivant de la planète. Le monde de Chris prend alors les contours d’une île qui se forme sur la planète lointaine, son île dans l’univers. Il expérimente la vie pour laquelle il était fait et surtout il retrouve le pardon de son père comme dans un tableau de Rembrandt.

 

      Dans “Solaris” de Soderbergh, Chris est un psychologue nihiliste: l’existence humaine n’est qu’une des milliards et des milliards de possibilités, un évènement aléatoire. Il est envoyé dans la station spatiale qui orbite autour de Solaris pour examiner une situation dangereuse. En effet il y a d’étranges phénomènes qui se produisent, l’équipage est à la limite de la paranoïa, les scientifiques sont dans un état d’aliénation. Chris, en tant que psychologue, cherche à comprendre le problème, mais tout de suite il est à son tour impliqué dans l’affaire. Après un premier sommeil dans la station l’océan pensant de Solaris travaille ses souvenirs profonds et lui fait retrouver sa femme vivante,  Rheya, “matérialisée”, alors qu’elle s’est suicidée voilà 10 ans. Mais c’est elle, ou ce n’est pas elle? S’agit-il d’une personne en chair et en os ou d’une forme d’hallucination? Ainsi commence un jeu dramatique d’identité et de reconnaissance. Matérialisation, résurrection? Au fond Chris est bien conscient du fait que la femme qui est devant lui n’est qu’une “copie” engendrée par l’océan pensant de Solaris, pourtant il sent renaître envers elle des sentiments qui s’étaient assoupis. 

 

      En réalité ce film qui semble du genre “science-fiction” est un voyage dans la psyché humaine, là où le sens de la culpabilité, chez Chris, a provoqué un court-circuit existentiel. Il avait un énorme remord, celui d’avoir été à l’origine du suicide de sa femme, une perte inassimilable. L’océan de Solaris lui offre une deuxième chance: réparer l’erreur du passé. En fait sa femme revenante dit à Chris que dorénavant il y aura la paix: “tout ce que nous avons fait est pardonné”. Au début du film l’amour des deux protagonistes avait été inspiré par un texte d’un poème: “And Death shall have no Dominion” (Et la Mort n’aura point d’Empire / Dylan Thomas’s, 1936), avec une référence évidente à la lettre de St. Paul aux Romains où l’auteur parle du salut par la foi. Cette très belle expression aura le pouvoir de projeter le couple au-delà de l’univers sensible. L’océan pensant de Solaris “matérialise” ce désir d’amour: tout est rendu, tout est pardonné. Théologiquement cela s’appelle la “rédemption”. Chris fait son choix, néglige sa mission et, au lieu de retourner sur la terre, décide de vivre avec elle en cet océan d’amour. À la fin du film, quand tout recommence dans le nouveau monde venu, un Chris complètement bouleversé demande à sa femme: “Je suis vivant, ou je suis mort?” Elle lui répond: “Nous n’avons plus à penser en ce termes-là”. Cela veut dire qu’il y a un lieu dans l’univers où la vie renaît et où la question de la mort ne se pose même plus: notre âme! 

 

      Le mythe littéraire et cinématographique de “Solaris” pose des questions philosophiques, psychologiques et théologiques de grande envergure. C’est une nouvelle manière d’explorer l’ancien rapport entre Dieu, l’âme et le monde, entre la faute et la rédemption. “Solaris” - on l’a bien compris - n’est pas un lieu physique dans l’univers, mais c’est la métaphore de notre monde intérieur, qui est créatif et que nous ne connaissons jamais assez. Cela est même dit par Héraclite au sixième siècle avant Jésus Christ: “Si tu te mets à voyager, tu ne découvriras jamais les limites de l’âme, même si tu devais parcourir tous les sentiers, tellement profonde est son logos [sa mesure]”.  (Fr. 51 - DK 45). Héraclite évidemment ne pouvait pas connaître les vaisseaux spatiaux et les distances exprimées par année-lumière, mais en parlant de “sentiers” et de “voyages” il disait la même chose que Stanislaw Lem. 

 

      Nous nous sommes arrêtés sur le mythe de “Solaris” car il se présente comme une allégorie du mystère pascal: il y a un peuple qui passe la mer et conquiert la liberté, et un Christ qui traverse la mer de la mort en y ouvrant un sillon, un sillage. Ce n’est pas pour rien que le prénom du protagoniste, Chris, est le plus “chrétien” que les deux premiers auteurs pouvaient trouver dans un monde soviétique qui avalait la liberté des peuples et empêchait n’importe quelle forme de référence religieuse. Grâce à “Solaris” la littérature et le cinema ont trouvé le moyen de faire passer un message théologique dans un contexte d’athéisme d’état. Il est clair qu’un mythe peut servir à montrer beaucoup de choses, même parfois le chemin inverse, à savoir l’impossibilité d’un discours du salut. Mais cela prouve encore une fois notre capacité à nous investir dans le futur du monde qui viendra: nous serons ce que nous aurons voulu être et il nous sera donné ce que nous aurons voulu mériter. Dans le “mode” et le monde de la résurrection, “nous n’avons plus à penser en ces termes-là”, et les déclarations d’athéisme d’un psychologue nihiliste ne peuvent s’estomper que par un acte de foi! La mer de la mort peut être le totalitarisme, la dictature, la crise, le terrorisme, elle peut être aussi mon inconscient en pleine tempête. Comme le Christ est descendu aux enfers et comme Chris a été confronté à l’océan de Solaris, moi aussi j’ai ma Pâques personnelle, un lieu à traverser entre des structures qui se forment et se dissolvent dans la “goutte” que je suis, entre pulsions et désirs, remords et délires en transformation continue. Ainsi, après avoir “purifiée” toute injustice dans mes relations, l’océan divin me rendra l’amour que j’aurais donné.                                                                                                                                                                           Fin                

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SAMEDI SAINT: LE COSMOS SUR LE CHAOS

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par André De Vico, prêtre

Année ABC - Pâques - Messe de la Nuit (Mt 28, 1-10; Mc 16, 1-8; Lc 24, 1-12)                                    correction française: merci à mes amis

 

 

      La scène nocturne de la Création nous montre la victoire du “cosmos” sur le “chaos”. L’ordre divin sur la Création veut que toute chose “passe” de la non-existence à l’existence, d’un état indifférencié vers un état d’ordre majeur. En fait, le mot hébraïque “Pesah”, “Pâques”, signifie “passage”. L’ancien rédacteur biblique indique ce processus par le nom de “Création”, ce qui veut dire: “donner une forme, une vie, une âme” à quelque chose qui avant n’existait pas. La Création est donc la toute première Pâques du monde: la Pâques de la Création! “Cosmos” en grec, et “mundus” en latin, , se traduisent dans les deux langues par “beauté” et “ordre”. Nous retrouvons d’ailleurs une trace évidente de cette signification dans des mots courants tels que “cosmétiques”, “im-mondice”.  

 

      Mais comment  passe-t-on du “chaos” au “cosmos”, de l’être indifférencié à la vie organisée ? Qu’est ce qui a pu générer ce changement progressif des êtres plus simples vers des êtres plus complexes? La matière, elle seule, est-elle en mesure de “produire” la structure la plus complexe de l’univers, le cerveau humain, jusqu’à “donner vie” à la conscience? 

 

      D’un côté, le “comment” cela se produit, se comprend toujours mieux, grâce aux connaissances scientifiques de plus en plus sophistiquées, mais le “pourquoi” cela se produit, nous plonge dans la nuit noire de l’ignorance, encore à l’âge des cavernes. Étonnamment plus on progresse dans la connaissance: “qu’est-ce que l’homme”, et moins on est en mesure de répondre à la question: “qui est l’homme”. Nous connaissons l’homme tel qu’un “objet”, mais nous ne savons pas vraiment grande chose de lui en tant que “sujet”.

 

      Certaines spéculations envisagent que le vie surgit “par hasard”, tandis que la successive évolution des vivants se passe “par nécessité intime” mais … par quel prodigieux miracle “le hasard” se serait-il changé en “nécessité?” On voit bien que le hasard est “capricieux”: comment a pu-t-il se permuter en un “devoir être comme ça?” Par ailleurs, dans la nature il existe des anomalies, des erreurs, des désastres, des générosités inutiles (comme le pollen au printemps ou les 15 millions de spermatozoïdes d’une seule heure d’amour), des cruautés animales horribles et des mécanismes qui ont même réussi à provoquer la totale destruction d’innombrables formes de vie, raisons pour lesquelles il est inutile de chercher un but, une finalité, en ce mouvement apparement totalement aveugle. 

 

      Dans un beau passage, en parlant de Saint Basile, Benoît XVI exprime un sentiment de tristesse à cause de la “tromperie” qu’un certain athéisme construit: “Je trouve que les mots de ce Père du IV siècle sont d’une actualité surprenante, quand il dit: ‘Certains, trompés par l’athéisme qu’ils avaient accueilli en soi, imaginèrent un univers dépourvu de guide et d’ordre, comme s’il était à la merci du hasard’. Combien de ces ‘certains’, aujourd’hui! Trompés par l’athéisme, ils estiment et cherchent à démontrer que c’est conforme à la science de penser que le tout soit sans guide et sans ordre. Le Seigneur avec les Écritures Saintes réveille le sommeil de la raison et dit: ‘au commencement, c’était la Parole créatrice’. Cette Parole qui a créé le tout, qui a créé ce projet intelligent qu’est le cosmos, tout de même, est amour!” (Audience Générale du 09-11-05)

 

      Il s’agit d’une remarque qui ne veut certainement pas vexer l’intelligence de ceux qui parcourent la voie de l’athéisme. Il ne s’agit pas non plus, d’une notion qui veut encourager des positions identitaire, creusant un fossé entre “nous” et “les autres”, bien au contraire! Nous avons les mêmes défauts que les autres, et cela nous arrive à nous aussi de nous tromper et de faire fausse route, même comme hommes d’Église et personnes de foi. Nous avons même su faire un usage manipulateur et pervers de l’évangile et du sacré. Si nous étions des êtres parfaits, nous serions des divinités bien installés sur la tour de notre “ego” pour mieux profiter de la vie des autres, de leur liberté, de leur sang. De la même manière, un athéisme qui cherche sa justification dans les perversions de la religion, s’avère une tromperie au carré. Et si nous voulons faire l’apologie d’une religion assiégée par l’athéisme, la tromperie s’élèvera à la puissance du cube, nous nous n’en sortirons jamais, et personne n’aura rien gagné.  

 

      La très belle et poignante solennité du film “Interstellar” montre le sentiment d’un homme face à un univers hostile, réfractaire à l’exploration, aux planètes inhospitalières, et des confins lointains aux barrières temporelles insurmontables. Il n’y a pas de références religieuses, le cosmos n’offre pas de possibilités de salut, donc l’homme cherche à s’en sortir tout seul, sans aide externe, ni de la part d’aliens ou même de Dieu. Le protagoniste reste coincé dans un “tesseract” (figure géométrique complexe) duquel il ne pourra se libérer. Une incroyable échappatoire que le directeur athée réussit à s’inventer et à offrir à son héros, c’est l’“amour” pour sa petite fille. Ah, heureusement dans l’univers “quelque chose” existe, et s’appelle: “amour!” Mais le temps d’une homélie suffit au Pape pour le dire, “Interstellar” a dépensé des millions de dollars en effets spéciaux pour raconter cet amour plus fort que le cosmos, entre un père et sa petite fille.     

 

      En outre, si dans “Star Trek” la devise pourrait être “audace, exploration et connaissance”, “Interstellar” dégonfle tout propos de connaissance en un léger “stay home”, “reste chez toi” “ne pars pas”. Ainsi l’humanisme athée d’ “Interstellar” révèle une étroite parenté dans l’ancien paganisme, quand les hommes, intimidés par les forces de la nature et les caprices du destin, trouvaient le réconfort des représentations anthropomorphiques des phénomènes naturelles. Mais les dieux de la nature, envieux de la félicité humaine, avaient trouvé le moyen de les retenir au niveau de la surface terrestre, comme l’univers athée d’ “Interstellar” l’a fait. Il y a donc une certaine forme d’athéisme qui consiste à s’empêcher d’aller plus loin: “Star Trek” cède sa place à “Stay Home”, tandis que la Pâques nous donne l’ordre de: “Franchir la Passe!”

 

      Les textes que nous lisons la nuit de Pâques nous offrent une meilleure direction à suivre. Il y a une “Parole” qui a créé le monde, qui est intervenue dans l’histoire de l’homme avec une force de libération, et qui en troisième lieu, dans la personne de Jésus, a vaincu le péché et la mort. Ces événements liés à la Parole impriment une accélération à nos engagements, et nous montrent en quel sens le temps est vraiment “relatif”: “annoncez, faites vite, ne perdez pas de temps!” Nous qui le suivons, nous devons agir de la même manière: créer, libérer, assainir! Ce faisant, la mort n’aura pas le dernière mot, et nous aurons participé à l’œuvre divine: donner au cosmos la victoire sur le chaos! 

 

      Amen

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JEUDI SAINT, LE DRAME DE JUDAS

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

Année ABC - Jeudi Saint (Gv 13, 1-15)                                                       

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge …”

 

      Dans une Création si harmonieuse et parfaite, on constate un principe de disharmonie qu’il est correct d’appeler: “Diable”, tiré du grec “dia-ballo”, qui signifie “diviser”. Le “Diable” est la personnification de la division, il est celui qui divise: “le Diviseur”. Par contre, le mot “Symbole” est tiré de “syn-ballo”, qui signifie: “mettre ensemble, unir”. Pour les chrétiens, le symbole par excellence, le “Symbole de la foi”, l’Eucharistie, est le Christ lui-même! Il n’est donc pas étonnant qu’à l’instant précis où Jésus annonce le nouveau symbole de l’unité que le Diviseur s’insinue! Jésus rompt le pain pour que tous soient un, mais Judas a déjà pris ses décisions. 

 

      Plus tard Jésus annonce la trahison, mais il ne dit pas le nom de celui qui va le trahir. Tous se regardent, extrêmement bouleversés, ne sachant pas de qui il parlait, vu qu’il était si bien caché! Pierre, pour avoir l’information, fait signe à Jean, le disciple qui est dans la confiance, et celui-ci, à voix basse, repose la question à Jésus: “Seigneur, qui est-ce?” En signe de réponse, Jésus trempe une bouchée et la donne à Judas. “Et, quand Judas eut pris la bouchée, Satan entra en lui. Jésus lui dit alors: ‘Ce que tu fais, fais-le vite’ ” (Gv 13, 25-30). Des icônes montrent la figure de Judas dans l’acte furtif de quitter la salle, en train de vomir la bouchée de la trahison. On dirait que Judas ne communie qu’extérieurement, mais qu’il n’arrive pas à digérer la bouchée, parce qu’il a déjà dans l’idée pris la décision de le trahir. La “première communion” de Judas! 

 

      Dès l’antiquité on a écrit des romans (dits “apocryphes”, “successifs”) qui se prolongent idéalement dans certains films d’aujourd’hui, qui proposent l’idée d’un Judas “prédestiné” à la trahison, parce qu’un traitre était nécessaire au fonctionnement du plan divin du salut! Le film-culte “Jésus Christ Superstar” en est un exemple: une magnifique création “rock” des années ’70, que certains jugent “magnétique, accablant, émouvant”, et d’autres comme “un blasphème contre le Christ”. En réalité, les auteurs déclarent vouloir présenter la figure du Christ telle que Judas la voyait. Le film développe la thèse que Judas ne croyait pas vraiment que Jésus était Dieu, mais qu’il n’était un simple conducteur de foules. Judas éprouvait envers lui un excès d’admiration, et il pensait de devenir lui-même un grand homme, se mettant dans son ombre, mais il en fut déçu, parce que le mouvement créé par lui, à moment donné, lui échappa. Judas l’aurait donc trahi pour cette raison: après l’avoir idolâtré, il l’a envié. 

 

      Dans la danse finale, un Judas virtuellement réhabilité pose sa question capitale: “Jésus Christ, qui es-tu? Qu’est ce que tu as sacrifié? Tu penses vraiment être ce qu’ils disent de toi?” En un mot, ce film montre Jésus du point de vue du “Diviseur”. Une telle perspective a toujours un grand impact sur le public: le point de vue de Satan est toujours plus attrayant, non pas par la beauté de Satan lui-même, mais par la fascination de sa beauté déchue. La ruine du monde serait plus intéressante que le monde lui-même. Une cathédrale qui brûle fait plus de sensation qu’une cathédrale qui exerce ses fonctions sacrées: célébrer le Mystère Pascal du Christ. Monument National, ou Mystère Pascal? En tout cas, nous sommes tous touchés et consternés! Pour revenir au film, le fait est que, afin d’éviter toute polémique, les auteurs déclarent de ne pas toucher la question de savoir si Jésus était Dieu ou non: chacun donnera sa réponse, comme au seuil d’une Cathédrale cruellement blessée par le feu, ce lundi saint 2019.     

 

      En réalité, le drame de Judas est bien plus sérieux que ces hypothèses farfelues que l’on fait pour le disculper. Si nous voulons donner des réponses appropriées au cas-Judas, ce n’est pas en s’appuyant sur la mauvaise idée de la prédestination, ni à partir de l’évangile de Jésus Christ selon Dan Brown, mais en travaillant les témoignages des quatre évangélistes, qui d’ailleurs sont les seuls à avoir vu et transmis les faits directement. Tout au plus, on pourrait ouvrir un bon chapitre de théologie sur “la prédestination de l’homme au salut, selon le plan divin”.  

 

      Il faut chercher à comprendre pour quelle raison Judas est précipité en un abysse d’abjection jusqu’à vendre son Maître pour un peu d’argent. Il a eu la grâce d’être appelé dans le nombre des Apôtres, mais évidemment l’élection divine ne suffit pas pour assurer le salut. Les Évangiles parlent d’un besoin irrésistible de possession, de sa part. Il avait la bourse du groupe, et de temps en temps il faisait des petits retraits en sa faveur, tel un sacristain indigne de confiance. Dans le cas de Judas, Satan avait profité de cette fissure, pour se glisser dans son esprit. Dans les cas d’épilepsie ou de maladie psychique, on parle facilement de “possession démoniaque”, mais on ne prête guère attention à la vraie “possession” qui se produit quand l’esprit d’un homme - pourtant physiquement en bonne santé - se laisse envahir par la mauvaise volonté de prévaloir sur les autres.

 

      Le drame de Judas ne cesse de secouer les consciences. Tout chrétien peut considérer avec horreur la possibilité d’être lui-même un Judas, s’il trahit son Maître, sa foi, sa morale, sa communauté de frères. Cela signifie que moi aussi je risque de devenir un “possédé”, quand je prends des telles décisions. C’est moi qui donne la possibilité à Satan d’“entrer” en moi, avant même de consommer mon crime! Ce n’est pas Dieu le mystère: il réside plutôt dans la part d’un homme qui, au lieu de choisir le mieux, se dirige vers le pire! Ce fameux discours de la “prédestination” de Judas à la trahison n’est qu’une mesquine excuse des mauvaises consciences qui cherchent à impliquer Dieu dans les actions qu’elles ont choisi de faire. Ce n’est pas pour rien si de temps en temps il y a quelqu’un qui cherche à réhabiliter Judas, le soustrayant à ses responsabilités, afin d’atténuer ses propres responsabilités! Il y a des gens qui abhorrent tellement toute considération des conséquences de leurs actions, qu’ils donneraient à Lucifer lui-même la possibilité de se convertir! 

 

      En réalité, ce soir de la dernière cène, Jésus a prié aussi pour Judas. Jésus ne l’abandonne même pas quand Judas, ayant ouvert son cœur à Satan, consomme sa trahison: “Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le!” (Mt 26, 50) “Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme?” (Lc 22, 48). Au moment exact où le Malin achève son chef-d’œuvre de méchanceté, Jésus jette un pont de miséricorde infinie, en appellent Judas avec le doux nom de “ami!”

 

      Nous ne savons pas si ce suprême geste d’amour de la part du Maître a fait une brèche dans son cœur, si Judas a retiré ou pas sa décision. Nous ne pouvons pas dire si l’abîme du désespoir de Judas a pu être comblé par la haute miséricorde du Christ. La trahison de Judas a été le plus odieux et diabolique des péchés, mais cela n’a pas forcément conduit à sa perte. En effet, Pierre aussi a renié le Christ, mais il a demandé pardon. Il n’y a que le désespoir du salut, qui puisse perdre un homme! Au diable la très mauvaise idée de la prédestination au mal!

 

      Amen 

      

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COMME DES RAMEAUX D’OLIVIERS

Monition avant la Messe

Année C - Dimanche des rameaux (Lc 22,14-23.56)                                  

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

      “Les enfants des Hébreux, portant des branches d’olivier, allèrent au-devant du Seigneur; ils criaient et disaient: Hosanna au plus haut des cieux.” (antienne à la Messe) 

      

      Dans le drame de la passion nous trouvons toute sorte de contradictions: des gens qui applaudissent, des gens qui maudissent; des prêtres qui condamnent, des politiciens qui s’en lavent les mains; un disciple qui renie et pleure, un autre qui trahit et court se pendre … Tout commence avec l’enthousiasme d’une foule de pèlerins qui accompagne Jésus comme un roi qui prend possession de son royaume, désarmé et bénissant, chevauchant une ânesse avec son petit à côté, entouré d’enfants et de leurs mères en fête, et de spectateurs occasionnels … Rien d’organisé, un triomphe spontané, une solennité modeste, des gens qui étendent leur manteaux, des garçons qui coupent des rameaux et les secouent en faisant du bruit. Un roi sans couronne, sans palais, sans cour, sans soldats, sans chevaux, sans conquêtes, un roi qui dit être à la tête d’un royaume qui n’est pas de ce monde, au point qu’aucune armée ne peut venir lui porter secours contre ses ennemis … 

     

      Il ne s’agit pas d’une menace politique réelle, on dirait plutôt du folklore, pourtant le chefs et les notables de la ville sont nerveux: “qui est-ce?” “le prophète Jésus, qui vient de Nazareth!” Les vieux adversaires se mobilisent et profitent de l’occasion pour régler leurs comptes avec lui avant Pâques. Ils organisent la trahison, l’arrestation, le recrutement des faux témoins, tout en impliquant l’opinion publique. On parle du même peuple, des mêmes personnes, du même lieu: ceux qui avaient proclamé “hosanna” commencent à hurler: “crucifie-le!” En peu de jours, la foule passe de l’enthousiasme à la colère: le pouvoir médiatique des prêtres de l’époque! Tous ont parlé, proclamé, accusé, jugé, blasphémé … la terre aussi a fait entendre ses secousses, et le voile du temple s’est déchiré.      

 

      En arrière-plan de ces événements se dresse un témoin muet: l’olivier. Ses rameaux ont caractérisé le triomphe à l’entrée de la ville sainte. Dans le jardin du Gethsémani il y a des oliviers qui, avec leurs torsions centenaires, semblent vouloir s’associer à la passion. Sur le Golgotha, a-t-on raison de penser que la croix a également été tirée d’un olivier? La tragédie terminée, le rideau tombé, le calme rétabli, voici la figure de Joseph d’Arimathie qui se distingue: lentement, sans se soucier ni du régime ni de l’opinion publique, Joseph s’intéresse à l’enterrement, à ses frais, dans un terrain à lui, qui sera le jardin de la résurrection, entouré d’oliviers.      

      

      Ȇtre au centre de l’attention publique est considéré un succès. Tous veulent triompher ou, au moins, se faire remarquer. Mais l’objet de l’espérance chrétienne est ailleurs, il faut aller plus loin, il faut traverser les ténèbres théologiques. 

 

      En ces jours de Semaine Sainte,  éteignons tout canal de distraction, évitons toute dissipation. Avec notre recueillement et notre adoration silencieuse, cherchons à être comme ces rameaux d’oliviers: des témoins de la Passion, de la Mort et de la Résurrection du Christ! Que ces rameaux soient le signe de notre volonté de suivre le Seigneur jusqu’au bout, pour pouvoir enfin participer à sa gloire!          

  

      Amen

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