Les sentiers de la Parole

Chemins parcourus par les brebis en recherche de nourriture à travers la montagne. 

Salut ! Bienvenue pour marcher à mes côtés sur les sentiers de la Parole de Dieu. Je te propose chaque semaine, au rythme de la liturgie, une réflexion à partir des lectures du dimanche. 

 

Abbé Andrea De Vico

Adepte de trekking, en montagne et ... dans  l'âme!

 


LE MESSIE ASSOUPLI

Année A - III Advent (Mt 11, 2-11)                                                                                           Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par André De Vico, prêtre                                                            

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Jean le Baptiste entendit parler, dans sa prison, des œuvres réalisées par le Christ. Il lui envoya ses disciples et, par eux, lui demanda: ‘Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?’ ”

 

      Dimanche dernier Jean nous est apparu en tant que prédicateur et baptiseur de nombreuses foules. Nous le voyons aujourd’hui tout seul, en prison, à la merci d’Hérode, dans la forteresse de Machaeron. Plus personne ne semble se souvenir de lui, à part quelques visites d’un petit groupe d’adeptes, qui lui parlent d’un Christ très différent de celui qu’ils imaginaient. Jean avait prêché un Messie justicier, qui punirait sévèrement les pécheurs, comme lorsque l’on rejette le déchet avec la pelle à vanner, ou que l’on coupe un arbre qui ne donne pas de fruit. Un Messie-leader qui, avec un acte de force, aurait vaincu l’ennemi et libéré le peuple.

 

      Mais Jésus - rapportent les disciples du Baptiste - est en train de faire tout le contraire: il ne juge pas, il ne condamne pas, il semble être un bon type qui s’adresse à tous, qui fréquente tout le monde, les pauvres en particulier. De plus il mange avec les pharisiens, il accompagne les pécheurs, il prend contact avec des gens impurs et de mauvaise réputation. Un Messie “assoupli”, sans moyens, un véritable échec du point de vue de la propagande que Jean avait faite: “quel genre de Messie nous as-tu  prêché? ce Jésus que tu avais dit être l’Agneau de Dieu …”

 

      Il y avait déjà eu des frictions au sujet du jeûne, entre les disciples de Jean et ceux de Jésus. Maintenant l’occasion est bonne de rouvrir la controverse: “vois bien que le Messie que tu nous as demandé de suivre  fait ceci et fait cela …” Nous comprenons bien que Jean, lui aussi saisi par la perplexité, envoie des messagers à Jésus pour lui demander: “Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?”

 

      En recevant les ambassadeurs, Jésus répond en citant Isaïe: “Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez: Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle”. Cependant, en citant Isaïe, Jésus le censure, car il omet des versets qui parlent de vengeance et d’extermination des ennemis. Confirmant la venue du Messie dans sa personne, Jésus omet les traits de la violence. Il dit ne pas utiliser la force, mais s’approcher des malades, des pauvres, des nécessiteux: “Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute”. En fait, un Messie miséricordieux est un scandale, car la miséricorde n’est pas prévue par ceux qui s’attendent à une manifestation implacable de la justice divine. Même Jean a été pris par la surprise! Les ambassadeurs comprennent la réponse de Jésus, ils la désapprouvent, ils se retournent et partent: ce Jésus n’est pas du tout le Messie qu’ils attendaient.

 

      À ce moment-là, Jésus commence à louer le Baptiste, sans se sentir offensé par le fait que Jean ait douté de lui, et demande aux gens: “Qu’êtes-vous allés regarder au désert? un roseau agité par le vent?” Le roseau est l’image de l’opportuniste, c’est-à-dire d’une personne prête à se soumettre à toutes les situations afin de rester à flot et de s’assurer une part de pouvoir. Non, Jean n’est pas un opportuniste, il ne s’est pas plié au compromis, il a eu le courage de dénoncer le roi qui couchait avec sa belle-sœur.

 

      Même de nos jours, les attentes messianiques restent d’actualité et ont la même couleur que  celles des disciples du Baptiste: ce sont des attentes politiques! On s’en prend aux politiciens, sans penser que nous attendons d’eux un certain comportement! Il y a toujours des gens qui attendent un chef, un président, un dictateur, un meneur ou un libérateur qui puisse remettre les choses en ordre, même par la force. Les films américains et les jeux vidéo qui ont conquis la planète des jeunes sont tous remplis de ces héros messianiques qui, pour rétablir la justice, déchaînent la violence vindicative de Lamech. C’est comme si pour eux, même l’Ancien Testament n’était pas encore arrivé.

 

      Quelque chose de semblable se passe dans nos communautés ecclésiales ou civiles. Puisque les choses ne vont jamais dans le bon sens, il existe toujours un secret espoir qu’en changeant de maire ou de prêtre, en changeant de président ou d’évêque, les choses vont forcément s’améliorer.

 

      En réalité, en tant que vrais disciples du Christ, nous devons cesser d’espérer qu’un autre viendra régler nos problèmes. C’est à nous de semer la graine de la Parole! Nous sommes une petite communauté d’hommes et de femmes qui sillonnons la mer de l’histoire en introduisant des graines d’espoir. Voici les signes qui anticipent la joie du Royaume à venir: les barrières s’effondrent, la discrimination est surmontée  et les pauvres sont soulagés. Nous aussi, comme le Messie affaibli, nous ne disposons pas de moyens extraordinaires pour établir la justice et la paix: le Royaume de Dieu naît dans les cœurs et se propage de bouche à oreille!

 

      La question potentiellement impertinente de Jean nous concerne donc de très près. En effet, Jean, le cousin humain du Christ, n’étant rien moins que son “précurseur”, a lui-même douté de celui qu’il connaissait bien et au sujet duquel il avait prêché. Dès lors, comment pouvons-nous nous étonner du fait que nous-mêmes, avec toutes les dévotions et les prières que nous adressons au Seigneur, nous vivions une foi souvent accompagnée des ténèbres et du doute? C’est un signe que le doute fait partie du chemin de foi, et nous devons nous méfier de ceux qui disent … n’avoir aucun doute !!! Les certitudes absolues mènent au fondamentalisme, à l’intolérance et à la non-acceptation de l’autre! 

 

      Parfois, le chemin est tellement difficile que je me demande: “Seigneur, es-tu celui qui va me sauver, ou dois-je m’adresser à un autre?” Il est important que je lui pose la question: certainement, me répondra-t-il, comme à son cousin dans sa prison. Pourtant, en dépit de mes doutes, il est sûr que Jésus m’adressera des mots d’appréciations. Le sentiment de ma bonne conscience l’atteste. Merci, Seigneur, pour la modestie de ma foi!

 

      Amen 


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L’INIMITIÉ PRIMORDIALE

         L’Immaculée Conception (Lc 1, 26-38)                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes      

par André De Vico, prêtre                                                            

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

     “Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance: celle-ci te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon” (Gen 3, 15)

 

      La réalité de “l’Immaculée” se démarque dans le contexte de la rébellion de Lucifer et de ses anges. L’inimitié primordiale est la trame de fond d’une histoire qui se répète toujours de la même manière. Les hostilités présentes dans le monde d’aujourd’hui ne sont que la pointe de l’iceberg d’une lutte plus profonde dans le monde des esprits déchus. Cette lutte reflète l’ancienne “rouille” entre Dieu et les anges rebelles. Le mal qui se développe en nous n’est rien d’autre qu’une “mise à jour” du mal présent dans le monde, et le mal qui existe dans le monde traduit en termes d’actualités ce qui se passe dans le monde des esprits dégénérés.

 

      Même dans le paradis de notre enfance, il y a eu un moment décisif lorsque, pour la première fois par exemple, nous avons vu un jouet entre les mains d’un autre enfant avec la détermination consciente de vouloir le posséder également. Nous nous sommes intéressés à l’objet, nous nous sommes aussi disputés pour le conquérir, mais dès que nous l’avons eu entre nos mains, l’intérêt a rapidement chuté, l’objet a perdu sa valeur et nous l’avons abandonné au sol, pourquoi? En réalité, nous ne voulions pas le jouet en tant que tel, en raison d’une de ses qualités intrinsèques, mais nous le voulions car il était l’objet du désir d’un autre enfant. À ce moment-là, c’est comme si les eaux du désir s’étaient divisées et nous avons été confrontés à deux options possibles: soit profiter de l’occasion du jouet pour entrer dans une relation créative avec l’autre, soit assumer l’étrange et incompréhensible décision de vouloir être à la place de l’autre, de vouloir être comme l’autre, d’acquérir une importance reflétée par l’autre. Dans le premier cas, nous aurions emprunté avec bonheur la voie du “désir fécond”, qui génère d’autres désirs et se lance à la recherche du meilleur bien possible. Dans le second cas, nous nous serions laissés aller au “désir envieux”, un regard fixe et déchiré par la jalousie, collé à l’autre, levé vers l’idole de notre impuissance suprême.

 

      Un cas similaire se produit, par exemple, dans le cas classique de deux filles qui s’aiment, qui sont amies inséparables, qui partagent les mêmes intérêts, qui aiment les mêmes choses, qui rient ensemble, qui dorment ensemble, qui vont au cinéma ensemble, qui vont faire du shopping ensemble … Normalement, c’est une “répétition générale” entre pairs avant d’entrer dans une relation plus exigeante (et risquée) avec l’autre sexe, mais tout ne se passe pas toujours bien. Quand l’une des deux tombe amoureuse d’un garçon et l’épouse peut-être, que fait l’autre? Demeure-t-elle sans réagir? Non, il est probable qu’elle aussi tombera amoureuse du même homme et qu’elle cherchera à pouvoir le conquérir, pour devenir quelqu’un, ne pas rester en arrière. Ayant réussi, elle le rejette comme un jouet usagé. Ce n’est pas qu’elle aie voulu offenser directement son amie, ou qu’elle aie eu un réel intérêt pour ce gars-là, non: la jeune femme était tout simplement “envieuse”, c’est-à-dire qu’elle a commencé à désirer le désir de son amie. En fin de compte, un homme disputé entre deux femmes finit toujours par jouer le rôle du merle. Les deux femmes - à la limite - pourraient même redevenir amies et rire de ce qui s’est passé, pendant que l’homme reste là-bas, se demandant ce qui s’est passé. 

 

      Ce ne sont que deux expériences de psychologie commune, mais si nous les abordons avec l’“œil théologique”, nous verrons le fond sombre de “l’inimitié primordiale”. Nous disons cela simplement pour avoir une idée de la façon dont le “péché originel” fait surface et se manifeste dans nos vies. Chaque fois que nous décidons de  trahir ou  de voler, en connaissance de cause, en voulant réellement trahir et voler, nous pouvons presque sentir la morsure de Satan se déverser dans le sang comme de la bile dans l’intestin.

 

      Dans les récits d’exorcismes célébrés pour aider les personnes qui souffrent, il est facile de deviner la raison de cette “inimitié primordiale”: l’envie de Satan, comme dans cet inédit de 2015:

 

      Exorciste: / “Va-t’en, Lucifer, au nom de Jésus-Christ qui t’a créé”. Lucifer: / “Qui m’a créé? Idiot, celui qui est en second par rapport à moi, pouvait-il me créer? Il est en second par rapport à moi!” Ex: / “Que de bêtises, ce que tu dis!” Lu: / “Incarné dans une réalité plus petite que la mienne, mineure, moins que la mienne!” Ex: / “Est-ce que cela te dérange? Le fait qu’il ait choisi des petites créatures à la place de toi?” Lu: / “Il s’est humilié dans une nature en dessous de la mienne, tu comprends? Va voir qui est supérieur! Il s’est incarné dans une créature humaine très limitée et corruptible!”

 

      Dans ce cas également, nous avons trois acteurs: Dieu, Lucifer et la chair humaine, que l’ange de lumière a vu - pour la première fois - comme une sorte de jouet primordial dans les mains de Dieu. Comme Lucifer soupçonna l’Incarnation de la Parole dans la nature humaine, au lieu d’établir une nouvelle relation avec Dieu, dont - en tant que créature - il aurait également été bénéficiaire, il a préféré  réagir furieusement, en se rebellant. Une envie suffisante pour compromettre l’ordre du paradis et transformer la bonté native de la créature en une malice acquise parfaite.

 

      Depuis lors, jusqu’à aujourd’hui, l’ange déchu met en pratique plusieurs tentatives pour “prendre possession” de la créature humaine, comme s’il s’agissait d’un jouet à maltraiter, d’un merle à mettre dans la cage, mais il échoue complètement, parce que la personne humaine est la “possession exclusive” de Dieu. Lorsque nous disons qu’une âme est “possédée” par le diable, ce n’est qu’une métaphore pour exprimer le malaise d’une personne divisée en elle-même. Le diable, “anti-personne” par définition, ne peut pas “posséder” mon âme même si je la mets en vente sur eBay. Il ne peut que faire de pénibles tentatives enfantines, d’adolescent, de “singe de Dieu” (dirait Saint Augustin), voulant devenir “comme Dieu”, pour ne pas rester en arrière. Il n’est donc pas une chose négligeable de décider de briller de sa propre lumière, ou d’une lumière réfléchie, d’être soi-même ou de regarder les autres, de s’habiller, de chanter, d’être riche, d’avoir une maison ou une voiture comme un autre, ou de partir en vacances là ou l’autre est allé. L’envie devient le pain quotidien, dans la famille et dans le voisinage, dans le commerce et dans la politique, dans le monde du spectacle et de la télévision ... La publicité, en particulier, représente pour un tiers de son volume une monétisation effrontée du désir envieux, une claire instigation de l’envie.

 

      Voyant que l’ange aussi peut pécher, les anges restés fidèles à Dieu ont vécu une horreur inconnue et ils en ont pleuré, comme seuls les anges savent pleurer. Cependant, après la grande nouvelle de l’Incarnation, quelque chose a ramené le calme dans le ciel: les anges ont vu Marie dans le projet de Dieu et ils ont salué la future reine. Après la dévastation de la haine, voici une lueur de beauté, une humble créature appelée à réparer l’échec de cet orgueil. Ce n’est pas pour rien que la théologie et la piété mariale, dès le début, ont appliqué à Marie les paroles que l’Écriture réfère à la Sagesse personnifiée, présente “ab aeterno” à l’esprit de Dieu, comme un architecte sur son banc de travail, comme nous le voyons dans cette belle paraphrase qui reprend l’idée d’une “possession”:

 

      “Depuis le début Dieu me possédait, depuis la nuit des temps, avant son œuvre! Le monde n’était pas encore créé, mais j’étais déjà conçue! Le Seigneur m’a créé dans la justice, m’a pris par la main et m’a sauvée! Pour moi les ténèbres se transforment en une lumière sans fin!”

 

      Bien. Si, grâce à l’Immaculée, personnification du plan divin, les anges se sont senti à l’abri, nous le serons encore plus, nous-mêmes qui faisons l’expérience de “l’inimitié primordiale” chaque fois que nous nous regardons de travers, enviant chez les autres ce que nous ne possédons pas encore!

 

      Amen 

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JE NE SAIS PAS, DONC JE VEILLE

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes                 

Année A - I Advent (Mt 24, 37-44)                                               

par André De Vico, prêtre

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue

 

 

      “Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient … Tenez-vous donc prêts, vous aussi: c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra”.  

 

      Le premier dimanche de l’Avent signe le début de la nouvelle année liturgique qui, avec son cycle de lectures de trois ans (années A, B, C) reprend la vie, l’enseignement et le mystère du Christ. C’est une invitation à recommencer, à écouter la Parole sur un plan supérieur. La liturgie est comme un serpentin qui se tourne et tourne sur l’axe du temps, il revient donc toujours sur lui-même mais jamais au même endroit. La liturgie a le regard tourné vers la venue du Christ, comme en témoigne le formidable appel de ce dimanche: “Veillez, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra …”

 

      Et pourtant, à la Messe, il n’est pas rare de ressentir un sentiment d’ennui et de répétition, jusqu’au rabâchage. Si une célébration est médiocre, cela ne dépend certainement pas de la Liturgie, mais de son manque de préparation, du type de participation, de la disposition personnelle de chacun. Nous pensons au pauvre prêtre forcé à courir d’une église à une autre, à sauter d’un horaire à l’autre, le dimanche. Nous pensons à l’attitude passive des gens “habituées”, distraites ou pressées, qui vivent un événement les yeux ouverts, sans trop comprendre ce qui se passe. Nous pensons aux interminables bavardages du début et de la fin d’une célébration … à ceux qui gardent un œil sur le téléphone portable … à ceux qui mâchouillent leur stupide chewing-gum … Une Liturgie solennelle avec un résultat médiocre est comme la médaille et son revers. 

 

      “Je ne sais pas” le jour, ni l’heure. Je sais juste que je ne sais rien. Bien que je m’applique à l’étude de Dieu, de l’âme et du monde, la chose la plus sûre que je sache est que “je ne sais pas”. Le Qohelet, sage agnostique et désillusionné de l’Ancien Testament, deux siècles avant le Christ avait déclaré: “Dieu dans le cœur humain a mis le sens de l’éternel, mais sans que l’homme puisse saisir le début et la fin de la création divine” (Qo, 3, 11). Cela signifie que même si j’ai une certaine “vision globale” ou une “vue panoramique” sur le monde, je ne peux pas complètement comprendre le projet de création. Bien que je voie le temps passer en ce moment particulier, je ne peux pas dire d’où je viens ni où je vais. Bien que j’ai dans mon cœur un besoin d’harmonie et de bonheur, je le vois ponctuellement nié par les faits, et “je ne sais pas” dire pourquoi. Plus j’y pense, et plus le sens de mon identité, de mon origine, de mon destin, m’échappe. Plus j’examine, plus le mystère s’épaissit. C’est un supplice constant pour ma faible intelligence, qui livrée à elle-même ne peut pas étendre une texture sensée de tout ce qui la concerne, comme si Dieu avait revendiqué pour lui-même la connaissance du Principe et de la Fin, de l’Alpha et de l’Oméga.

 

      Comme “je ne sais pas”, je peux réagir de manières différentes. Je peux faire comme ceux du temps de Noé: “... on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari … les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis” (Mt 24, 38-39). L’Évangile établit un parallèle entre la génération de Noé et celle de Jésus, une génération plus inconsciente que perverse: ils ne pensaient qu’à manger, à boire et à s’amuser, sans se rendre compte de la ruine qui incombait sur eux. Ils ne se doutaient de rien, jusqu’à ce que le déluge ait bouleversé la vie quotidienne et répétitive de cette génération. Ou puis je peux faire comme les contemporains de saint Paul, qui s’amusaient grâce aux “orgies et beuveries, luxure et débauches, rivalité et jalousie” (Rm 13, 13). Chez Isaïe, les désespérés de la vie ne savent rien dire d’autre que: “mangeons et buvons, car demain nous mourrons” (Is 22, 13).

 

      Tout cela remet également en question notre génération, si engagée à dépenser, acheter, consommer, jeter, remplacer ... L’inconscience et la perversion sont toujours les mêmes. Le mal est banal, il est comme le porno au lieu de l’amour: il se répète toujours de la même manière, compulsivement. Tant de vies gâchées par la satisfaction éphémère d’un moment. Ennui, absence d’émerveillement, ivresse de vin, de nourriture, de drogue, de sexe, de vitesse, cette folle frénésie qui se traduit par une non-vie, un gaspillage de soi, un gâchis d’un temps perdu à jamais. Bref, les gens finissent par ne plus rien apercevoir et vivent comme s’il ne restait plus rien à faire, plus de nouvelles personnes à attendre….

 

      À un moment donné, dans ce scénario spatio-temporel sordide, un événement inattendu se produit: “Dieu a envoyé son Fils révéler le dessein caché au fil des siècles” (cf. 1 Gv 4, 9-10; Ef 3). “Révéler” signifie “enlever le voile”. Et quel est le temps, sinon le “voile” de Dieu? Avec mes seules capacités, je ne peux rien voir de la sphère divine, car il y a le “voile” des événements temporels entre les deux. Bien sûr, le temps est aussi le lieu où l’œuvre de Dieu prend de la consistance, le temps est ce qui permet le peuplement de l’espace, le temps est le lieu où l’on trouve une infinité de créatures sortant des mains de Dieu. Mais les créatures peuvent aussi être un obstacle, en faisant office d’“écran”. Par exemple, le brillant scientifique peut utiliser ses découvertes comme des outils pour “parcourir” la réalité, mais il peut également se retrouver enfermé dans des formules déterministes que lui-même a découvert. Pour un poète ou un mystique c’est un peu différent, et plus facile: lorsqu’il observe l’horizon, le dos d’une main ou la courbe de son front, ceux-ci peuvent bien sûr, constituer “une limite de création”, mais peut-être aussi “une frontière ouverte à l’infini”.

 

      Au début de ce nouveau cycle liturgique, je me propose donc d’être “plus attentif”, je vais essayer de relier la texture des événements quotidiens à la venue (“avent!”) du Christ! Je ne participerai plus à la Messe pour payer ma taxe dominicale, ou pour un simple “parce que j’aime aller à la Messe”, ou “parce que c’est la tradition”, ou “parce que c’est mon devoir” en cas de mariage ou de funérailles. J’irai à la Messe pour une raison bien plus solide: pour rencontrer le Seigneur!

 

      En fait, “l’acclamation anamnétique” anticipe sur les lèvres du peuple ce que le célébrant est sur le point de dire dans la prière eucharistique qui suit: “nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire”. Cette acclamation populaire, insérée au milieu du “discours orationel” que le président adresse au Père, renforce plus le lien qu’il ne le rompt.

 

      Ainsi, en participant à cette liturgie qui me met en contact avec le mystère pascal du Christ, j’acquière le pouvoir de hâter le jour de son retour! Si je ne fais pas cela, il reviendra quand-même, mais pas pour moi. Un jour il est venu, “dans la chair”. Il vient aujourd’hui, “dans l’Esprit”. Il reviendra, “dans la gloire”. “Je ne sais pas” quand, alors je veille, sans désespérer, sans m’abandonner à la sensualité bovine, aveugle et sordide, du “carpe diem!” “Je ne sais pas, donc je veille!”

 

              Amen   

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LES DEUX LARRONS ET LA ROYAUTÉ DE LA CROIX

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes 

Année C - XXXIV Ordinaire (Lc 23, 35-43)                                                 

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis 

     

 

      “ ‘Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même!’ Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui: ‘Celui-ci est le roi des Juifs’ ” 

 

      En dehors du contexte de la passion, on ne peut pas comprendre la nature de la royauté du Christ. Nous le voyons mourir entre deux malfaiteurs. Le premier larron imagine un modèle mondain de royauté, il ne comprend donc pas, et il s’abandonne au désespoir: “N’es-tu pas le Christ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi!” Comme la foule et les soldats, ce pauvre homme s’attend une démonstration spectaculaire au dernier moment. À noter l’insistance sur ce “sauve-toi”: les notables le disent, les soldats le répètent, et maintenant le condamné également! Mauvaise façon, celle de sortir de ce monde en jurant et blasphémant! 

 

      L’autre larron, malgré la défaite évidente de ce “Royaume”, demande à y être admis: “Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume”. Il est un signe que ce dernier, contrairement aux autres, avait compris le “Royaume de Dieu”. Il y croit encore, il l’espère toujours, même cloué à côté de ce bien étrange “roi”. La réponse de Jésus est également étonnante: “Amen, je te le dis: aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis”. Pas à la fin des temps, comme nous sommes tentés de le penser, mais: “aujourd’hui”. Jésus règne et sauve “aujourd’hui” du haut de sa croix. Le monde de la résurrection commence “aujourd’hui”. 

 

      La croix devient ainsi une “clé” qui ouvre une brèche, une “passerelle” entre deux abysses, un “passage” entre deux régimes, un “radeau” providentiel qui traverse l’océan de douleur. Une croix sur le mur n’est pas une expression de sadomasochisme, comme on veut parfois reprocher à la piété chrétienne. Le sadomasochisme pourrait plutôt demeurer dans les yeux de ceux qui expriment de telles commentaires. Le vrai chrétien n’inflige pas, ni à soi-même ni à autrui, le prix d’une souffrance non souhaitée. La croix est un signe puissant pour tous ceux qui - fourbes comme le bon larron - parviennent à “voler” le Royaume avec un simple acte de foi! Il suffit de le demander!

 

      Notez bien: le “paradis” dont Jésus parle ne correspond pas du tout à l’idée chrétienne (et dantesque) du paradis comme un lieu céleste. Dans le livre du “Henoch éthiopien”, un apocryphe de 176/165 av. J.-C., il est dit que le patriarche Henoch a été “enlevé” par Dieu et placé dans un “paradis” avec Élie et les Anges, dans l’attente du jour du jugement. Il s’agit donc d’un “jardin temporaire”, d’un “séjour des justes”, d’une “station transitoire”, d’une “salle d’attente”. Quand Jésus “promet” le paradis au bon larron, il utilise en fait la même image, le même genre de langage: il fait allusion au séjour des justes, prisonniers du Sheol, qui attendent le jour de la libération. 

 

      C’est comme s’il disait: “cette nuit même, tu descendras avec moi dans le royaume des morts et tu seras mon témoin lorsque je libérerai Adam et les justes de l’ancienne loi des griffes de la terre. Avec moi, tu ouvriras la voie à la paix et à la justice du Royaume”. La “promesse” de Jésus n’est donc pas l’équivalent d’un billet d’accès à un lieu privilégié de bonheur cosmique, mais c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup plus: “Je te considère mon associé dans cette grande affaire de la libération de l’homme, ce sera une opération que nous conclurons ensemble”.

 

      Lorsque le temps de souffrir viendra, chacun de nous, confronté à la royauté de Jésus sur la croix, peut être représenté par l’un des deux larrons. Si, contrairement au premier, nous avions compris le sens de cette “promesse”, nos souffrances feraient “masse” avec celles de Jésus, contribuant à la libération de l’homme: nous serions avec lui, nous ferions la même chose qu’il a fait! C’est une belle leçon contre la banalité des sceptiques contemporains: “Le paradis? Que de braves gens, mais quel ennui!” En réalité ce n’est pas possible et nous ne devrions même pas imaginer, un “paradis” trop terrestre. La réalité finale, la destination de ce voyage de souffrance et de foi, dépasse de loin toute imagination: “Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme, ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé” (1 Cor 2, 9)

 

      Amen

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C-Ord-34a - LesDeuxLarronsEtLaRoyautéDeL
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LES SIGNES DE LA FIN

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes 

Année C - XXXIII Ordinaire (Lc 21, 5-19)                                                   

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis    

 

 

      “Maître, quand cela arrivera-t-il? Et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver?” “Prenez garde de ne pas vous laisser égarer …”

 

      Jésus prêche dans le contexte d’une culture profondément et intégralement religieuse. Les gens de pouvoir étaient des hommes de religion, et ils en étaient fiers. Les pharisiens en particulier constituaient un courant de spiritualité laïque qui comptait parmi eux de grandes personnalités. Ils ont eu le mérite de commencer à réfléchir à la “fin du monde” (techniquement dite “réflexion eschatologique”), à la “rétribution dans l’au-delà”, et ils ont inventé l’expression “Royaume de Dieu”, terme qui dans la prédication de Jésus assume un rôle primordial.

 

      De temps en temps, dans l’histoire, il y a des “cinglés’’ qui annoncent la fin du monde. Au début les proclamations étaient de type historico-religieux: inondations, invasions étrangères, conjonctions astrales, périodes de peste ... Aujourd’hui ces superstitions se développent sur des bases scientifiques: météore géante, bombe atomique, surpopulation mondiale, pollution, trou dans la couche d’ozone, effet de serre, SIDA, pandémie ... Dernièrement, un nouveau chapitre a été ouvert: “le changement climatique”, et nous assistons aux manifestations de jeunes en faveur du climat: “si les choses ne changent pas, ce sera la fin”. À l’opposé, nous trouvons les “mécréants climatiques”, pour qui les médias construisent une théorie catastrophique pour nourrir une hystérie et provoquer une anxiété généralisée. L’urgence climatique serait une idéologie réductrice, une sorte de terrorisme psychologique visant à manipuler les étudiants et l’opinion publique, comme il était une fois avec les histoires du diable et de l’enfer. Une nouvelle science est née: la collapsologie.

  

      En réalité, tout être qui a une “nature”, toute chose qui “naît”, devra forcément voir sa “fin”, et le monde n’y fait pas exception. Alors, comment est né le monde? On parle d’un chaos initial inimaginable de particules élémentaires, d’un “bouillon cosmique” très chaud, dense et concentré, à une température de plusieurs millions de degrés. Il y a eu une explosion qui a donné naissance à un certain type d’“univers nouveau-né”. Ensuite, aux points où la lumière était concentrée, les nébuleuses se sont formées, puis les nébuleuses ont donné naissance aux étoiles, les étoiles se sont “associées” dans les galaxies, les galaxies dans les amas de galaxies, les amas en super-amas. Nous sommes actuellement dans un univers très dilué et refroidi, avec très peu de lumière dans un ciel inexorablement noir. Pendant ce temps, dans les étoiles, les quarks et les électrons créaient de nouveaux liens et se transformaient en atomes. Les atomes se sont associés et ont formé des molécules, et les molécules ont formé les acides aminés, qui furent à la base du lancement de la vie.

 

      L’une des principales caractéristiques de l’Univers est qu’il devient de plus en plus complexe. En 13,4 milliards d’années, il est passé du chaos de la “soupe” primordiale à un ordre croissant. Lorsqu’il atteint le chapitre de la vie, le catalogue de l’Univers s’enrichit d’un Babel inextricable d’entités, de corps, d’agrégats, de systèmes et d’organismes. La vie suit également le même critère de complexification: des formes les plus simples aux plus complexes. Enfin, voici la grande “prouesse” de l’Univers, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre: l’homme, doté d’un cerveau et d’une conscience capable de dire: “j’existe!” Cette composition fantastique porte un numéro: 100 milliards de milliards de milliards de quarks (10 de puissance 29). Il a fallu 13,4 milliards d’années pour réaliser cette merveille. Pour dire: “j’existe”, nous avons attendu que tous ces quarks, déjà présents à l’origine de l’Univers, s’associent en atomes, les atomes en molécules, les molécules en acides aminés, etc. En fait, notre corps est fait du même matériau que les étoiles, nous sommes une “poussière d’étoile”, et ce n’est pas qu’une métaphore: c’est vraiment le cas. 

 

      L’univers entier est impliqué dans cette évolution, l’être humain est l’enfant de ce cosmos, mais il existe un compte qui ne revient pas. Tout cet effort pour construire un être intelligent, et cet être qu’est-ce qu’il fait? Il utilise son intelligence pour produire des outils de destruction de plus en plus puissants! L’être humain semble être une erreur, une mauvaise idée, une mauvaise blague de la nature qui, contre ses propres intérêts, a produit une écume qui n’arrive pas à s’empêcher de se détruire et de détruire l’environnement dans lequel il vit. Cette belle intelligence dont nous nous vantons tant n’est rien d’autre qu’un cadeau empoisonné, il n’y a pas de remède. Mais on peut voir les choses différemment. L’être humain, pour grandir en humanité, a toujours eu un défi à surmonter, au fur et à mesure des époques et des civilisations qui se succèdent. Nous avons tout ce dont nous avons besoin pour surmonter la crise, même si rien ne garantit le résultat. Pourrons-nous utiliser au mieux les ressources de la nature, ou allons-nous disparaître à cause de nos guerres, de nos armes, de notre industrialisation? Allons-nous réussir notre “examen de maturité?” Le thème de l’examen peut être énoncé en ces termes: “La complexité est-elle un moyen viable?”

 

      Les suisses sont faits pour gérer la complexité. Une fois le Pape, avec un air sympathiquement désespéré, disait: “ah, la Suisse, que c’est compliquée!” En effet, l’attitude à gérer la complexité ne pouvait naître que dans le cœur des Alpes: les gens qui y habitaient, au cours des siècles, ont dû faire preuve d’une patience infinie à cause de la diversité et de la récurrence des phénomènes naturelles, de la la gestion du territoire, des eaux et des énergies. Les montres et les technologies de précision ne pouvaient se développer qu’ici, comme l’ancienne idée de la démocratie entre les milles îles de la mer Egée. Bien que si petite, la Suisse reste un cas unique, elle est un laboratoire d’une extraordinaire complexité religieuse, sociale et confessionnelle, véritable défi pour l’avenir. Le monde a besoin d’un chemin viable: nous serons attentifs à la leçon.

 

      Ayant la seule vision directe du ciel étoilé, les anciens se sont imaginés un univers immobile et éternel. Avec l’invention des outils d’observation, nous avons découvert qu’en réalité, l’Univers bouge, a un commencement, a un âge et, comme tout ce qui naît, grandit, dépérit et meurt. Il est bien vrai que le monde est fini, il finira, il est scientifiquement prouvé, mais il est d’autant plus vrai que, dans l’ordre des grandeurs historiques, le monde a déjà fini plusieurs fois et il a quand même repris son cours. Il serait plutôt correct de parler de “la fin des mondes”: à une vielle époque qui s’achève, une nouvelle est en train de naître. Mais les changements sont inconfortables et déstabilisants, ils sont accompagnés de mille angoisses et craintes, du noir carbone de Satan à la fièvre du changement climatique. Certes, la planète a un problème: l’homme, mais si nous voulons résoudre le problème, nous ne devons pas changer la planète, mais convertir l’homme à la sobriété d’un modèle de vie durable, ce qui suppose une attitude de respect religieux. 

 

      Face à ce “sens de la fin”, Jésus s’exprime à contre-courant, il n’indique pas de délai précis, il n’agite pas le spectre de la catastrophe finale: il dit que personne ne connaît le temps et l’heure, il est donc insensé de se laisser impressionner. Alors, chaque fois que le temps passe et que les cloches sonnent, la liturgie nous ouvre les yeux sur l’émerveillement d’un nouveau temps qui naît, sur les nouvelles missions et responsabilités qui nous attendent. Nous sommes partis des couches les plus sombres de la matière et, en passant par le monde organique, nous avons pris conscience. Cosmogenèse, biogenèse et noogenèse. La formation du cosmos a préparé la vie et la formation de la vie a préparé celle de la conscience, mais ce n’est pas tout! Il y a un autre pas à faire. Les anciens auteurs, méditant sur ces choses, ont compris qu’il y avait “du divin” en nous, “quelque chose” qui attend d’être réalisé: la “divinisation” de l’homme. Eh bien, si nous étions inquiets à cause d’une “fin du monde”, voici la direction à prendre, et quelle belle étape finale !!!

 

      Amen

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LA FEMME AU SEPT MARIS

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes 

Année C - XXXII Ordinaire (Lc 20, 27-38)                                                  

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis 

 

 

      “Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir: ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection”

   

      La famille des Maccabées, bien avant la venue du Christ, forte dans la foi en la résurrection, se laissa torturer et mourir pour ne pas céder à l’idolâtrie. La chronique d’aujourd’hui rapporte le cas de sept frères torturés et assassinés les uns après les autres, devant la mère qui les encourage à résister. Même le plus jeune, un garçon, ne se laisse pas convaincre par les féroces bourreaux.

 

      La fraternité des Sadducéens, par contre, ne croit pas en la résurrection. Ce sont des gens de haut rang, ils appartiennent à la bourgeoisie sacerdotale de Jérusalem, ils sont peu nombreux mais influents. Ils ont ridiculisé la question de la résurrection jusqu’à s’inventer une casuistique absurde, comme ce cas juridique de sept frères qui meurent les uns après les autres en épousant la même femme sans laisser de progéniture. Dans l’autre monde, duquel des sept sera-t-elle la femme? Ils pensent utiliser cet argument contre Jésus pour le mettre dans l’embarras et se moquer de lui. Les Sadducéens, avec ce cas impossible, plus que nier la résurrection future, instrumentalisent la mémoire historique des sept frères Maccabéens, au lieu de l’honorer!

 

      La réaction de Jésus est comme d’habitude surprenante. Dans une question si importante, là où les rabbins et les pharisiens auraient débité une multitude de citations de textes sacrés et des prouesses exégétique-interprétatives, Jésus se limite à utiliser une méthode de “lecture globale”, en allant droit au but: “vous venez pour vous moquer de moi, mais je ne veux pas même discuter avec vous ... vous parlez d’un endroit où il n’y a ni femme ni mari ... vous faites appel aux Écritures, mais vous n’en savez rien ... allez et lisez Moïse, à propos du buisson qui brûle et ne se consomme pas! …”À la surprise de tous, Jésus cite “Exode 3, 6’’, un texte qui en réalité n’a rien à voir avec la question de la résurrection posée par les Sadducéens. Mais que fait dans cette réponse, ce buisson qui brûle sans se consommer? Et bien voilà l’explication: ce sont des flammes de Dieu, du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. C’est le Dieu qui coule dans le sang des générations! Jésus dit qu’Abraham, Isaac et Jacob ne sont pas des momies, mais qu’ils sont vivants, bien vivants, parce que Dieu est vivant et il est le Dieu des vivants! Quel intérêt aurait Dieu à régner sur des morts? Plus que jamais, quel avantage en tirerions-nous en étant ses serviteurs tout au long d’une vie, pour aller ensuite sombrer dans le néant? Si donc les anciens pères sont vivants, cela signifie qu’ils font déjà partie du monde de la résurrection! Une exégèse originale, sans doute!

 

      Jésus réagit avec dédain car le vrai problème ne consiste pas dans la question de la résurrection, mais dans l’incrédulité de ceux qui l’ont posée, raison pour laquelle il coupe court, il n’entre même pas en discussion, il oppose une citation unique valable pour toutes. Nous aussi, si nous parlons de résurrection en termes “matériels”, nous nous exposons à des objections ridicules comme celle de la femme aux sept maris. Il n’est pas qu’au paradis nous montions à cheval, nous jouions aux échecs ou nous prenions du café à la suite d’un rendez-vous galant, comme dans le paradis gnostique de la publicité. Il s’agit d’une vie qui échappe aux schémas mondains, d’une vie qui ressemble à celle des anges! En outre, Jésus parle de “ceux qui sont jugés dignes de la résurrection”, insinuant l’idée que ses interlocuteurs ne sont pas parmi eux. Celui qui croit en la résurrection sera un fils de la résurrection, mais celui qui croit que la vie de l’homme s’arrête au cimetière, il sera digne du cimetière. 

 

      À l’époque moderne, les nouveaux Sadducéens du mécanicisme pensent que l’homme n’a rien de spécial par rapport aux autres êtres de la nature, il est un être minuscule et insignifiant perdu dans l’immensité du cosmos. Le fait que l’homme existe ou n’existe pas serait sans importance. En tant que simple phénomène biologique, il ne serait qu’une bulle infinitésimale dans la mer de l’être, qui émerge et disparaît en un instant, et sa position dans le monde serait absolument marginale.

 

      Au siècle dernier, une nouvelle compréhension de la présence de l’homme dans le monde a été avancée. L’Univers y apparaît comme un immense chantier dans lequel tous les efforts et projets sont orientés vers la création d’un être intelligent, doté d’une “matière grise” qui pense et observe. Le cerveau humain, que nous connaissons encore peu, se présente comme la structure la plus complexe jamais née de cet immense laboratoire de la matière et de la vie. C’est ce que l’on appelle “le principe anthropique” de l’Univers, dans lequel l’homme est à nouveau transféré dans une certaine position privilégiée: “l’Univers est construit d’une manière à permettre la création d’un observateur intelligent en son sein”. Eh bien, si je regarde un Univers qui n’est pas lui-même en mesure de m’observer, cela ne signifie-t-il pas que j’ai un certain avantage sur lui, ou non?

 

      Demandons-nous si cet immense chantier de la matière, ce laboratoire fourmillant de la vie, procède d’une “impulsion” spontanée et aléatoire qui vient d’en bas (évolution), ou s’il existe un “projet” supérieur (création). Entre les idées de créationnisme et d’évolutionnisme il y a une vieille polémique, qui n’implique pas l’exclusion de l’une par l’autre: l’évolution des êtres peut aussi être considérée comme le “téléchargement” d’un projet de création. Un mystique pourrait s’exprimer ainsi: “Dieu a toujours créé et crée des mondes matériels qui évoluent en mondes spirituels. Tout ce qui se termine sur la terre, dans le monde de la résurrection vit à nouveau, transformé”. 

 

      À l’hôpital de Sion j’ai rencontré un patient qui a fréquenté le CERN de Genève, le sanctuaire de la physique mondiale. Cette personne, la lumière aux yeux, m’a dit que tous les scientifiques rencontrés au CERN sont des “mystiques!” Ils étudient la matière, ils devraient être des matérialistes, mais quand ils parlent de la matière, ils utilisent les mots de la mystique! Enfin des signes de paix, entre la vision scientifique et la vision religieuse du monde!

 

      En utilisant la même méthode de lecture globale appliquée par Jésus, nous pouvons affirmer que la “résurrection” n’est qu’une modalité de l’acte créateur: la “résurrection” est une sorte de “création”. “Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa” (Gen 1, 27). Si donc Dieu a créé l’homme à son image, cela signifie que l’homme est à son tour créatif. Et qu’est-ce qui peut créer un homme, sinon un monde fait à son image? Sinon quel Paradis serait-il, s’il était trop différent du monde qu’il a déjà vu passer sous ses yeux? 

 

      Le monde de la résurrection est donc un monde de la création: nous pouvons créer et recréer tout ce que nous aimons et ce que nous avons aimé. C’est un monde qui se touche avec les doigts car l’esprit a des mains sensibles: rien n’est fait de rien, et dans le tout, tout est fait de tout: mers cristallines, cristaux d’eau, hautes montagnes, douces collines, terres nouvelles, arbres en fleurs, villes et maisons! Le rêve coïncide enfin avec la réalité!

 

      Personnellement j’aime les montagnes aux couches rocheuses nues et brisées, parce que elles ressemblent aux pages d’un livre de géologie. On peut y deviner le mouvement de la montagne qui se déroule en cet instant, tel qu’une photo instantanée d’un processus toujours en cours et qui dure depuis des millions d’années. Quelque chose me dit que dans le monde de la résurrection j’aurai le privilège de consulter les archives des pensées de Dieu et de voir le documentaire sur la naissance du monde, des autres mondes, de l’univers entier, en temps réel! Je verrai toutes les œuvres et les bons sentiments de tous les hommes qui ont vécu dans tous les temps!

 

      La plus grande joie du le monde de la résurrection est de se retrouver avec les êtres qui nous ont été chers: les familles reconstruites, les amitiés retrouvés, une vie harmonieuse! Jésus dit que: “Dans la maison de mon Père, il y a plusieurs demeures”, et que: “Je pars vous préparer une place” (Jn 14, 2). Est-ce une simple métaphore, ou un don concret, un réel acte créatif? Je crois qu’il n’est pas faux de penser que dans les pays du monde de la résurrection, il y a une infinité de maisons aux architectures différentes et que, en passant par ces endroits, j’entendrai les voix, et les paroles et les rires des habitants de ces maisons. Ils en ont rêvé sur terre, et celui-ci est un village construit avec leurs rêves, les maisons aux portes ouvertes: je peux entrer, j’y suis attendu, tout le monde m’attend!

 

      Si Jésus utilise les images conviviales du Royaume, et saint Augustin parle de la socialité de l’homme dans la Cité de Dieu, de quel matériel serait constitué le paradis des Sadducéens, des incroyants, des sceptiques et des agnostiques, par rapport au sujet de la création et du monde à venir? Leur problème ne consistera pas dans les “importantissimes” questions qu’ils posent, mais dans un éventuel manque de foi!

 

      Amen

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ZACHÉE, DESCENDS VITE!

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXXI Ordinaire (Lc 19, 1-10)                                                     

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis    

 

 

      Zachée, descends vite: aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison!”

 

      Ce n’est pas la première fois que Jésus se rend à Jéricho, il y est connu, il y a guéri un aveugle, il y a tant de gens qui l’attendent, il s’agit d’une foule habituelle de spectateurs et d’admirateurs. Zachée est parmi eux, mais étant de “petite taille”, il se tient sur un arbre pour mieux le voir. À partir de cette position confortable il peut observer sans être vu, et rester en dehors de la foule sans trop s’impliquer. Zachée est le principal responsable des douanes de la ville, et nous savons comment cela se passe: où l’argent et les marchandises circulent, les premiers à en profiter ce sont justement eux, les garants de l’ordre. Les percepteurs d’impôts avaient donc une très mauvaise réputation et ils étaient considérés comme “impurs” par les Juifs pratiquants, traités comme des pécheurs publics. Pour obtenir le pardon de Dieu, la loi juive prescrivait à ces personnes de rembourser la somme volée, augmentée de vingt pour cent, destiner - évidemment - aux coffres du Temple. 

 

      Sous l’arbre de Zachée, Jésus se comporte d’une manière à scandaliser les gens: il quitte la foule des “fans” et il s’invite chez lui. C’est un cas difficile: il est un homme riche, et Jésus avait déjà dit à quel point il est difficile pour un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux. Cependant, devant cette considération surprenante pour sa personne, Zachée descend et prend une décision courageuse: donner aux pauvres une bonne partie des avoirs accumulés et réparer l’extorsion faite dans son travail, et même plus ce que la loi prescrit: “quatre fois plus”. Il est riche à la folie et, après la conversion, il continuera d’être riche, mais cela ne l’empêche pas d’entrer dans le Royaume de Dieu!

Les richesses ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, Dieu lui-même est “riche par excellence”, et il veut que ses créatures atteignent la plénitude de leur être.

 

      Les richesses sont injustes lorsqu’elles sont accumulées sans raison, lorsqu’elles sont échangées au lieu de la vie (et le travail) des hommes, lorsqu’elles sont utilisées pour montrer aux autres son propre degré d’importance. Il y a une quête du luxe qui se passe des relations humaines et familiales, et rend les gens malades. La Ville aura besoin de services de plus en plus sophistiqués, et l’État ne sera plus en mesure de satisfaire les caprices de ses citoyens. Il y a un luxe qui est même capable de faire monter la fièvre de la planète entière!

 

      Profitant d’un moment comique inattendu - la petite taille d’un notable riche et détesté qui, avec une certaine dextérité, grimpe dans un arbre pour pouvoir mieux regarder autour de lui - Jésus réalise le retentissant succès d’une rencontre personnelle. La considération que Jésus manifeste pour Zachée a le pouvoir de changer sa vie. La stratégie est gagnante: un premier regard de sympathie et une auto-invitation qui implique l’estime et la reconnaissance envers l’autre. Il n’est pas que Jésus lui dise: “descends, je veux te convertir, je dois te reprocher, je dois te faire un sermon …” non, mais: “descends, je veux te rencontrer chez toi!” Ce n’est pas la conversion de Zachée qui attire la sympathie de Jésus, mais c’est la sympathie de Jésus qui attire la conversion de Zachée! 

 

      Face à cette magnifique manifestation de miséricorde, Luc ne manque pas de noter la réaction des gens présentes: “voyant cela, tous récriminaient”. Même aujourd’hui, il y a une “église murmurante” des bons chrétiens qui - pour sauver leurs apparences - ne tiennent pas compte de la conversion des autres, limitant l’entrée aux seules fidèles et aux justes, c’est-à-dire à eux-mêmes.

 

      En réalité, pour grandir et pour mûrir en tant que “personne”, l’être humain a besoin d’être reconnu, estimé. Il est probable que Zachée, dans sa vie, n’ait jamais connu quelqu’un qui - au-delà de sa petite stature - lui ait communiqué le sens de sa valeur. Il est logique qu’à présent il s’investisse cyniquement pour manipuler la vie des autres. En fait, tout mécanisme de manipulation suppose une mauvaise estime de soi. Le manipulateur, en général, est le premier à être souffrant, et rien ne parvient à le faire descendre de la position d’observateur neutre qu’il s’est construite. Sans cette estime fondamentale, la vie devient plate, insignifiante, et pour une personne entreprenante et intelligente comme Zachée il ne reste plus qu’à manipuler la vie des autres, risquant ainsi d’échouer lamentablement dans le but de son existence. Le problème n’est donc pas la petite taille, mais la faible estime de soi.

 

      Nous pouvons affirmer que la richesse accumulée par Zachée n’est rien d’autre que la manifestation extérieure de ce manque profond. En fait, au moment où il rencontre quelqu’un qui le traite avec la dignité qui lui convient, il se convertit instantanément, et avec une rapidité surprenante il se rend compte de la nécessité de se débarrasser de beaucoup de ballast. Jésus a deviné son problème, son besoin de considération, et cela l’a “débloqué”, il l’a tiré de l’arbre, il lui a donné le courage de prendre des nouvelles décisions. De même, nous aussi: l’estime que nous pouvons donner aux autres peut être une baguette magique capable de faire des vrais miracles!

 

      Le premier lieu où la personne prend conscience de sa valeur est la maison, la famille. Ce n’est pas pour rien que Jésus demande à être accueilli chez lui! En pédagogie, un jeune qui se sent estimé à sa maison aura tendance à estimer les autres à l’extérieur, et il ne succombera pas à la “désorientation” quand il s’éloigne pour un travail ou pour un voyage. Un jeune qui partout dans le monde se sent chez lui, est porteur de la promesse domestique: “n’aie pas peur”. Qu’il étudie ou qu’il s’amuse, qu’il souffre ou qu’il tombe amoureux, qu’il trouve un travail ou qu’il le perde, le mot d’ordre sera toujours le même: “n’aie pas peur, tu y arriveras”. 

 

      Si “Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils” (Jn 3, 16), cela signifie que Dieu a “estimé” le monde, il a “estimé” l’humanité mieux que nous les humains. “Estimer” une chose signifie être prêt à en payer le prix. Je peux estimer un cheval à partir de ses dents jeunes et sains, mais il est difficile d’estimer un homme, car au-delà d’une belle dentition et des performances quantifiables, la personne possède une dignité, une valeur inestimable. C’est comme si Dieu disait: “il y a des hommes à sauver, il y a un ‘plus de vie’ à donner, quel prix suis-je prêt à payer? le voici: j’envoie mon fils, je le fais homme, il n’y a pas de meilleur moyen …”

 

      Et nous, gens d’Église, sommes-nous capables de valoriser, d’apprécier? Aimons-nous ce monde au point de vouloir son salut, ou construisons-nous des zones bien protégées, une théologie du fil barbelé? La vie d’un homme est la seule chose qui vaille autant que la vie d’un autre homme, et s’il y a quelque chose qui peut sauver un homme, c’est un autre homme. Pour cette raison, si je veux vraiment “sauver” l’autre, je dois être prêt à investir le prix nécessaire: “moi-même”. C’est ce que Jésus demande précisément à ceux qui le suivent.

 

      Amen

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LE PHARISIEN ET LE PUBLICAIN

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXX Ordinaire (Lc 18, 9-14)                                                       

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis  

 

 

      “En ce temps-là, à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres, Jésus dit la parabole que voici ...”

  

      Nous sommes aujourd’hui confrontés à deux manières différentes de nous placer devant Dieu, donc devant les autres. Il y a un pharisien très pieux qui, dans sa prière, se tient bien debout sur son piédestal, se supposant sûr de sa justice (lire: “honnêteté”), mais il est sec et impitoyable envers un autre situé là-bas au fond du temple, un publicain, un percepteur d’impôts qui est également usurier pour des raisons de profit, enfoncé en lui-même, il n’ose même pas lever les yeux au ciel.  

 

      Les pharisiens se distinguent par leur observance religieuse et leur conduite morale. Le pharisien a beaucoup d’esprit de sacrifice, il jeûne plus que ce que la loi exige. En cela il est admirable, on ne peut pas lui faire de reproches. Son erreur est dans son sens de la justice: il se croit “être bien”, il se sent créditeur devant Dieu: “j’ai fait le mien, maintenant c’est à ton tour de donner!” Ce pharisien, de la part de Dieu, n’attend pas la miséricorde, mais la récompense qu’il mériterait. Il traite Dieu comme un employeur et il se tourne vers le prochain en faisant des comparaisons et des différences: “Je te remercie, Seigneur, de m’avoir fait comme je suis ... par contre, celui-là ne devrait même pas être ici …”

 

      Il est clair que le pharisien ne prie pas Dieu, il ne lui demande rien, il se concentre sur lui-même et il se compare avec un autre, en le jugeant sévèrement. Fort de sa justice, de son honnêteté, de son sens de l’éthique, le pharisien ne ressent pas le besoin de changer, et c’est la raison de sa prière. Se trompant dans la prière, il se trompe également dans sa morale. Il a établi lui-même quelles sont les choses autour desquelles décider ce qui est juste et qui est injuste, qui est bon et qui est mauvais, un peu comme nous le faisons quand nous disons: “je n’ai pas volé, je n’ai pas tué, je ne fais de mal à personne, je prie le matin et le soir, et quand je peux faire le bien, je le fais”. Sa moralité est façonnée comme un costume sur mesure. Il s’est fait un selfie, en oubliant de mettre de l’amour pour les autres sur sa photo portrait. Il a exprimé son idéal de perfection, grâce auquel il peut qualifier indifféremment les autres comme voleurs, injustes, adultères, comme celui-là …

 

      Le publicain monte au temple avec une attitude très différente. Il se sent seul devant Dieu, il n’a pas besoin de prendre le mètre pour se comparer aux autres. Il s’arrête à distance, il ne lève pas les yeux, il se bat sincèrement la poitrine, il dit la vérité sur lui-même: “Seigneur, je suis à la solde des Romains … Seigneur, je me suis mis au service de l’armée de l’occupation … Seigneur, je demande à mes compatriotes des impôts de la part de de Rome … Seigneur, je réalise des profits personnels … Seigneur, je suis un usurier …” Il est juste comme il se décrit, il est conscient de ses torts, il veut changer mais il ne sait pas comment, il est lui-même devenu prisonnier de la machine qu’il a construite pour voler l’argent, il se met devant Dieu avec la seule conscience de son péché, il se reconnaît simplement comme un pauvre pécheur. Et c’est précisément cela qui le justifie, il le change de l’intérieur, il le soulève, il lui ouvre la possibilité de faire le chemin inverse, il le sauve!

     

      L’éthique moderne, ou “morale laïque”, doit ses débuts à Kant, philosophe allemand du siècle des Lumières, qui, dans le domaine moral, a mis au point une procédure standard et auto-justifiante: “Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen”, etc. 

 

      La “raison” devient l’unique mesure des actions morales, il n’est donc pas nécessaire d’allumer la lumière de la “révélation”. La raison, plutôt que d’être éclairée par Dieu, s’éclaire d’elle-même, se justifie d’elle-même. Malgré les différentes déclarations solennelles, notre philosophe est resté totalement étranger à ce qui se passait autour de lui, distrait et plongé dans ses gigantesques constructions intellectuelles. Une telle morale “a les mains pures, mais elle n’a pas de mains” (Péguy), c’est à dire qu’elle est inapplicable dans la pratique, elle est inefficace, elle ne sert qu’à donner bonne conscience à ceux qui ne veulent pas être dérangés dans leurs habitudes. Cette morale laïque, fondée sur la raison, présuppose une attitude religieuse erronée, très d’actualité: celle des pharisiens. Rien de nouveau, alors! 

  

      Finalement, nous trouvons la solution au problème de la justification morale dans une simple page évangélique. Il y a de quoi apaiser toute polémique entre catholiques et protestants, au sujet de la justification. Ces deux personnages sont venus au temple pour une courte prière. Ils appartiennent à deux catégories religieuses et sociales différentes. Puisque le pharisien ne demande rien, Dieu ne lui donne rien. Il n’a pas demandé la justice, donc il n’a pas été justifié. Sa prière et son sens raisonnable de l’éthique n’ont fait qu’aggraver sa situation. Pas contre l’autre, en disant la vérité sur lui-même, il a gagné des points en sa faveur.

 

      La conclusion est simple. Voulez-vous retrouver l’innocence perdue? Voulez-vous être “justifiés” - c’est-à-dire “réhabilités dans la justice” - malgré vos troubles actions? Voulez-vous être soulagé des souffrances terribles que vous avez infligées aux autres et qui à présent commencent à peser sur vous aussi? Entrez dans votre conscience et voyez bien qui vous êtes. Et après avoir vu qui vous êtes, sans avoir à regarder les autres, vous recevrez votre justification, vous serez un autre homme, pour refaire votre chemin à rebours! C’est une chose merveilleuse de voir dans les paroles de Jésus dans quelle mesure le problème moral se résout dans la façon dont nous nous tournons vers Dieu: tout se passe dans une simple petite prière!  

 

      Amen

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LA VEUVE IMPORTUNE ET LE JUGE MALHONNÊTE

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXVIX Ordinaire (Lc 18, 1-8)                                                     

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis   

 

 

      “ Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit? Les fait-il attendre?” 

      

      Avec sa prière obstinée, une petite veuve induit un juge malhonnête à lui rendre justice. Et nous, avec Luc qui l’enregistre, nous interprétons la parabole au vu de “la nécessité de toujours prier sans se décourager”. En d’autres passages, Luc, comme Paul insistent sur le fait qu’il faut prier “toujours” en “sans se décourager”: une prière assidue, continue, pour toute demande. La conclusion que nous en tirons est une vraie lapalissade: comme la pauvre veuve a fait, nous devons faire de même et prier avec insistance. Il est ainsi que nous nous avons brodé une belle vertu et nous l’avons appelée: “la persévérance dans la prière”. 

 

      En réalité beaucoup de chrétiens, suite à des exhortations de ce type, ont acquis un faux concept de la prière, et il se mettent à prier comme si Dieu avait besoin de leur paroles. Une marée verbale, une loquacité pathologique, une logorrhée verbale qui se manifeste dans la prière! Pour finir, quelle nuisance ce Dieu qui veut être à tout prix prié! Même les enfants l’ont remarqué: autant que vous vous concentrez en disant “cher enfant Jésus”, il n’y a toujours rien qui se passe! Il est logique que lorsque les malheurs arrivent, tout soit de sa faute: il n’est jamais à l’écoute! Pourtant le Maître l’avait dit: quand vous priez, ne soyez pas comme les païens, ne multipliez pas les paroles! 

 

      Et nous, en réponse, au lieu de prier avec “la” Parole (la sienne), nous nous sommes engagés à prier avec “les” paroles (les nôtres). A cause de ce malentendu, un fidèle en difficulté pourrait s’en prendre à Dieu comme s’il était à l’origine de son malheur. En réalité, si je réagis mal, cela veut dire que je suis mis à l’épreuve non par Dieu, mais par le faux concept que je me suis fait de Lui. Si je ne vois pas le piège, je finis par m’enfermer dans mes pensées de rébellion et je vais perdre la clé pour accéder à la miséricorde divine.

 

      Nous sommes désolés pour Luc, qui reste toujours un témoin privilégié des paroles de Jésus; nous sommes aussi désolés pour ces enseignants qui à la suite de Luc ont détourné le discours, en préconisant “la persévérance dans la prière”, mais ici le Maître est en train de dire autre chose. La figure principale de la parabole n’est pas la veuve pauvre, mais le juge malhonnête, mis en antithèse avec le juge suprême, Dieu, avec qui nous n’avons certainement pas besoin d’être aussi ennuyeux que cette pauvre femme. En fait, l’enjeu n’est pas le problème de la prière et de son efficacité: il s’agit ici de la justice de Dieu, qui semble tardive ou fugitive dans l’histoire. La pauvre veuve qui demande justice représente la grande majorité des êtres humains, faibles, sans défense, maltraités, sans droits … Jésus nous assure que les cris de cette grande masse de pauvres gens qui protestent à cause de leur état sont des prières authentiques qui ne peuvent pas rester sans réponse.

 

      Tout se joue sur la soif de justice de tant de braves gens qui, faisant l’expérience de la pauvre veuve, ont le sentiment d’être abandonnés de tous, même de Dieu. Le discours de Jésus comporte en fait deux termes de comparaison: si un homme mauvais et de parti pris comme ce juge injuste, est “forcé” de faire justice (ne serait-ce que pour se débarrasser d’elle), pouvons-nous imaginer que Dieu ne sache pas comment faire mieux pour ceux qui nuit et jour pleurent vers Lui? Soyez assurés que l’intervention du Juge divin est une chose certaine: “il leur rendra justice rapidement”, sans lenteur procédurale. Il n’est donc pas dit que nous devions commencer à prier en imitant la pétulance de la vieille femme, au point de dégoûter les oreilles du Père éternel. Du reste, dans certains cas, il existe déjà des personnes qui exercent ce ministère de “casse-pieds” de la patience divine.

 

      Ainsi, il y a beaucoup de prières qui ne sont pas des prières, mais de vraies fausses notes dans le mystère de la création. Les “déformations” de la prière sont nombreuses. Il y a “les prières occasionnelles” de ceux qui se présentent uniquement dans le cas de mariages, funérailles, fêtes et anniversaires. Il y a “la prière incohérente”, dont le contenu contraste avec l’action pratique: “la messe est finie, allez en paix”, et tout le monde pousse un soupir de soulagement. Au lieu de la paix, ils ont gagné la satisfaction d’avoir payé la taxe religieuse du dimanche. Ensuite, il y a “la prière manipulatrice”, celle qui est faite dans le but d’obtenir quelque chose de concret: donne-moi une bonne santé, laisse-moi bien passer mon examen, laisse-moi trouver l’homme ou la femme de ma vie. Même dans ce cas, Jésus a été clair: vous n’avez pas besoin de faire de telles prières, car le Père céleste sait déjà de quoi vous avez besoin! Enfin, il y a “la prière hypocrite”, lorsque la prière n’est que formelle, professionnelle, à titre payant: toutes ces messes et tous ces chants aux visages suspendus aux saules de Babylone!

 

      Il y a beaucoup de prières inutiles qui ne montent pas très haut. Au paradis, les agents des services postaux écartent toutes les questions et transmettent la question évangélique par excellence, la plus importante de toutes: “rends-moi justice!” Seule la “soif de justice” passe devant Dieu comme “courrier prioritaire”. En fait, la prière autorisée par Jésus n’est qu’une: celle qui concerne les intérêts du Royaume et de sa justice, comme on le voit bien dans le “Notre Père!”

 

      À ce point-là, nous aurions dû le comprendre: le but de la parabole, sur les lèvres de Jésus, ne consiste pas en une invitation banale à prier de plus en plus (pour qu’elle grandisse, comme la foi de l’autre dimanche passé), mais pour montrer que la prière ne s’intéresse qu’à une chose  fondamentale: la justice! En fait, le passage se termine de manière violente et inattendue: “Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?” Cela semble être une question rhétorique qui attend une réponse négative. En réalité la question de Jésus, terminant la parabole de la pauvre veuve et du juge malhonnête, provoque une authentique “révolution copernicienne”: Jésus déplace l’axe de la justice de Dieu vers nous.

 

      Normalement, nous sommes habitués à confier tous les problèmes insolubles à la justice divine, et à nous méfier de Lui quand cette justice ne se manifeste pas. Mais la question de Jésus nous amène à une conclusion opposée. Le vrai problème n’est pas l’intervention de Dieu dans l’histoire, car c’est certain et il y en aura, mais c’est la qualité de notre foi! 

 

      Cela signifie que lorsque les malheurs arrivent et que je fais appel à la justice divine, Dieu me prend sur la parole et il vérifie ma foi, c’est-à-dire le service que j’aurai pu rendre à une humanité abandonnée, misérable, affamée. Chaque fois que je pose le problème de la justice à Dieu, cela me tombera sur la tête, à ma charge ou à ma décharge. D’où mon engagement pour que “le Fils de l’homme”, lorsqu’il viendra, puisse trouver la foi - c’est-à-dire la justice - sur la terre!

 

      Amen

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LA GRATITUDE DU SAMARITAIN

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXVIII Ordinaire (Lc 17, 11-19)                                                 

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “Alors Jésus prit la parole en disant: ‘Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés? Les neuf autres, où sont-ils? Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu!’ Jésus lui dit: ‘Relève-toi et va: ta foi t’a sauvé’ ”

     

      La liturgie d’aujourd’hui présente deux épisodes de guérison ou “purification”, comme on disait à l’époque. Naaman, un dignitaire de la Syrie païenne, est guéri par un prophète du Dieu d’Israël, et un samaritain, un étranger lui aussi, venant d’un peuple méprisé par les juifs, est guéri par Jésus. Leur maladie, la lèpre. Pour des raisons d’hygiène, les lépreux étaient considérés comme des “impurs” à éviter, ils étaient donc contraints à vivre en marge de la société des “sains”. En cas de guérison, dans un état théocratique comme celui d’Israël, le prêtre agissait en qualité d’agent officiel d’hygiène et de santé publique: il avait la charge de constater si la guérison a eu lieu, et déclarer la personne “pure”, “monde”, en l’intégrant à nouveau dans le consortium humain. C’est pour cela que Jésus, en guérissant les dix lépreux, les envoie chez les prêtres pour la validation.      

 

      Toutefois, des dix, il n’y a qu’un qui, se voyant guéri, revient en arrière pour remercier: c’est le samaritain. Les autres neuf sont juifs, mais ils continuent leur chemin, impatients d’avoir le certificat, sans montrer de signe de reconnaissance envers celui qui les a guéris. Le point fort de cette narration est évident: un samaritain infidèle et de race “bâtarde’’ s’est porté mieux que les pieux et nobles juifs! Un “mal croyant” est indiqué par Jésus comme modèle de foi: qui l’aurait imaginé? Cela est un évènement qui se produit souvent dans l’Evangile. Dans un autre épisode, Jésus s’était émerveillé par la foi d’un païen, là où en Israël on l’aurait cherché en vain; une autre fois, Jésus présente un “extra-communautaire” comme un exemple de charité, non le prêtre du Temple ou le lévite de la Fonction Publique.

 

      De ces dix lépreux, tous ont prié, tous ont eu confiance, tous ont été guéris, tous ont obéi en allant chez les prêtres, mais il n’y a qu’un qui est revenu remercier: “Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu!” Il m’a semblé entendre la même histoire dans le récit de quelques guides de montagne, qui à leurs risques et périls, interviennent dans des situations d’urgence provoquées par des alpinistes inexpérimentés et improvisés. Eh bien, au moment où ces guides sauvent des vie humaines, que font-ils ceux-là? Ils se tournent pour dire “merci?”. Pas si sûr: parfois les survis éprouvent un ressentiment incompréhensible envers leurs sauveteurs, pour avoir eu besoin d’eux! Un de mes amis a secouru un motard blessé et il s’est engagé pour son transport à l’hôpital: le jour d’après celui-là n’a même pas voulu le recevoir! Belle gratitude! On aurait envie de dire: ne valait-il pas mieux de les laisser là où ils étaient, dans leur maladie, entre les rochers ou sur la route?

 

      Humainement ce serait une satisfaction, mais Jésus ne le pense pas: pour en “sauver” un, il en “guérit” dix. “Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés? Les neuf autres, où sont-ils?… Jésus lui dit: ‘Relève-toi et va: ta foi t’a sauvé’ ” Neufs sont dits: “guéris”, il n’y a que le dixième qui est dit “sauvé”. On voit bien que la foi ne s’enferme pas dans un cercle défini d’élus ou de baptisés, mais que tous peuvent s’adresser à Lui, même l’étranger, le mécréant ou le disciple d’une religion hérétique comme celle de Samarie. S’il venait aujourd’hui, devant le spectacle de tant de baptisés aux convictions orthodoxes mais qui n’ont pas le cœur de dire: “merci”, Jésus apporterait l’exemple d’un certain Arabe, Gypse ou Marocain, pour montrer que le Royaume des cieux préfère “un étranger qui aide le prochain” aux pratiquant d’une religion figée et embaumée dans l’exactitude des formulations doctrinales. En fin de compte, l’éloge du samaritain devient une gifle morale pour tous ceux qui limitent le discours de la foi dans le contexte d’une culture, d’une doctrine ou d’une tradition bien précise:  la nôtre. 

 

      Cet éloge se prête aussi bien pour débusquer une certaine mentalité laïque qui a horreur de “la foi” telle qu’une expression identitaire, violente, terroriste. Il y a des mécréants qui ne savent parler de foi et de religion que quand ils voient une bombe exploser ou lors d’un scandale, pour avoir quoi dire et se libérer d’une démangeaison de satisfaction idéologique. Quelle que soit la façon dont on la regarde, la remarque de Jésus est scandaleuse: “Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu!” Si la foi est “foi en sa personne”, si la foi est une “relation avec lui”, même l’étranger y a accès! 

 

      Pour revenir sur Naaman, ce n’est pas l’eau du fleuve qui l’a sauvé. L’eau était nécessaire comme signe, en effet le prophète lui avait ordonné de plonger sept fois dans le Jourdain, mais cela n’a pas été l’eau qui le sauve. Ensuite, il y a les cadeaux somptueux que Naaman avait apportés avec lui dans l’espoir de payer sa guérison, mais même ceux-ci n’ont pas servi au but, en fait ils ont été rejetés par Elisée. La visite au sanctuaire/habitation n’a été pas non plus la cause de sa réhabilitation. C’est la foi qui l’a guéri! Mais quel genre de foi un païen pourrait-il exprimer?

      

      En relisant l’épisode (2Rois, 5, 1-27), nous constatons que toute l’affaire de Naaman présente plusieurs coups de théâtre, des motifs de suspicion, de colère et de dédain, pour avoir été envoyé dans les eaux misérables d’Israël, avec toute l’eau qui coule dans les rivières de Damas. On voit bien que la “foi” de Naaman était de type magique, et il ne s’attendait qu’à une action d’éclat de la part du prophète. Grâce à la suggestion d’un serviteur accommodant, enfin Naaman adopte une attitude d’humilité et d’obéissance à la parole. Immergé dans le Jourdain, une fois guéri, Naaman décide d’honorer le Dieu d’Israël pour le restant de ses jours, avec une seule réserve pour laquelle il présente une demande anticipée de pardon, quand des raisons de fonction publique l’auraient forcé à se prosterner avec son roi devant la statue de Rimmon, le dieu national. Pour finir, on ne peut même pas dire que la foi de Naaman est si “orthodoxe”, à l’état pur, pourtant, Jésus la prendra comme exemple d’une parole qui s’ouvre aux païens!

 

      L’histoire de Naaman, que nous pouvons comparer à n’importe quel épisode de Lourdes et autres, nous dit que le miracle est ambigu. Quand il est reçu avec joie et gratitude, le miracle inspire la foi, mais lorsqu’il est requis, prétendu ou contesté, le miracle devient le principal obstacle à la foi: “Est-ce que les fleuves de Damas, l’Abana et le Parpar, ne valent pas mieux que toutes les eaux d’Israël?” “Quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir, et te croire?” (Gv 6, 30) “pourquoi celui-là, et non pas moi?”

 

      A quoi sert-il d’être miraculé à Lourdes, si après je ne me sauve pas au Paradis? Il y a des gens qui cherchent des miracles, ils organisent des voyages et ils courent après les faits extraordinaires qui se passent ici ou là-bas, tout en s’arrêtant au niveau de la curiosité, avec une attitude critique et crédule. Et il y a ceux qui regardent les phénomènes religieux avec un air de contrariété, scepticisme et de supériorité. 

 

      Entre les deux choses, celle qui fait la différence est cette foi qui s’exprime par un simple geste de gratitude. Ce n’est pas l’eau qui sauve, pas même le miracle: c’est la foi qui sauve! Dans le langage médical, “le principe de guérison est interne, il est caché dans la maladie elle-même”,  mais cela ouvre un autre chapitre. Le Samaritain s’est jeté aux pieds de Jésus: lui seul, étranger marginal d’une compagnie de Juifs, a compris quelque chose de son mystère!

 

      Amen

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AUGMENTE EN NOUS LA FOI

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXVII Ordinaire (Lc 16, 17, 5-10)                                               

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “Les Apôtres dirent au Seigneur: ‘Augmente en nous la foi!’ Le Seigneur répondit: ‘Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici: ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi” 

 

      Face aux apôtres qui demandent “plus de foi”, Jésus répond d’une manière inattendue, avec une parabole agaçante. On dirait même qu’il se moque d’eux: “ah, comment, vous avez la foi?” “et vous voulez également l’augmenter?” “si vous en aviez un tout petit grain, vous soulèveriez les montagnes!” Puis il parle d’un étrange patron difficile qui ne laisse jamais un moment de répit à son serviteur, même après une dense journée de travail. Il ne lui dit pas: “assieds-toi et mange”, mais: “prépare-moi le diner, et dès que je me serai rassasié, tu mangeras”. Nous avons là l’image d’une société violente, injuste, tyrannique.

     

      À première vue, il semble que Jésus présente Dieu comme un patron dur et exigeant. En réalité, avec cette parabole du patron difficile à satisfaire, Jésus n’est pas en train de dire comment Dieu traite l’homme, mais comment doit être le comportement de l’homme envers Dieu: d’une disponibilité totale et inconditionnée. En fait il prend l’exemple d’un serviteur qui travaille jusqu’au soir sans rien prétendre, sans même dire: “j’ai fini, je ferme le magasin et je m’en vais”. Dans le discours de Jésus, il n’est pas possible de servir le Royaume de Dieu avec l’attitude du salarié: un certain travail pour un certain salaire.

 

      Il semble bien que Jésus fasse de l’ironie, quand les apôtres demandent cette “augmentation” de foi, comme une augmentation de salaire. Avec la mini-parabole du patron difficile qui exige un serviteur à tout moment disponible, à sa manière Jésus réponds à la requête: “veuillez ne pas exagérer, soyez comme ce serviteur à la fin de sa journée” “toi qui voudrais avoir ‘plus de foi’, laisse tomber l’augmentation et contente-toi de faire ton travail, en disant: je suis un simple serviteur, j’ai fait ce que j’avais à faire’”. 

    

      Il est bien étrange qu’aujourd’hui nous n’avons pas encore compris cela, et encore nous nous engageons à prier avec les mêmes paroles des apôtres, pour une “augmentation” de la foi, comme si c’était une raison de fierté face à Dieu. Parfois nous débutons nos réunions d’Église ou nos prières universelles par la même formule qui a fait rougir les apôtres: “Seigneur, augmente en nous la foi!” On voit bien que nous n’avons pas saisi la subtilité, et nous prions contre nos propres intérêts. 

 

      Notre erreur consiste à échanger la foi avec notre sentiment: je fais une forte expérience de spiritualité et de conversion, et ce serait la foi. Pour d’autres, la foi se retrouve dans la finesse et la profondeur d’une étude théologique: les pensées que je fais “sur” Dieu, petit à petit deviennent des pensées “de” Dieu, et c’est ainsi que ma parole devient divine!   

 

      Imaginons que Dieu nous prenne au sérieux et nous accorde l’augmentation souhaitée: qu’allons nous donc faire? Nous nous donnerons avec plus de ferveur aux œuvres de charité? Ou bien nous allons nous mettre sur un pied de compétition pour mesurer et comparer la température de notre sainteté?  

 

      L’envie d’avoir “plus de foi” nous ramène à ces gens qui, excitées par un peu crédible souhait de sainteté, cherchent l’orgasme religieux. Ils voudraient “croire plus”, c’est vrai, mais dans le but de “jouir plus”. Dans la nature, on le sait bien, les envies d’amour doivent être nécessairement signalés aux congénères, comme les cerfs dans la belle saison le font, pour dire: “femelles, venez ici, je suis un mâle mature, fort et beaux! et vous les autres mâles, gare à vous et restez loin!” Que le Créateur soit béni, d’avoir donné aux êtres l’instinct de la reproduction, mais dans le domaine des affections humaines cette envie religieuse inspire chez des gens une détestable tendance à s’estimer mieux que les autres. 

 

      C’est pour cela que Jésus nous retient, comme il l’a fait avec les apôtres: “soyez tranquilles, ne demandez pas trop, tenez-vous occupés, gardez le status du serviteur: il est mieux pour vous!” “Laissez tomber ce prétentieux désir d’‘avoir plus’ et cherchez à ‘faire mieux!’”  “L’augmentation de la foi ne vous convient pas: elle est dangereuse”.  

 

      Dans nos prières, il serait donc plus raisonnable de nous limiter à demander “la foi”, et c’est tout. Du reste, c’est exactement ce que nous avons fait au moment de notre baptême: nous avons demandé “la foi”, d’être “dans la foi”, de grandir “dans la foi”. Au lieu d’en demander stupidement une “augmentation”, il serait mieux d’abaisser la barre de niveau du service. Le Royaume de Dieu fonctionne à ce niveau-là. La foi est comme le Royaume: il échappe à tout critère de mesure, ou il y a, ou il n’est pas!

 

      Amen 

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L’EPULON ET LAZARE

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXVI Ordinaire (Lc 16, 19-31)                                                   

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “Mon enfant, rappelle-toi: tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance”

 

      Dans l’Évangile nous trouvons deux personnages aux destins croisés: “un riche” dont le nom d’est pas dit, et un pauvre homme qui porte le nom personnel de “Lazare”. Le premier est caractérisé par un appellatif générique: “l’epulon”, c’est à dire “une sorte de riche”, “un bourgeois”, “un milliardaire”, quelqu’un qui se porte magnifiquement bien. En latin, le mot “aepulae” indique “les richesses”. Jésus ne l’estime pas digne d’un nom personnel! C’est comme s’il disait: le riche plus il devient riche, moins il ressemble à un homme, il devient comme ses richesses, il fait partie des choses accumulées, il fait “corps” avec ce qu’il aime. Dommage que l’actuelle traduction officielle française ne saisit pas la subtilité, et renonce au titre classique de “l’Epulon et Lazare”. 

 

      Et encore, regardez quel garde-robe: pourpre et lin fin d’un côté, et vêtements sales en lambeaux de l’autre. Quand chez quelqu’un un début de pauvreté arrive, on peut cacher la faim, mais ce qui est le plus difficile à supporter, est de se balader avec des vêtements inappropriés qui t’identifient comme un misérable. Combien de gens nous passent à côté avec les beaux habits dehors, et un trou dans l’estomac! Lazare était à la porte et il pensait pouvoir se rassasier de petits bouts de pains que les convives utilisaient pour se nettoyer les mains. C’était l’usage de l’époque: se sécher les mains et nourrir les chiens. Mais personne ne se soucie de lui. Pensons à certains restaurants d’aujourd’hui qui nous présentent leurs plats raffinés sur une bonne croute de pain destiné au bidon des ordures: ne sommes-nous pas inconscients? 

      

      Le pauvre mourut. Il est toujours le premier à mourir. Certes, les conditions hygiéniques et alimentaires, le manque de soins médicaux … En certains cas, la mort est vécue comme un bien, comme une délivrance. Plus tard, aussi le riche mourut. Il est bien étrange qu’il meurt: il a vu les mers et les montagnes, il a connu des vacances et des luxes sans fin, les meilleures consultations médicales et les analyses les plus coûteuses, mais cela ne l’a aidé qu’à avancer d’un peu le piquet, à vivre un peu plus longtemps. Pour finir, lui aussi a dû mourir. 

      

      Maintenant la situation s’est inversée: Lazare se trouve en un lieu de béatitude et de consolation, tandis que le riche est dans les tourments. Le premier est dans le sein d’Abraham, l’autre dans les ténèbres du Shéol. Entre les deux réalités il y a un abysse infranchissable, et pourtant ils arrivent à se parler à un tir de voix. Le riche ne s’était jamais aperçu de Lazare, quand il mendiait à la porte, mais maintenant le reconnait, sans doute! À présent, c’est le riche qui voudrait jouir d’une petite faveur, une toute petite goutte d’eau, “je t’en prie”, mais cela n’est pas possible à cause du fossé que lui-même a creusé envers Lazare pendant qu’il était en vie!    

 

      Abraham l’appelle avec le doux nom de: “mon enfant”. Les damnés subissent le dommage qu’ils se sont procurés tous seuls, c’est pour cela qu’ils appellent “damnés” (“damnum”, dommage), pourtant ils demeurent toujours des “enfants”, des “fils de Dieu”, même dans l’autre monde! Il n’y a pas de rancune dans les paroles d’Abraham, pas de froide satisfaction de la vengeance, mais le sens d’une justice mélancolique et inflexible: “tu as déjà eu … lui il doit avoir …” Le riche s’est damné - il a procuré son dommage - pas à cause de sa richesse, mais pour avoir ignoré le pauvre Lazare, c’était comme s’il ne le voyait pas! Lazare se présentait régulièrement aux festins, donc de la part d’Epulon ce n’était pas le péché d’une seule fois, mais un péché continue, structurel, comme le marché mondial. La pauvreté existe, mais il y a pire: le refus de la regarder! 

 

      “Eh bien, tant pis”, semble dire le riche. “Mais … fais-moi une faveur: j’ai des frères … cherche à les avertir … pour qu’ils ne viennent pas eux aussi ici, en cette triste demeure …” Tiens: ce riche a des frères! Il ne s’aperçoit que maintenant, dans cette situation! En effet il est difficile de voire un riche à table avec ses frères et conjoints: le riche cherche plutôt la compagnie de ses amis qui lui ressemblent. Le riche est un solitaire, un étranger à son propre sang: “fratelli coltelli!” “frères couteaux”, on dit en Italie. La réponse d’Abraham lui parvient ponctuelle, comme un tir de canon à midi: si ces frères ne croient pas à la Parole de Moïse et des Prophètes, ils ne croiront pas non plus aux sépulcres qui s’ouvrent et aux morts qui se mettent debout. Tout au plus, ils diront qu’il s’agit d’une histoire de fantômes, d’une hallucination, d’une machination.     

 

      Cela vaut pour nous aussi: il est inutile d’aller ici-là à la recherche des signes de l’au-delà. Jésus n’en parle jamais, et le Magistère de l’Église est très sec à ce sujet. Dans quelques très rares intervention officielles, on trouve tout simplement affirmé que l’âme, dès qu’elle a laissé le monde, “mox”, c’est à dire “tout de suite”, “immédiatement”, elle se dirige vers l’enfer ou vers le paradis. Le jugement particulier s’avère tout de suite après la mort, et le destin de chacun est fixé pour toujours, sans possibilité de donner lieu à pénitence. Cette doctrine est affirmée par le Concile de Lyon (1274) (Bulla “Benedictus Dominus” de Benoît XII - 1336) et par le Concile de Bâle-Ferrara-Florence (1431-1439). Ceci dit, le Magistère vise à interdire toute sorte de nécromancie, l’interrogation des morts pour avoir des révélations ou connaissances particulières. 

 

      Cette raisonnable intransigeance de l’Église s’explique très bien. De nos jours, la nécromancie se présente sous une forme morbide et apparemment inoffensive, par exemple, avec les expressions de “contact médiumnique”, “écriture automatique”, “channelling” “spiritual advisance” et similaires. En ces phénomènes-là il se passe de tout: on y trouve des idées fascinantes mixtes à des vapeurs de soufre. Le discernement est difficile. Il est hautement improbable, sinon impossible, qu’on puisse extraire une “science théologique” à partir de l’immense masse de données mise à disposition par les soi-disant “phénomènes médiumniques”, pourquoi?

 

      Un ange du Seigneur n’a pas intérêt à s’habiller en mauvais esprit, il se passe plutôt le contraire: ce sont les démons qui se déguisent en esprit de lumières. Imaginons le cas d’une “séance spirituelle” pendant laquelle vienne un ange du Seigneur ou une belle âme . Qu’est-ce qu’il se passe par la suite? Voici que la “fenêtre” ouverte entre les deux mondes est prise d’assaut par une myriade d’esprit défunts “frais du jour”, ou par des esprits assaisonnées dans les années, tous désireux de communiquer. Ils s’écrasent et ils se battent entre eux pour une “priorité de passage”. Cependant, dans l’au-d’ici les personnes sont convaincues de contacter leurs défunts, et ils ne s’aperçoivent pas avoir à faire avec des voleurs d’identité qui se présentent comme des êtres chers et des guides d’un autre monde, tout en se moquant des sentiments les plus chers.    

 

      Le monde des “médiums” et des “spiritual advisors”, qui volontiers se prêtent au jeu, est plein d’ambiguïtés, d’opportunisme, de rêveurs, visionnaires, charismatiques, charlatans et magiciens. Le bénéfice des arts magiques pourrait se résumer en une devise: “se sentir mieux pour rechuter dans le pire”. En effet c’est comme une drogue: les premiers informations qu’on reçoit sont vraies et réconfortantes, mais attention à la suite! En ce monde-là, Moïse, les Prophètes et l’Évangile sont tout simplement ignorés, dépassés, substitués ou mystifiés par les écritures médiumniques, qui provoquent une confusion des âmes, la dérive de la foi et le risque de perdre pour toujours le salut éternel. Ne jamais aller chercher ce type de connaissances-là.       

 

      Un exemple qui les représente tous. Une fois, dans les splendides “révélations” d’un ange, j’ai trouvé une phrase fascinante mais suspecte: “Le mal n’existe pas. Le mal est le bien en formation”. Eh bien, la nouvelle est rassurante, mais d’un seul coup elle a effacé l’immense problème du mal moral, de la responsabilité des actions humaines, et de l’effrayante possibilité de se tromper à toujours par rapport à l’unique existence qui nous est donnée de vivre. Et alors que faudrait-il  dire d’Hitler, qu’il s’agit de l’embryon d’un Padre Pio? Saint Paul le dit bien: “Pourtant, si nous-mêmes, ou si un ange du ciel vous annonçait un Évangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème” (Gal 1, 8)

 

      Toutefois, de temps en temps, des signes authentiques de l’au-delà, comme le dialogue entre l’Epulon et Lazare, arrivent, si Dieu le permet. Les deux mondes se rapprochent à un tir de voix, sans se confondre. Il existe des dons qu’il faut prendre en considération, les accueillir avec respect et reconnaissance. Mais ce sont des dons qui se payent très cher, mieux vaut ne jamais rien demander. Ne jamais perdre de vue la référence aux Écritures: Moïse et les Prophètes, c’est à dire la Loi, et l’Esprit qui donne vie à la Loi. Si dans notre vie, à moment donné, il nous arrive quelque chose d’extraordinaire et merveilleux (cela arrive à tout le monde), ce sera un aide dans le sens de l’Évangile, une gratification dont nous n’avons pas le droit d’abuser.     

 

      Amen

 

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L'ADMINISTRATEUR MALHONNÊTE

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes      

Année C - XXV Ordinaire (Lc 16, 1-13)                                                       

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “Eh bien moi, je vous le dis: faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles” 

      

      Les grands propriétaires fonciers de la Palestine ancienne, notamment des étrangers, avaient des administrateurs à qui ils donnaient une grande liberté et responsabilité, afin qu’ils réalisent un bénéfice convenu avec le maître non-résident. Ces “administrateurs délégués” pouvaient tirer des profits personnels grâce aux affaires de leurs patrons, c’était toléré, mais dans le cas de la parabole l’administrateur a vraiment exagéré, il a même volé à son maître. Mis au courant, celui-ci est le licencie immédiatement. Et l’administrateur malhonnête ne tente même pas un minimum d’autodéfense: il a mauvaise conscience, il sait que les accusations tirées contre lui sont vraies. Licencié et obligé de livrer les comptes, ce petit “malin’’ ne craque pourtant pas, et il pense à ce qu’il peut faire pour s’assurer un avenir décent. Son “coup de maître” consiste en un “faux en écriture”: il retouche les chiffres et il divise par deux les crédits dus à l’entreprise de son patron. En fait, il utilise les affaires du patron pour se faire des amis qui l’aideront, une fois qu’il se serait retrouvé à la rue. L’idée est rapide comme un éclair, il n’y pense pas deux fois. Un sacré coup qui à la fin attire même l’admiration du patron: “regarde moi celui-ci … il a été capable de m’escroquer ouvertement, jusqu’a ce point-là …”   

 

      Certes, Jésus ne loue pas l’action malhonnête, mais il la prend par comparaison, il en souligne  la manière forte: “regardez ce malhonnête comme il a été lucide dans ses propres affaires, regardez quelle rapidité d’esprit à comprendre la gravité de sa situation, regardez quel courage en devant prendre une décision …” Jésus veut que ses disciples, par rapport au Royaume, adoptent la même promptitude. Ils ne peuvent pas le renvoyer à demain, ils ne peuvent pas y dormir dessus, ils doivent agir maintenant, de manière résolue, sinon ce Royaume leur échappe. S’il venait aujourd’hui, Jésus dirait : “regardez les opérateurs boursiers, avec les yeux collés sur l’ordinateur pour suivre la performance boursière, et l’oreille collée au téléphone pour donner des ordres: si les titres chutent, ils vendent d’un côté et ils achètent de l’autre. Quelle attention, quel niveau de décision! Et vous, vous ne feriez pas de même pour mettre en sureté un capital immensément supérieur, celui de la vie éternelle?”      

 

      Il arrive parfois que les personnes se plaignent du fait que Dieu envoie le bien aux méchants, tandis qu’il n’y a que de malheurs qui arrivent aux gens honnêtes. C’est une histoire qu’on a déjà trop souvent entendu: les mauvaises gens réussissent toujours, tandis que les bons, pour être bons, sont mis à l’épreuve. Les mauvaises gens gagnent toujours, pendant que les honnêtes risquent leur peau. Si nous pensons cela, ça veut dire que nous n’avons rien compris au Royaume de Dieu. Selon la parabole du Christ, nous qui sommes ses disciples nous devrions avoir la même attitude que ceux qui rament dans l’illégalité. Nous devrions être malins à faire le bien, comme ceux-là le sont dans les mauvaises affaires, pour accaparer la vraie richesse, celle du Royaume.    

      

      Qui est mon employeur? Un riche qui ne pense qu’à ses propres intérêts? Un politicien corrompu qui pour monter en grade s’est vendu à un autre plus louche que lui? Une multinationale aux pouvoirs occultes? Qu’est-ce que je fais, je m’adapte au système et je deviens corrompu aussi? Je me mets à organiser des manifestations parfaitement inutiles pour dénoncer l’illégalité, le désastre économique et le changement climatique? J’écris des livres et des articles de feu pour une improbable réforme de la justice sociale, au risque d’être fiché, licencié et réduit au silence à jamais?  

 

      Eh bien, selon les paroles du Maître, avec toute cette malhonnête richesse qui m’entoure, il y a une chose que je peux faire: je dois devenir plus fourbe que mon employeur, je dois chercher à lui soustraire sous son nez toutes les ressources possibles, en faveur de ces futures amis (les pauvres) qui un jour m’ouvriront les portes du Royaume, le jour final du règlement des comptes, quand j’aurai besoin de main forte. 

 

      Les pacifistes, les écologistes et les activistes en faveur des animaux se fâchent volontiers contre les perversions du système, mais en réalité ils n’affectent pas le système, tout au contraire: ils sont fonctionnels au système, ils y font partie, ils en fortifient ses défenses immunitaires, ils le rendent plus subtile, plus sophistiquée. En effet, les manifestations sur la place publique sont parfois saluées comme les grandes révolutions du passé, mais ces soi-disantes “révolutions” n’ont fait que de déplacer l’axe du pouvoir d’un sujet à l’autre, et elles ne sont devenues “grandes” que par les affabulations du mythe. 

 

      Jésus ne se scandalise pas pour l’argent malhonnête, ou pour le volume des injustices humaines, car il y en aura toujours, plutôt il nous invite à être “malhonnêtes” et capables de mener des décisions rapides comme la foudre, quand l’enjeu s’avère être l’intérêt des pauvres et la justice du Royaume. Lui il connait bien le cœur des hommes, sait que certains systèmes ne pourrons pas changer, comme l’histoire du loup qui change de poil mais pas le vice. Si donc tu veux vraiment apporter du nouveau dans un contexte, tu dois être dedans et tu dois être plus malin que les autres, mais pas dans le même but.

 

      Pour la personne qui est dans la foi, l’idée d’une “révolution” est secondaire, marginale: le Royaume de Dieu avance grâce à la “conversion” personnelle. La place publique mobilise les gens, mais ne change rien: si par contre tu changes ton cœur, tout changera!        

 

      Amen

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IL Y AURA DE LA JOIE DANS LE CIEL

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes      

Année C - XXIV Ordinaire (Lc 15, 1-32)                                                     

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion” 

      

      Il est des paraboles qui sont prononcées pas Jésus en pleine controverse contre les scribes, les pharisiens, les représentants officiels de la Loi et de la Religion. Ils ne se considèrent comme “justes” que par le fait qu’ils lisent, s’appliquent à l’étude et à la pratique des Écritures, alors que les autres sont considérés comme des “pécheurs”. De leur point de vue, la catégorie des pécheurs est composée de gens qui pratiquent des activités répréhensibles (prostituées, usuriers …), des métiers méprisés (commerçants et bergers …) et des travaux avilissants à contact avec les matières “impures” (tanneurs de cuir qui touchent le sang, collecteurs de poubelles, travailleurs qui manipulent les cadavres …). En fait, ces gens n’ont certainement ni les moyens ni la facilité de se livrer aux études et aux méditations. 

 

      Si c’était un bon critère de “pureté”, on peut dire que la plupart des gens qui aujourd’hui sont en “circulation’’ sont “impures”: bouchers, éboueurs, employés de voirie, boursiers, banquiers, financiers, analystes de laboratoire, personnel funéraire … que des gens “sales et pécheurs”, par métier. Ils sont tellement pris dans leur sale boulot qu’ils ne savent rien de la religion, il ne vont jamais à la Messe. 

 

      Jésus souhaite justement fréquenter ces gens-là, les soi-disant “pécheurs” et “lointains”. Un comportement agaçant pour ceux qui se présument être “justes”. Manger et boire avec les “pécheurs” équivaut à entrer “en communion” avec eux, une chose que les scribes et les pharisiens ne sont pas disposés à tolérer de la part de quelqu’un qui se dit être un “prophète” de Dieu. Une bonne excuse pour avoir de quoi l’accuser. “Que de l’envie”, dirions-nous, à cause du succès et de l’extraordinaire popularité de Jésus.  

 

      Voici donc les subtilités: “si tu es un prophète, comment se fait-il que tu traînes avec des gens comme ceux-là?” Et Lui, pour répondre au chef d’accusation, il raconte: “il y avait un brebis égaré … il y avait une femme qui avait perdu sa pièce de monnaie … un père avait deux fils …” “et si un berger fait la fête pour une brebis retrouvée … si une femme est heureuse de retrouver son argent … si un père est dans la joie pour le retour d’un fils indigne … combien plus grande sera la fête au paradis, pour un pécheur repenti?” Jésus révèle le visage le plus intime du Père, celui de la miséricorde. Un Dieu qui aime le pécheur, qu’il  cherche, qu’il attend au seuil de sa maison, et dont il se réjouit du retour.     

 

      Cette réponse est scandaleuse parce qu’elle renverse les critères les plus évidents de la “pastorale” courantes des pharisiens, un enseignement qui divise les hommes en moutons et chèvres, bons et méchants, justes et pécheurs. Jésus bouleverse la conception même qu’on a de Dieu, en le présentant comme un Père bienveillant, indulgent, prêt à accueillir celui qui s’était égaré et qui à présent, désire retourner à la maison. La nouveauté de ce message est dans le “comportement” d’un Dieu qui “cherche” le pécheur et “se réjouit” de le retrouver. Étrange façon de parler de “conversion”: c’est Dieu qui “se convertit” au pécheur, et non le pécheur à Dieu! Jésus met Dieu devant l’homme, et non l’homme devant Dieu! Il invite ses malveillants interlocuteurs à voir les choses de la part de Dieu, non de la part du pécheur!   

 

      En même temps, en disant ces paraboles, Jésus rejette les objections et justifie la belle compagnie qui l’encercle: “si Dieu fait cela, moi je fais de même” “si Dieu est fait comme cela, moi je le suis de même!” “je ne suis pas venu pour vous les justes, mais pour ceux-ci qui sont des pécheurs”. Le résultat du discours est énorme: fracas d’applaudissement d’un côté, et envie noire de l’autre. Les “justes” sont irrités, déstabilisés, parce que ils voudraient un autre type de père, plus juge et moins père.

 

      Et nous, où en sommes-nous, du côté de Jésus ou des pharisiens? À quelle distance sommes-nous positionnés, par rapport au Royaume de Dieu? Si nous nous sentons être plus justes qu’aimés par le Père, nous sommes loins. Si nous prêtons plus d’attention à notre prétendue honnêteté qu’aux gestes d’amour du Père, nous nous éloignons encore plus. Si nous divisons le genre humain en païens et chrétiens, croyants et mécréants, pratiquants et non-pratiquants, mariés et divorcés, jusqu’à arriver à la justesse incontestable de notre inestimable personne, alors nous sommes vraiment en dehors. Nous nous mettons “du bon côté” et nous croyons être autorisés à juger le prochain selon un mètre qui prend modèle dans notre stature. Pour finir, nous nous émerveillons que les autres ne nous ressemblent pas, et ils font une vie sans Dieu, ni religion, ni sacrements. Pour nous, la “conversion” c’est “revenir à l’Église”. S’il nous arrive de penser ainsi, cela veut dire que nous ressemblons plus aux pharisiens qu’à Jésus.  

 

      Il est bien vrai que nous les catholiques nous avons repris l’ancien vice des pharisiens séparateurs, mais dans le bestiaire de l’humanité nous retrouvons aussi la race évoluée des laïques puritains. Par exemple, les Hauts Fonctionnaires de l’Académie Française, représentants officiels de la Langue et de la Culture, pour ennoblir et monumentaliser leur belle langue, ont délibérément complexifié, fixé est imposé jusqu’au paroxysme des critères pour le “bon usage” de la langue française, en l’honneur de la République, une, sacrée et intouchable. Il est ainsi que, en quelques décennies, avec la démocratisation de la scolarité, les Académiciens ont créé une orthographie impossible imposé à tout citoyen. 

 

      Heureusement, être “Académicien” n’est qu’un titre honorifique, et pas scientifique. On pourrait bien se passer de certaines complexifications, mais grâce aux Académiciens, les enfants de la République vont aujourd’hui à l’école avec le sentiment du banc de la torture, avec tous ces problèmes d’apprentissage, dyslexie et dysorthographie qui finissent par reléguer une bonne partie de la population dans les limbes de l’analphabétisme. Tous les français ont vécu l’horreur, mais au lieu de casser le sortilège, ils l’acceptent et ils s’obstinent à le perpétrer. Comme les adultes ont connu “le sens de l’effort”, ils estiment qu’aussi les jeunes doivent également se montrer capable de “se surpasser”. Ils ne veulent pas admettre que, s’ils ont souffert, ça a été pour rien. 

 

      Dès de début de l’Académie, l’orthographe se présente comme un dogme religieux très semblable à la morale catholique et à l’intolérance des pharisiens: les personnes seront jugés sur la base de leurs fautes en écriture. Déjà dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie Française, il est écrit que l’orthographe a pour but de “distinguer les gens de lettre des ignorants et des simples femmes”. En fait, c’est devenu aujourd’hui une pratique courante que de “discriminer” les personnes sur la base de leur manière d’écrire: pour une erreur banale, dans le monde de l’école, de l’emploi public, du travail, de l’entreprise … tu peux mettre fin à ta carrière (et aussi rater un rendez-vous d’amour)! Une apostrophe mal mis suffit à disqualifier un CV de tout respect, ou tout un système de pensée. 

 

      Dernièrement, même sur internet des personnes sont réduit au silence pour une banale erreur d’écriture. Une liberté de parole qui est brisée au nom de l’orthographe: belle manière de démocratiser la société! Ce n’est pas l’orthographe, mais c’est la personne qui vient d’être jugée! Il est ainsi que l’Écriture de la Langue prend la place de l’Écriture Sacrée! Tous ceux qui ne savent pas bien écrire, sont relégués dans la catégorie des nouveaux pécheurs! Pourtant, si au lieu de “orthographie” j’écris “ortografie”, comme les italiens et les espagnols le font, c’est plus simple et quand-même compréhensible, donc ce n’est pas une faute, pas besoin de remonter au grec pour montrer le prédécesseur illustre d'un mot.

 

      Certaines “erreurs” d’orthographe ne sont pas des vrais “erreurs”, mais elles peuvent être utiles pour activer des ressources insoupçonnées: ce sont des tentatives provisoires d’expression, des trébuchement qui entraînent le pied, des signes révélateurs de personnalité, des indicateurs de génie, des éveils d’esprit critique. La langue n’est pas sacrée, elle n’est pas un système clos, chacun emmène sa particulière mimique, c’est pour cela que l’écriture ne l’est pas de même. Si le problème de la langue est de se faire comprendre par tous, dans un contexte, la bonne et simple … ortografie doit suivre le pas de cette exigence élémentaire. La grande et belle langue nationale, libérée d’un tas de vieux trucs, ne sera plus une torture, mais elle emmènera au plaisir de la découverte, de la réflexion, de la lecture et la relecture. L’(É)écriture ne sera plus un bien élitaire, mais l’expression d’un bien commun: il y aura de la joie dans l’école!  

 

      Amen

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