Les sentiers de la Parole

Chemins parcourus par les brebis en recherche de nourriture à travers la montagne. 

Salut ! Bienvenue pour marcher à mes côtés sur les sentiers de la Parole de Dieu. Je te propose chaque semaine, au rythme de la liturgie, une réflexion à partir des lectures du dimanche. 

 

Abbé Andrea De Vico

Adepte de trekking, en montagne et ... dans  l'âme!

 


SOUVIENS-TOI QUE TU ES POUSSIÈRE

Année A - Mercredi des Cendres (Mt 6, 1-6. 16-18)                                                                Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière” 

 

      La liturgie d’aujourd’hui contient un impératif sec et sans équivoque, accompagné par la traditionnelle imposition des cendres sur la tête, en référence évidente à la création d’Adam (Gen 2, 7). Si nous sommes mal disposés, cette phrase semble être une menace, mais si nous connaissons nos propres limites, l’expression nous semblera bien plus agréable, plus légère. En effet:

      

      “Souviens-toi! …” que tu es fait de terre. Si à la fin de tes jours tu es in-humé (mis sous terre), il n’y a qu’une poignée de terre qui restera de toi. Et si tu veux être prompt en affaire et tu te fais mettre au four crématoire, le résultat sera toujours le même: une poignée de cendres. Dois-tu pleurer? Dois-tu réaliser les pas de la danse de la vanité comme on le faisait au Moyen Âge, pour détourner la pensée de la mort qui, en temps de peste, se présentait avec une faux à la main? Dois-tu t’abandonner à un triste soliloque sur l’être et le non-être comme Hamlet? Dois-tu mener ta méditation sur la Préparation à la mort avec un crâne dans les mains, genre littéraire et figuratif très à la mode au XVIIIe siècle? Rien de tout cela: l’impératif liturgique n’est pas une menace, ni une affirmation triste, pessimiste ou nihiliste. C’est une prise de conscience.

      

      “Souviens-toi! …” que tu es fait de la meilleure partie de la terre, la partie humide et fertile, de laquelle on tire les mots de humus, homo, c’est à dire la terre qui libère la vie et se prête à être cultivée. En fait, même en araméen, ‘adamà signifie boue, limon, terre fine, la bonne terre déposée le long des rives des fleuves et des plaines alluviales. Si donc je dis Adam, je dis terre. En fait, Adam n’est pas un nom propre de personne, mais il est un terme générique pour désigner l’homme, tout homme, fait de terre. Je suis donc Adam-Homo, mon vrai nom est: fait de bonne terre, de la partie la plus fertile et noble de la terre! Il est facile de deviner qu’une poignée d’une telle terre dans un petit pot placé au soleil produit nécessairement une nouvelle vie! Ton corps dans un beau cercueil fera mieux: la nouvelle vie qui t’attend s’appelle résurrection!

 

      “Souviens-toi! …” que la terre accumulée le long des rivières est toujours en mouvement. L’évolution du monde est continue, imparable. La genèse du cosmos a préparé la genèse de la vie, et la genèse de la vie a posé les conditions pour la genèse de la conscience. En fait la matière inanimée, le cosmos organisé et la nature des êtres biologiques se retrouvent unis dans l’homme, ou plutôt dans le Moi pensant de l’homme. Le Moi que je suis est la terre qui a atteint son plus haut degré de perfection!

      

      “Souviens-toi! …” que, si ton humanité n’est rien d’autre qu’une poignée de terre, le souffle de vie qui est en toi dit que ton être, ta consistance, vient d’un Dieu qui te fait exister. La matière toute seule n’aurait jamais réussi un tel exploit!

 

      Pourtant, ils ont oublié! ... La grande majorité des êtres humains ne pense qu’à manger pour ne pas être mangé, et à se divertir pour ne pas céder au désespoir. Ils semblent bien plus des hommes heureux d’être des animaux, que des animaux heureux d’être des hommes. Bien qu’ils soient constitués d’une terre fertile et cultivable (c’est le début du discours cultuel et culturel), les hommes pointent le revers, ils jouent à ceux qui font le pire, à ceux qui dégénèrent toujours plus. Les physiciens par exemple, ont oublié les grandes spéculations cosmologiques et ils ont produit le monstre nucléaire. Les chimistes, de leur côté, pour fertiliser la terre, l’ont effrontément polluée. C’est au tour maintenant des biologistes et de la technologie appliquée aux processus vitaux et reproductifs. 

 

      Les progrès sont splendides et les applications sont merveilleuses, mais le monstre de la biologie ne s’est pas encore manifesté. Tôt ou tard, dans le domaine de la famille, de la sexualité et de la génération, il se passera quelque chose qui ressemblera beaucoup à la bombe atomique et au changement climatique. Pour finir, même les biologistes baisseront les oreilles et continueront à faire leur travail sans l’ivresse ou la présomption de ceux qui transforment la liberté de la recherche en arbitraire sur la vie humaine. L’invitation au Carême de Jésus est d’une bien autre teneur: “Toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage; ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent au plus secret”. 

 

      Comment rappeler ces mots aux gens au ventre plein, qui ont fini par perdre le vrai goût des choses? L’industrie alimentaire, qui a oublié l’intérêt primaire des populations, a modifié la perception du monde, de ses saveurs, de ses arômes. Par exemple, avec des fraises, on nous fait des glaces, des chewing-gums, des bonbons, des gâteaux, des liqueurs, des détergents, des arbres magiques, des cosmétiques, des rouges à lèvres, des crayons, de l’eau de toilette, des préservatifs, des déodorants axillaires, des déodorants pour le drain de salle de bain, le tout au parfum de fraise.

 

       Qu’ils sont étranges ces hommes sans mémoire: il leur faut forcément une bombe, il leur faut forcément les poisons qui polluent l’atmosphère, il faut forcement produire des clones à la manière d’Ellen Ripley dans le film Alien, pour constater qu’on ne plaisante pas impunément avec le feu. Les hommes ont oublié que leurs choix et leurs actions sont limités, circonscrits dans un horizon que la science morale doit mettre en évidence. En effet, dans tout type d’organisation hiérarchique, qu’elle soit religieuse, ecclésiale, politique, scientifique, médicale ou industrielle, on retrouve toujours une étrange arrogance, une pernicieuse violence, une hybridation entre le bien et le mal, un mélange délibéré d’âne et de cheval pour produire une mule utile mais stérile, toutes choses qui font penser à la hideuse présomption de l’ange déchu. Est-ce cela que nous recherchons? 

 

      Heureusement, il y a une justice qui existe dans les choses, et chaque fois qu’il y a une catastrophe ou un malheur, un règlement de comptes s’opère. L’ancien mot de cosmos, en Grèce, a été d’abord utilisé dans les tribunaux, pour indiquer le Droit et la Loi (pour les latins: mundus, c’est-à-dire ordonné, propre). En fait, la Loi tente de mettre de l’ordre dans la coexistence humaine. Dans un deuxième temps, le concept juridique et primitif de cosmos a été transféré aux premières investigations sur la Nature (dont la cosmologie comme nouvelle science). En fait, l’idée sous-jacente est que même dans la Nature il y a des guerres, des conflits et des oppositions: les tremblements de terre, les tempêtes, les inondations, les épidémies, les maladies … Les êtres de la Nature sont toujours en conflit, mais la déesse Dike (la Justice) exerce également son autorité sur elle. Tout ce qui naît, qui se nourrit, qui se développe, le fait au détriment d’autres êtres qui naissent, qui se nourrissent et qui se développent. Ainsi, le dieu Cronos (le Temps), pour mettre les comptes à niveau, a établi une fin pour tout être, pour permettre à d’autres êtres de prendre la relève. Anaximandre explique le devenir et la mort des êtres “comme une querelle judiciaire, dans laquelle elles doivent s’accorder réciproquement une amende et une compensation pour leur propre injustice, selon la peine du temps” (1) On retrouve-là, peut-être, l’origine de la douleur humaine: comme je viens à ce monde au détriment de quelqu’un d’autre, je dois moi aussi, à mon tour, verser un prix en échange d’un droit de passage.  

 

      Même le chemin du Carême des chrétiens implique une sorte d’amende et de restauration de la Justice. Mais dans ce cas l’homme de Foi se lève et recommence à marcher non pas selon le dieu Temps, mais selon le temps de Dieu, avec toute son humanité, sur le chemin de l’humilité, en hommage à l’humus, à la terre fertile, à la poussière qu’il est! Dieu merci, parmi les nombreuses applications que nous avons dites précédemment, une fraise des bois a également la propriété de nous rappeler de quoi nous sommes faits: une poignée de terre parfumée! La vie est en nous!

 

      (1) Cf. Werner Jaeger, “Paideia”, La formazione dell’uomo greco, Bompiani 2003, pp. 214; 264-266

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Quar-00 - SouviensToiQueTuEsPoussière.
Document Adobe Acrobat 75.1 KB

LA JUSTICE DU ROYAUME 2/2

Année A - VII Ordinaire (Mt 5, 17-37)                                                                                     Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux”  

    

      (suite depuis dimanche dernier) Quatrième commandement, en relation avec la loi du talion. Le premier crime commis dans l'histoire de l'humanité a été un meurtre, celui d’Abel, à partir duquel la première règle enregistrée dans la Bible sonne comme un talion: “Si quelqu’un verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé. Car Dieu a fait l’homme à son image” (Gn 9, 6). Dans les temps archaïques, la loi du plus fort était en vigueur, représentée par l’immense présomption de Lamech: “Pour une blessure, j’ai tué un homme; pour une meurtrissure, un enfant. Caïn sera vengé sept fois, et Lamek, soixante-dix-sept fois!” (Gen 4, 23-24). À vrai dire, cette loi de vengeance est toujours en vigueur dans le règlement des comptes qui courent entre gangs criminels. Comparée à la violence gratuite de Lamech (et des criminels modernes), la loi du talion constitue un progrès moral indéniable: “œil pour œil, dent pour dent”. Le talion met une limite à la violence, pour éviter les atrocités indicibles dont les hommes sont capables avec leur vengeance, et garantit une réciprocité plus raisonnable: si tu m’arraches un œil, je t’en arrache un également. Si nous respections le talion, même aujourd’hui, nos relations seraient plus équitables.

 

      Dans un État moderne, personne ne peut prétendre se faire justice lui-même, en exagérant comme Lamech ou comme un gangster moderne peut-être. Le Code pénal d’un État de droit interdit expressément le recours à la justice privée et punit ceux qui, ayant la possibilité de faire appel au juge, se font arbitrairement un droit. L’État ne tolère donc pas que les sujets résolvent les conflits de manière autonome.

 

      Mais Jésus d’un seul coup surmonte à la fois autant le talion que le droit d’État: “Vous avez appris qu’il a été dit: Œil pour œil, et dent pour dent. Eh bien! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant” (Mt 5, 38-39). Nous avons ici l’énoncé le plus célèbre et le plus paradoxal du message de Jésus: on répond à la violence en tendant l’autre joue, c’est-à-dire en exprimant la volonté de ne pas s’opposer à la violence. La première réaction d’un interlocuteur qui n’a pas saisi le contexte de la phrase est: et quoi donc? je ne suis pas stupide, moi! Et alors qu’est-ce que cela signifie de ne pas s’opposer aux méchants? N’est-ce pas encourager et laisser libre cours à sa méchanceté?

 

      Essayons de comprendre cela par un exemple concret. Disons qu’il y a des infiltrations mafieuses dans ma municipalité. Il est logique de les combattre, mais si je commence à dénoncer ouvertement la vérité nue et crue, à écrire des livres et des articles, à passer à la télévision, à citer des noms et des prénoms comme un fameux journaliste italien l’a fait, ce sera une chose généreuse de ma part, mais ce n’est pas intelligent du tout. En fait, je m’expose au risque des représailles mafieuses et l’État sera obligé de m’escorter avec l’argent des contribuables. Je vais donc devoir m’adapter à vivre dans des lieux secrets, sans amis, par peur de la vengeance, avec pour conséquence de détruire ma vie et celle de mes proches. Est-ce que ça en vaut le coup?

 

      Peut-être pourrais-je faire la même chose et avec le même engagement, mais avec prudence, en dosant judicieusement les outils de l’information, de la culture, de l’éducation ... Le mal doit être dénoncé, mais pas d’une dénonciation en soi, sinon il va générer un monstre encore pire. Avec ce “ne pas riposter au méchant”, Jésus dit que: trop de vérité fait mal, elle est monstrueuse. Nous ne pouvons pas explicitement mettre le méchant devant ses actions, sinon nous générons une plus grande violence. Et nous, au lieu de combattre le mal, lui aurions rendu un grand service. 

 

      Avec cette métaphore célèbre et originale de l’autre joue, Jésus demande à ses disciples une chose très élémentaire: resister à la violence, quand il s’agit d’éviter une plus grande violence. “Il peut arriver que la franchise ne soit pas une bonne chose” (le lieutenant Columbo, Fantasmes, Sais. 8, disque 2, ép. 1, 01h 04’ 25’’). 

 

      Cinquième commandement, en relation avec la pratique extérieure de la religion. Les pharisiens suivaient les pratiques de l’aumône, des prières et du jeûne. Jésus dit que si la justice de ses disciples ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, ils n’entreront pas dans le Royaume! Qu’est-ce que cela signifie?  Que nous devons faire plus d’aumône, plus de prière, plus de jeûne? Faut-il être supérieur en quantité et en rigidité? Non, Jésus veut outrepasser la logique casuistique des préceptes, des pratiques et des mises en garde, et il veut ramener toute la loi et la moralité à ce principe unique que les scribes et les pharisiens ont perdu de vue: l’amour du prochain.

 

      Malgré ces deux mille ans d’Évangile, notre sens de la justice est resté le même, celui des scribes et des pharisiens. Nous avons tendance à nous faire une loi sur mesure, comme un costume, et nous nous limitons à la seule observation extérieure: si quelqu’un me casse la dent, je lui en tire deux - s’ils me font du tort, je le rendrai - dans ce monde de loups, si je fais le mouton, ils me mangeront - je dois marcher sur leurs pieds comme ils le font, sinon je resterai en arrière - si c’est un précepte, je le suivrai, mais si je ne suis pas obligé, je m’en passe … Ensuite, nous allons nous confesser et dire: je n’ai rien volé et je n’ai tué personne. Nous communions et nous pensons que Jésus est heureux là-haut. En réalité, nous sommes vraiment très loin du Royaume!

 

      Cette manière de comprendre la justice s’applique à tous les autres commandements. À ce point-là, il est clair que la nouvelle Loi de l’Évangile est bien plus exigeante que l’ancienne Loi de Moïse, et si nous nous limitons à nos liturgies et à l’observance exacte des rubriques, nous avons beau croire à notre sens de la justice, cela ne restera que du théâtre!

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Ord-07 - LaJusticeDuRoyaume-2:2.pdf
Document Adobe Acrobat 79.5 KB

LA JUSTICE DU ROYAUME 1/2

Année A - VI Ordinaire (Mt 5, 17-37)                                                                                      Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux”  

 

      Toute la péricope de l’Évangile de Matthieu relative au problème de la justice comprend deux dimanches: aujourd’hui, 5, 17-37; et dimanche prochain, 5, 38-48. Jésus parle à la foule, il vient de terminer le discours sur la montagne, il a exposé les Béatitudes du Royaume, il donne maintenant des indications sur la loi et sur la justice, un problème capital pour les hommes de tous les temps. La position de Jésus est paradoxale. D’une part, il déclare sa continuité avec l’ancienne Loi: “Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes: je ne suis pas venu abolir, mais accomplir” (Mt 5, 17). Il n’est donc pas venu pour abroger, mais pour accomplir. D’autre part, Jésus exprime une attitude de rupture claire: “Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens … Avez-vous compris que cela a été dit aux anciens ... Eh bien! moi, je vous dis …” (Mt 5, 21-22) Contradiction? Pas nécessairement !

 

      L’ancienne Loi était fondée sur la nécessité d’une pratique exacte des commandements. Le juste devant Dieu devait observer en détail toutes les normes de la Loi: 613 préceptes. De notre point de vue, cette approche finit par demander l’impossible: qui pourrait se conformer à des centaines de préceptes sans se tromper? Au fil du temps, l’accumulation de préceptes et d’observances associés à la Loi finit par provoquer des sentiments de culpabilité et des angoisses inutiles, même chez les personnes les meilleures et les plus disposées. Par contre, ceux qui raisonnent en termes de règlements et de préceptes deviennent les plus durs et les plus intransigeants face aux autres. En fait, les pharisiens ont observé la loi comme si c’était un devoir inévitable, une taxe à payer, une transaction commerciale: do ut des, je te donne pour avoir en retour. Pour cette raison, les scribes et les pharisiens se retrouvent perpétuellement noyés dans des affaires légalistes et casuistiques, discutant de ce qui est légal et de ce qui ne l’est pas, réduisant la morale à une liste de cas envisagés.

 

      Jésus cite cinq des commandements les plus importants de l’ancienne Loi: 1) tu ne commettras pas de meurtre … 2) tu ne commettras pas d’adultère … 3) tu ne manqueras pas à tes serments … 4) œil pour œil … 5) tu haïras ton ennemi … Combien de fois Jésus critique l’ancienne façon de pratiquer la Loi, autant de fois qu’elle indique le chemin de la nouvelle justice. Chaque fois que Jésus critique l’ancienne façon de pratiquer la Loi, c’est pour indiquer le chemin de la nouvelle justice. 

 

      Le premier commandement concerne le prochain. Les scribes disent à juste titre que les meurtres doivent être traités en justice: “Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement” (Mt 5, 21). Jésus dit que pour être un assassin il suffit de dire à un autre: tu es fou, tu es stupide. Essayons de comprendre le sens de cette affirmation, car si nous la prenons au sens littéral, tous les êtres humains sont destinés à l’enfer. Qui ne se fâche jamais avec les autres et ne lui adresse jamais de vilains mots? Un excès de colère est précédé par plusieurs signes: la contraction des muscles, le flux sanguin vers le visage, l’accélération du rythme cardiaque, la dilatation des pupilles, un blocage de la respiration, la contraction du diaphragme, la mains moite ... Je peux réagir de deux manières. Primo : Je peux assumer ma colère en disant: je suis très fâché pour cette chose que tu viens de faire … je me suis senti mal à propos de ce que tu as fait … Il est important d’exprimer sa colère, même à voix haute, car une colère tacite brûle le cœur, bouillonne en silence, donne naissance à des voix violentes, devient encore plus meurtrière. 

 

      Secundo:  Si je commence à dire: tu es fou, tu es une nullité, tu ne comprends rien … j’ai déjà tué l’autre dans mon cœur, même si je ne l’ai pas attaqué ou tué physiquement. Je l’ai tué en moi-même, dans l’amour et dans l’estime que j’aurais dû lui apporter.

 

      Jésus cite deux autres articles. Les scribes ont essayé de quantifier les offrandes à l’autel (Mt 5, 23-24), un peu comme nous l’avons fait avec les funérailles à trois prêtres et les messes chantées en l’honneur des défunts. Jésus dit que les offrandes faites à l’autel, aussi importantes et visibles soient-elles, n’ont aucune valeur si l’offrant n’est pas en paix avec son frère. Inutile de chanter les messes aux morts, si nous ne sommes pas en paix avec les vivants! Ensuite, les scribes font également appel aux juges pour des affaires mineures. Jésus répond: aie toi-même l’intelligence de te mettre d’accord avec ton adversaire, cela convient à toi et à lui (Mt 5, 25-26). 

 

      Le deuxième commandement se rapporte à l’adultère. Les scribes étaient des moralistes qui détestaient l’adultère, surtout si ... commis par d’autres. Leur satisfaction était de saisir les coupables sur le fait. Jésus dit qu’un simple regard de possession suffit pour consommer un adultère: “Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur” (Mt 5, 28). Dans d’autres cas également, Jésus s’exprime souvent avec un langage paradoxal et pompeux: tends l’autre joue (Mt 5, 39); coupe ton pied et jette-le (Mt 18, 8); mets-toi une meule autour du cou et jette-toi à la mer (Mt 18, 6). En parlant d’adultère, Jésus dit donc qu’un simple regard de convoitise suffit pour le consommer. Qu’est-ce que cela signifie? Il faut vraiment devoir s’arracher les yeux ? Prenons un exemple bien connu, une dynamique à l’italienne. Tout le monde savait que le roi Umberto était un grand coureur de jupons, qu’il trahissait souvent et volontiers sa femme, la reine Margherita, femme austère et cultivée:

 

      “Les chroniques galantes se sont souvent amusées aux frais la reine Margherita, épouse du roi Umberto, dont les vertus conjugales ne paraissaient pas très convaincantes ... La vengeance de la femme trahie envers son mari infidèle fut de se construire autour d’elle un monde fait de culture, de poésie, d’art, dans lequel le roi-mari ne pouvait pas entrer, faute d’intérêts et de notions de base. Elle ne trahissait pas Umberto au sens vulgaire et matériel du mot, mais elle le trahissait à chaque fois que, dans son salon, parmi ses visiteurs, elle entrait dans un monde d’idées et de discours où le conjoint ne pouvait pas la suivre; et elle y entra d’autant plus volontiers qu’elle savait, en effet, que son mari en restait en dehors. De ce point de vue, le ‘cercle de la reine’, si austère et si sérieux, a toujours été un peu une Cour d’Amour; et ces visiteurs faisant autorité étaient tous ses ‘fans’ et ses fidèles. Le jeu qu’une belle et charmante femme peut jouer au milieu d’une cour d’admirateurs est aussi vieux que le monde, et au Quirinal, à la fin du XIXe siècle, il y en eut une répétition en toute bonne manière” (1)

 

      Lequel des deux conjoints souverains a-t-il déclenché la mèche de l’infidélité? La peu convaincante  vertu de la reine Margherita, ou l’évidente conduite du roi Umberto? Personne ne peut le dire. C’est à eux de le savoir. Ils ont trahi tous les deux, chacun à sa manière. Au début d’une histoire il y a toujours une déchirure interne, un petit détail: il y a, elle qui s’offre au regard et lui qui pointe ses pupilles. De nombreuses catastrophes, y compris économiques, commencent ici, à partir d’un regard malicieux. Et quand on se retrouve fauché, on y réfléchit: si j’avais regardé de l’autre côté ... si je n’avais pas fait ce téléphone ... si je ne m’étais pas présenté à ce rendez-vous …. La personne entre dans une zone de non-vérité, elle est forcée de faire semblant, d’inventer des mensonges, de continuer à mentir pour que le mensonge tienne debout sans tomber en contradiction, de mener une double vie. Si elle et lui, dès le début, jouent le jeu: « si tu triches, je triche …. », cela signifie que la tricherie est déjà belle et faite.

 

      Pour reprendre les mots de Jésus, le regard est le symbole de l’intériorité, des choix qui se font au niveau du cœur. La séduction la plus dangereuse est celle qui part de l’intérieur. Pour cette raison, l’adultère n’est pas consommé dans la chambre à coucher, mais il s’est déjà déclaré auparavant, dans l’intimité d’une décision prise, exprimée en un regard: cette femme est à moi, je dois voir quoi faire pour l’avoir. L’adultère n’est pas dans le regard, mais dans la convoitise. Il nous est bien permis de regarder les femmes et faire des appréciations galantes, le contraire serait un comble, mais regarder et décider de s’en approprier, c’est déjà une appropriation.

 

      Le troisième commandement est en relation avec le serment. Les scribes posent beaucoup de questions sur le serment: Quand est-il est légal de prêter serment? Quand une personne y est-elle tenue? Jésus dit que le serment est superflu. La valeur d’un homme peut être vue à partir du mot franc, du discours direct qui dit  oui quand c’est oui, et non quand c’est non (Mt 5, 37), sans double sens, sans messages empoisonnés, sans ajouts comme “je le jure et je le parjure”. En politique, ceux qui font ressortir la honte des autres révèlent qu’ils ont les mêmes défauts qu’ils blâment chez les autres. Celui qui attaque les faiblesses de l’adversaire, en réalité montre les siennes. Le politicien faible se place à un niveau personnel: il avance son opinion en attaquant l’autre. Ce climat empoisonné pollue non seulement la vie publique, mais aussi celle des communautés et des familles, même des parents et amis, divisés en deux. Le vrai politicien n’a pas besoin d’humilier l’adversaire, il examine les arguments, il attaque les idées, il discute avec intelligence, il frappe le défaut de l’autre sans toucher l’autre ... (à suivre dimanche prochain)

 

      1) Bruno Gatta, “Umberto e Margherita”, in “Città di Vita”, bimestrale di Religione Arte e Scienza (www.cittadivita.org), Maggio-Agosto 2007, p. 374

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Ord-06 - LaJusticeDuRoyaume-1:2.pdf
Document Adobe Acrobat 93.5 KB

SEL DE LA TERRE ET LUMIÈRE DU MONDE

Année A - II Ordinaire - (Mt 5, 13-16)                                                                                     Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                           correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur? …Vous êtes la lumière du monde … que votre lumière brille devant les hommes: alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux”

 

      Le mot sel est à l’origine de sapientia: dire sel ou sagesse est la même chose. La sagesse est le goût des choses. Un petit grain de sel sur la langue suffit à faire vibrer tout le corps. Une petite découverte ouvre l’esprit à la compréhension: Je vois! J’ai trouvé! Et encore, le sel a un pouvoir thérapeutique: il préserve,  désinfecte, tue les microbes, purifie et guérit les plaies. En plus de la sagesse et de la santé, le sel est également la métaphore de la communication. Une personne ennuyeuse et inintéressante serait insipide, sans sel. À l’époque de nos grands-parents, lorsque la cuisine n’était pas commerciale et qu’on se retrouvait tous à la table, le sel était utilisé pour entamer la conversation: ça va le sel? ai-je mis assez de sel? ai-je bien mesuré le sel? Ce plat a été préparé mille fois, pourtant, ponctuellement, la grand-mère demandait si elle avait bien dosé le sel. En fait, dans la préparation d’un repas, il n’y a pas de mesure standard. Il serait insensé de confier la quantité journalière de sel à une machine informatisée. C’est une mesure personnelle, jamais la même, et le plat d’aujourd’hui peut être meilleur que celui d’hier. À chaque jour sa mesure de sel!

 

      Le sel agit également comme indicateur des équilibres géopolitiques. Le premier signe de la crise qui a déclenché la Seconde Guerre mondiale a été le manque de sel, ou plutôt une augmentation du prix du sel. Au Frioul, une mère a prié: O Seigneur, le prix du sel a augmenté, nous ne pouvons pas acheter de sel, comment ferons-nous sans sel? Par contre, nous semblons avoir d’autres problèmes. Nous nous lamentons des gens qui ne viennent plus à la messe ou des jeunes qui se perdent derrière la mode. Nous sommes-nous demandés, nous qui sommes là, nous qui assistons, nous qui participons, nous qui pensons être en sécurité, nous qui affirmons avoir les bonnes initiatives, nous sommes-nous vus dans le miroir? Notre sel est-il savoureux? Nos actions sont-elles brillantes? Si oui, les autres y participeraient peut-être  plus volontiers, non?

 

      En étroite analogie avec le sel, et en apparente opposition avec le sel, Jésus dit: “Vous êtes la lumière” “Vous devez briller, vous devez émerger, être visible, être des transmetteurs de lumière, rendre gloire à Dieu”. Les bonnes actions sont comme la lumière: nécessairement, elles rayonnent. Plus une personne se rapproche de Dieu, plus elle devient brillante, d’ailleurs les saints ne sont-ils pas représentés avec un halo de lumière?

 

      D’un point de vue scientifique, il y a eu l’hypothèse de la lumière comme un ensemble de corpuscules très fins qui se déplacent à une folle vitesse (théorie corpusculaire); et l’hypothèse de la lumière comme une onde qui se propage de manière et avec des fréquences les plus variées (théorie ondulatoire). Des observations ultérieures ont montré, qu’en fait, la lumière se comporte parfois comme un corps, parfois comme une onde d’énergie. La théorie de la relativité a unifié les deux théories précédentes, affirmant que la matière (masse, corps) et l’énergie (force, onde) sont deux aspects de la même réalité. La matière est de l’énergie concentrée, et l’énergie est de la matière à l’état libre. Ainsi, comme le sel n’est pas seulement un produit chimique, mais qu’il se prête à exprimer l’inexprimable, il en est de même de la lumière: nous pouvons la percevoir avec les sens et la mesurer avec des instruments scientifiques, mais au-delà de cela, cette lumière se prête à d’innombrables et splendides métaphores pour dire l’indicible. Dieu est lumière, au ciel il y a de la lumière, les êtres célestes sont faits de lumière; les philosophes néoplatoniciens ont développé une mystique de la lumière, l’âme en grâce est vue dans un visage lumineux, les gens qui marchaient dans l’obscurité ont vu une grande lumière, les idées sont comme des ampoules qui s’allument ...

 

      Mais la lumière permet également l’ombre: elle éclaire d’un côté, et assombrit de l’autre. L’Orient est le lieu où naît le soleil, l’Occident est celui où il meurt. L’Occident est le tombeau du soleil, le tombeau de la lumière! L’Occident consomme le 85% des ressources de la planète et se bagarre pour récupérer le 15% restant. L’Occident a peur de l’invasion des pauvres tout comme les Romains craignaient les invasions des barbares. En Occident, aussi la religion est dans une phase de stagnation, de déclin. Isaïe (première lecture) propose une solution: “Le jeûne [la religion] qui me plaît, n’est-ce pas ceci: faire tomber les chaînes injustes … N’est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable? Alors ta lumière jaillira comme l’aurore …” (Is 58, 6-8)

 

      Facile à dire, quand le monde était plus simple. Regardons nos anciens villages: les maisons étaient pauvres, mais plus proches, plus solidaires, plus hospitalières. Les seuils des portes des maisons étaient en contact direct avec la rue. Les vagabonds et les pèlerins qui passaient, en cas de nécessité, pouvaient facilement frapper à une porte pour une gorgée d’eau, un morceau de pain, un habit. Aujourd’hui il est difficile, voire impossible, d’introduire des sans-abris chez soi, parce que nos maisons sont devenues plus belles, plus riches et plus éloignées les unes des autres. Avec toutes ces architectures, avec tout ce sens de la propriété, avec tous ces parkings privés, qui penserait laisser entrer un étranger, un mendiant, un misérable dans sa maison? Il y a des centres sociaux, il y a des services fournis par la ville! Et nous continuons de construire des maisons à l’écart les unes des autres, pour un prétendu besoin d’“espace vital”. Nous nous enfermons dans des maisons bien scellées par des doubles vitres qui bloquent la dispersion de la chaleur, empêchent le passage du froid, amortissent les bruits extérieurs, favorisent la prolifération des acariens et des allergies associées. Au dehors il y a un mur, une porte en fer et des caméras de surveillance. Mais tout cela est-il suffisant pour nous mettre en sécurité? Nous construisons des maisons extrêmement solitaires, qui reflètent notre individualisme. En effet, la façade d’une maison ressemble à notre visage, celui que nous présentons habituellement aux autres. La porte d’une maison est très similaire à celle qui a tendance à verrouiller notre cœur. Mais la maison est comme le cœur: ce n’est pas une maison, si elle n’est pas ouverte à tous. 

 

      C’est pourquoi Isaïe nous invite à sortir, à inviter, à créer de nouveaux espaces de participation. Si nous ne voulons pas finir par nous éteindre complètement et nous dégrader avec notre ancienne et belle civilisation occidentale, voici ce qu’il faut faire: enlever les portes blindées et les transformer en ponts de solidarité. Isaïe nous assure: “Alors, si tu appelles, le Seigneur répondra”. Nous ne pouvons invoquer le Seigneur tant que nous n’avons pas pensé aux affamés, aux misérables, aux sans-abris. Une véritable gifle contre l’inutilité d’un culte qui ne repose que sur l’encens et les paroles. Une claque morale pour ceux qui pensent se mettre en sécurité derrière un portail et alors peut-être demander à Dieu le compte des misères qui sont dans le monde!

 

      Nos œuvres doivent briller devant les hommes non pas parce que nous devons avoir le succès humain ou être reconnus, mais pour faire la gloire du Père! Être lumière du monde est une responsabilité. L’appel à la Foi est un appel à libérer la lumière. Non pas notre propre lumière, car personne ne peut la générer de lui-même, mais une lumière réfléchie, accueillie d’en haut. Ne jamais se mettre soi-même en valeur, mais la gloire de Dieu! Le sel peut devenir insipide, la lumière diminuer! Ce n’est pas garanti: rien ne doit être tenu pour acquis dans le chemin de la Foi.

 

      Quand Jésus dit “vous êtes le sel”, c’est comme s’il disait: “vous devez disparaître, vous fondre dans la masse, lui donner du goût, sinon vous n’êtes bons à rien”. Et quand il dit “vous êtes la lumière”, cela équivaut à: “vous devez briller, émerger, être visible, être transmetteurs de lumière, rendre gloire à Dieu”. Avec les métaphores du sel et de la lumière, la demande de Jésus est de deux ordres: “être à l’intérieur des choses, donner du goût aux choses” et “être au-dessus des choses, rendre visible le Royaume de Dieu”. 

           

      Amen 

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Ord-05 - SelDeLaTerreEtLumièreDuMonde.
Document Adobe Acrobat 82.1 KB

L’ATTENTE DE SIMÉON ET LA PRIÈRE D’ANNE

Présentation du Seigneur au Temple (Lc 2, 22-40)                                                                  Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes par André De Vico, prêtre                                                            

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples: lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël”  

 

      Ce passage d’Evangile nous offre un dernier et magnifique rayon des liturgies de Noël. Il y a la Sainte Famille qui est présentée trois fois par Luc comme observant la loi. Joseph amène deux petites colombes pour racheter symboliquement le prix de la parentalité, comme signe de l’appartenance de l’Enfant à Dieu et non à ses parents. Une vie vient de leur être confiée. Ensuite, il y a la rencontre apparemment fortuite avec deux personnes de dévotion. Marie met son Enfant dans les bras de Siméon, un vieil homme qui depuis longtemps attend l’accomplissement de son désir. On sait que les mères sont par nature jalouses de leur nouveau-né, qu’elles ne le pose pas volontiers dans les bras d’un étranger, et si l’une d’entre elle le fait, elle suit son bébé du coin des yeux et ne le quitte pas un instant. Mais quand une mère confie son bébé librement, comme Marie le fait aujourd’hui au temple, c’est comme si elle faisait un don, demandant à la fois protection et bénédiction.

 

      Un enfant présenté à deux aînés: cela ne suggère-t-il pas la rencontre entre l’Ancien et le Nouveau Testament, le temps de l’attente et celui de l’accomplissement? Siméon et Anne sont dit justes et religieux: c’est une formule habituelle pour qualifier les gens pieux, qui passent le meilleur temps de leurs journées à l’ombre de la sainteté de Dieu. Ces deux-là ne sont pas des spécialistes du sacré, mais de simples fidèles réguliers du temple comme il y en a beaucoup aujourd’hui dans nos églises. Siméon attendait la consolation qui vient le rencontrer aujourd’hui, et Anne y reconnaît la présence de Dieu.

 

      Le directeur qui organise le tout est le Saint-Esprit: c’est Lui qui éveille l’attente ardente du Messie chez Siméon, c’est sous son action que ses pas prennent la direction du temple à cette heure-là, suivant un timing qui permet la rencontre. Il lui offre la clairvoyance nécessaire pour pouvoir reconnaître le Messie dans un Enfant. Il lui inspire une vision messianique universelle qui part d’Israël et rejoint les autres peuples. En effet Siméon, longtemps imprégné des textes sacrés, actualise les textes d’Isaïe qui parlaient d’espoir et de consolation: “Alors se révélera la gloire du Seigneur, et tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé” (Is 40, 5); “Je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre” (Is 49, 6). “Et les nations verront ta justice; tous les rois verront ta gloire” (Is 62, 2). Sauf que dans Isaïe les verbes sont au futur : ils verront. Aujourd’hui, devant cet enfant, c’est chose faite : ils ont vu!

 

      Cette rencontre fugace ne représente pas le désir d’un moment, mais celui d’une vie qui se réalise magnifiquement: Siméon sort de l’ombre un bref instant, il reconnaît l’enfant et l’indique à tout le monde. L’explosion de sa satisfaction personnelle, par le biais des Saintes Écritures, devient une prière liturgique publique, et nous la répétons tous les soirs à la prière des complies! À à cet instant, Siméon déclare sa disponibilité pour son dernier voyage: maintenant il peut chanter la paix et la sérénité, maintenant il peut rejoindre ses pères et les amis qu’il a vu partir avant lui. Agé, il était resté seul et il attendait précisément ce moment-là! Anne aussi se détache soudain du fond opaque de sa quotidienneté et est décrite par le narrateur avec une certaine précision: c’est une femme âgée, veuve, qui vit au Temple depuis plusieurs années “servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière”. Aucun de ses mots n’est rapporté dans cette page: il est simplement dit qu’“elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant” publiquement. Elle est une prophétesse: elle sait donc reconnaître la présence de Dieu !

 

      Nous sommes confrontés à deux figures de vieillards accomplis. Le premier est tendu vers l’avenir, en direction du Messie et de la meilleure saison qui suivra. La seconde qui, avec son activité quotidienne et répétée,  a vu l’ombre de la sainteté divine se matérialiser dans la chair d’un enfant. À ce stade, il n’y a aucun doute: les figures de Siméon et d’Anne expriment la vocation des personnes âgées et la relation entre les générations. En particulier, les grands-parents qui attendent et accueillent leurs petits-enfants: signe que leur vie n’est pas un cycle fermé, mais un espoir pour l’avenir.

 

      Une ancienne antienne liturgique de la fête d’aujourd’hui dit: “Le vieil homme portait l’enfant, mais l’enfant dirigeait le vieil homme”. Il est facile de voir de quelle façon un grand-père heureux porte un petit-enfant dans ses bras, se faisant diriger dans la direction souhaitée par l’enfant, par sa curiosité de découvrir et de voir le monde. Il est agréable pour un jeune d’entendre une personne âgée parler de paix, de vie qui n’a pas de sens pour elle-même, mais qui prépare un avenir pour des autres,  une personne qui dit avoir aimé et qui n’attend plus que la paix. La présence d’un vieillard accompli résonne comme une invitation envers les jeunes: restez forts dans l’espérance!

 

      Grâce à la surprise de cette rencontre, Siméon a également dû changer le regard de son attente, il a dû se convertir à nouveau, malgré son âge vénérable. Le Messie tant attendu se présentait d’une manière fort différente de celle qu’Israël attendait: il n’arrive pas comme un guerrier à cheval, un libérateur puissant avec une épée à la main, mais comme une créature si fragile qu’elle doit être  tenue dans les bras d’une personne qui prendra soin de lui. Nous sommes juste aux antipodes de la logique mercantile, où la procréation tend à aboutir à un contrat, à un projet parental. Un enfant n’est plus une vie à racheter symboliquement et à recevoir comme un don (it: in affido), mais une vie envisagée de façon utilitariste, que l’on s’approprie ou qu’on loue (it: in affitto). Et si quelque chose ne correspond pas au profil souhaité, au lieu de se préparer à accueillir la vie qui vient, tout simplement on la jette, on la rejette, on l’abandonne à elle-même: c’est écrit entre parenthèses en petits caractères dans les clauses au fond du contrat.

 

      Le geste de la présentation au temple est un signe clair qu’aucun enfant n’est né pour ses parents, mais qu’il est confié à la vie, donné au monde. En présentant son enfant à Siméon, Marie dit que son rôle de mère a besoin de la présence, de la sagesse et de la prière de tous. Si ce n’est pas le cas, les enfants seront des enfants perdus, et dans la vieille Europe faite de lois, de droits et de contrats individualistes, nous vivons actuellement la perte d’une génération entière! Les grands-parents ont produit la richesse d’après-guerre, leurs enfants désormais adultes l’ont érodée et consommée, et à présent pour les petits-enfants il ne reste plus rien, à part la liberté de leurs caprices individuels.

 

      Anne “proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant”. Le temps qui passe et les années qui s’avancent offrent aux personnes âgées une nouvelle liberté: celle de parler franchement du Seigneur. Nous savons bien dans quelle mesure la Foi et l’expression de la Foi ont été intimidées et réduites au silence aujourd’hui. Cela se produit non seulement sur le lieu de travail, où la personne risque d’être marginalisée en raison de sa Foi, mais aussi dans la famille! Dans ce domaine, les grands-parents peuvent dire des choses que les parents ne peuvent plus dire. En tout cas, aucune personne aînée ne doit se permettre d’utiliser le registre des discours moralisateurs ou des critiques amères sur le comportement des jeunes, faute de quoi sa vocation de personne sage et avisée est définitivement compromise. En général, ceux qui parlent mal des jeunes n’ont jamais nourri ni les sentiments d’attente de Siméon, ni l’esprit de prière d’Anne. Les grands-parents n’ont pas à se soucier de ce qu’ils ont à dire ou de ce qu’ils peuvent faire. Ils doivent simplement être là, avec leur témoignage de vie et quelques mots éclairants. C’est une question d’esprit, de conscience!

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
Noël-10 - LaChandeleur-L'attenteDeSiméon
Document Adobe Acrobat 69.1 KB

LA PREMIÈRE PAROLE

Année A - II Ordinaire - (Mt 4, 12-23)                                                                                     Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes par Andrea De Vico, prêtre                                                           correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée”

 

      L’arrestation du Baptiste marque un tournant dans les Évangiles: Jean termine son ministère et Jésus commence le sien. Sur cette page, nous le voyons retourner en Galilée après quarante jours de solitude. Plus tard, nous verrons que chaque choix important fait par Jésus sera précédé d’un temps d’isolement et de prière. Dans le désert, Jésus constate la perte et fait son deuil; il réalise la fin de Jean et il décide du début de sa prédication; il accepte un héritage et il assume une responsabilité. En fait, il commence son ministère en continuité avec son prédécesseur. Les premiers mots de Jean et de Jésus sont presque les mêmes: “Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche”.

 

      Le début de ce nouveau royaume a des coordonnées géographiques précises: “Dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zàbulon et le pays de Nephtali; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, et la Galilée des nations” (Is 8, 23). Matthieu voit cette prophétie d’Isaïe s’accomplir avec le début de la prédication du Christ, dans la ville de Capharnaüm, au bord de la mer (lac) de Galilée, sur le territoire d’une population mixte, composée de juifs et de païens. Ces régions au nord de la Palestine, sous le règne des rois assyriens, ont subi diverses humiliations, déportations et rapatriements.

 

      C’est ici que Jésus commence son apostolat. A partir de ce lieu marginal commencent les trois ans destinés à changer l’Histoire. La vie publique de Jésus se termine par une brève période de mille jours de vie. Que sont trois ans dans l’histoire d’un homme, dans l’histoire de l’humanité? Pourtant, ce fragment de temps a été comme un éclair qui a traversé la nuit noire du monde. Jamais une histoire aussi courte n’a laissé un écho aussi vaste et durable. Comment un fils anonyme de Galilée, l’un des nombreux prédicateurs qui à l’époque allaient un peu partout prêcher, a-t-il pu déclencher une telle mondialisation des cœurs, des cultures et des peuples? Qu’avait-il à dire de si spécial?

 

      Son message est assez simple et pas si original, puisqu’il l’avait emprunté à Jean et à l’école pharisaïque précédente: “Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche”. C’est cette première parole qui a mis tout le reste en mouvement. C’est une expression qui relie trois concepts élémentaires: l’appel à la conversion (ancien terme inventé par les prophètes); la métaphore du Royaume de Dieu (que le pieux Israélite employait pour ne pas prononcer directement le nom de Dieu, de peur de le profaner); et l’idée de sa proximité (ce Royaume n’est plus le privilège de quelques-uns, mais il est proche, il est accessible à tous).

 

      L’appel à la conversion consiste à revenir au Seigneur après avoir rompu l’alliance avec Lui. Le mot hébreu implique le concept de retour en arrière, ou d’un demi-tour, dirions-nous aujourd’hui. Les Grecs, plus intellectuels, ont traduit ce mot par métanoïa, en français: changement de mentalité, qui représente  le même concept. En fait, retourner au premier amour (l’alliance avec Dieu) et changer de mentalité sont des expressions équivalentes. Voici le premier mot avec lequel le Christ inaugure son magistère: convertissez-vous! Changez d’avis! Changez de tête! Changez l’échelle des valeurs! Pensez comme Dieu pense! Dire proche signifie que Dieu est à l’intérieur de nous, dans le cœur, il est intime. Pour ceux qui sont habitués à la conception du Temple de Jérusalem comme une résidence physique de Dieu, ou à un culte pour des divinités représentées par les idoles des collines, entendre dire que Dieu n’habite pas dans un sanctuaire ou dans une statue, a dû être un choc culturel énorme!

 

      Viens en fait à ce moment-là, la nouvelle du millénaire, l’essence de la religion: Dieu n’est pas dans un Temple, il n’est pas une statue, il n’est pas une Loi. Jésus sera persécuté, jugé et exécuté pour cette raison: il a déclaré le Temple dépassé, le culte déchu, il a dit être supérieur au Temple, il a  remplacé le Temple par sa personne! Plus tard, il dira que Dieu veut des adorateurs qui l’adorent en esprit et en vérité, en toute conscience, dirions-nous.

 

      Il y a une partie de la laïcité qui a peur de la religion. Si nous voulons inventer un néologisme, nous pourrions la définir par “la foiphobie”, la peur de la foi des autres. On craint que la religion ne viole la liberté de conscience ou ne mette en danger la paix entre les peuples. En fait, de nombreuses guerres ont éclaté sous l’égide de la religion, au nom de Dieu. Le problème est que l’on peut violer la liberté des autres aussi bien en enseignant la philosophie, l’histoire ou la géographie. Les hommes ont également été capables de faire la guerre pour le commerce du thé, du café et des bananes! Allez dire à une multinationale que vous allez prendre un champ pour lancer votre propre entreprise!  

 

      Bien sûr, les valeurs religieuses, mal comprises ou mal exploitées, peuvent accabler les races et les nationalités, mais cela est vrai également pour les valeurs laïques. Par exemple, jusqu’à présent la démocratie s’est avérée le meilleur système de gouvernement, pourtant n’est-il pas contre productif d’exporter et d’imposer la démocratie aux autres peuples, comme si c’était une forme idéale et ultime? Une guerre au nom de la démocratie? Le 20ème siècle nous en offre plusieurs exemples!

 

      La vraie religion est un concept qui fait référence à celui d’un vrai homme. C’est une religion qui est à la base des relations entre les hommes et les cultures. Sans une vision religieuse il n’y a pas de mariage, pas d’unité familiale, pas de paix entre les peuples. Il n’y aurait même pas d’amitié, car l’amitié est aussi quelque chose qui lie les gens: ceux qui disent religion disent lien. Dieu a parlé à Moïse comme un ami, et Jésus a traité ses disciples en disant: “Je ne vous appelle plus serviteurs, je vous appelle mes amis” (Gv 15, 15). Une personne qui respecte une autre personne, une conscience qui rencontre une autre conscience: c’est la religion! En fait, il est couramment dit que sans religion il n’y a pas de respect!

 

      Au centre de cette page de Matthieu il n’y a pas de nouvelle religion à fonder, ni d’institutions ecclésiastiques à bâtir, mais il y a une personne, le Christ: “Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière”. La lumière est le Christ, l’Église qui suit le Christ n’en n’est qu’un pâle reflet. En effet, le baptisé se voue à Dieu à travers l’Église, mais il ne se voue pas à l’Église à travers Dieu! La tentation ou la tentative d’exploiter Dieu - en le tirant de son côté et en faisant certaines choses au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit - est toujours là, c’est évident! Sur ce point-là, nous devons apprécier l’attitude critique de l’esprit laïque qui relève le mensonge de certains apparats et distorsions de l’esprit religieux.

 

      Dès le début, Jésus nous offre un exemple magistral et nous invite à redécouvrir le centre de notre personne/vocation dans la solitude du désert; une fois le centre retrouvé, nous pouvons aussi sortir pour mener à bien notre mission, en commençant par Zàbulon et Naphtali, c’est-à-dire par la périphérie du monde, à partir des derniers, de ceux qui sont en marge. Dans cette remise entre Jean et Jésus nous voyons que la transmission de la Foi est une œuvre de témoignage, non d’enseignement ou d’endoctrinement. Un large public est dangereux, parce que manipulable, et notre souci de remplir les églises est superflu, nous pouvons le remettre dans le placard des vanités. Nos catéchismes et nos initiatives sociales sont utiles, mais ils sont d’une importance relative. La Foi se transmet grâce au témoignage d’une personne qui l’offre et d’une autre qui est disponible à l’accueillir! Au début il était ainsi, et ainsi soit-il pour tout acte de conversion, qui implique toujours un retour aux amours du commencement: l’Alliance avec Dieu, le Baptême!

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Ord-03 - LaPremièreParole.pdf
Document Adobe Acrobat 80.9 KB

DE JEAN AU CHRIST

Année A - II Ordinaire - (Gv 1, 29-34)                                                                                     Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes par Andrea De Vico, prêtre                                                           correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde; c’est de lui que j’ai dit: ‘L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était’ ”

 

      La veille de cette étape d’Évangile, les lévites et les prêtres ont demandé à Jean si ce n’était pas lui, le Christ. Ainsi, Jean n’a pas fui devant la question, mais il a quand-même hésité, ne pouvant pas donner une réponse précise. Il a déclaré n’être qu’une simple “voix qui crie”. Nous pensons que le Baptiste faisait-là une déclaration édifiante d’humilité, mais en réalité il s’agit de l’effort d’un prophète qui cherchait à définir sa mission. Nous-mêmes, aujourd’hui, nous ne savons pas bien situer la figure de Jean-Baptiste: fait-il  partie de l’Ancien ou du Nouveau Testament? Est-il du temps de l’attente ou du temps de l’accomplissement? Alors on dit que Baptiste est une figure “de passage”.

 

     Le lendemain, c’est-à-dire dans le passage que nous venons de lire aujourd’hui, lorsque Jésus passe par le même endroit, Jean fixe son regard sur lui et dit à son entourage: “Voici l’Agneau de Dieu”. Deux des disciples du Baptiste (dont un était André) se détachent de lui et commencent à suivre Jésus, qui ne les rejette pas, mais les invite chez lui: “Maître, où demeures-tu ?” “Venez, et vous verrez” (Jn 1, 38-39). On voit bien que le Baptiste n’est pas jaloux de son cousin, bien au contraire: il invite ses disciples à suivre cet “agneau”.

 

      Plus loin, Jean enverra une délégation de ses disciples pour demander à Jésus: “Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?” (Lc 7, 20). Là aussi on remarque une certaine difficulté: le Baptiste l’a vu et a témoigné, mais il reste toutefois perplexe, il semble même douter de lui. Sur ce sujet,  il y a eu une discussion entre les disciples de Jean et ceux de Jésus, mais Jean a fini par réaffirmer son témoignage: “Lui, il faut qu’il grandisse; et moi, que je diminue” (Jn 3, 30)

 

      On peut lire entre les lignes de ces pages une difficulté de la communauté primitive, dans le passage d’une communauté “johannique” à une communauté “chrétienne”. Aujourd’hui encore, lorsque des groupes et des mouvements se forment dans l’Église, il y a une “phase johannique”, centrée sur la personnalité du leader, et il y a la “phase chrétienne”, lorsque le groupe regarde vers le Christ et atteint sa maturité. 

 

      Tant que le leader charismatique détient le leadership, tant que l’attention des autres est concentrée sur lui, le groupe n’est pas encore mature en tant que groupe. Les sentiments initiaux des membres qui en font partie vont de l’indignation prophétique au désir enthousiaste de réformer le monde, mais lorsque les personnes se décident de suivre les traces de Jésus, le groupe commence à grandir dans un sens ecclésial et devient un vrai groupe chrétien.

 

      À notre époque nous assistons à un phénomène étrange: il y a des nouvelles communautés plus ou moins étendues qui surgissent et se forment, étonnamment prospères en nombreuses vocations, et qui proposent de nouveaux styles de vie religieuse et de “sequela Christi”. Puis les scandales financiers et les tendances sexuelles de certains fondateurs dérangés, schizoïdes et moralement corrompus se manifestent, au point que certaines communautés ont dû trouver le moyen de maintenir le charisme en désavouant le fondateur. Il est difficile et douloureux de s’imaginer un Saint-Esprit qui offre à l’Église un indéniable fruit de sainteté à travers les abominations d’un fondateur. C’est une épreuve à laquelle nous n’avons jamais été confrontés. Dans la vocation comme dans la Foi rien n’est sûr, tout est toujours à reformer, à recommencer.

 

      De même, nous ne pouvons pas prétendre “connaître” le Seigneur une fois pour toutes. Parfois des gens, avec une légèreté immense qui frôle la présomption, s’en sortent avec des expressions du type: “Moi, je crois en Jésus-Christ!” “Moi, je passe mon temps à le servir et à le prier”. Bien sûr, il est facile de “croire” et de se mettre au service d’un “Jésus des tableaux”, si beau, si blond, si entouré de lumière et de douceur ... mais celui-là n’est pas l’agneau indiqué par le Baptiste, il est “il Signore delle signore”, “le Seigneur des dames!” 

 

      La Foi requiert une attitude bien différente: écoute, attention, vigilance, discernement, obéissance. Et quand j’aurai fait tout ce que j’avais à faire, comme Jean-Baptiste, même à ce moment-là je ne pourrai pas pavoiser dans le monde des certitudes rassurantes, car dans ce temps d’épreuve, les marges d’insécurité sont indispensables à mon chemin de Foi.

           

       Amen    

Télécharger
Réflexion à télécharger en pdf à télécharger en pdf
A-Ord-02 - DeJeanAuChrist.pdf
Document Adobe Acrobat 72.8 KB

L’OBÉISSANCE RELATIONNELLE

Le Baptême du Seigneur - Année A - (Mt 3, 13-17)                                                                 Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes par Andrea De Vico, prêtre                                                            correction française : Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Et des cieux, une voix disait: ‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie’ ”

 

      Au VIIIe siècle avant JC, pendant la période d’exil à Babylone, Isaïe parle d’un “serviteur du Seigneur”, un homme innocent et juste qui, par une mort violente, aurait expié les péchés d’Israël. Grâce à l’action de ce serviteur, le peuple réuni et réhabilité regagnerait sa patrie. À Babylone, le héraut du roi, lorsqu’il donnait  la sentence à propos d’une condamnation à mort, brisait une canne et éteignait une mèche, pour indiquer qu’il y avait une décision prise d’en haut, une peine à exécuter. Eh bien: le prophète dit que ce serviteur “Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit”, c’est-à-dire qu’il ne viendra pas pour juger et condamner, mais pour rétablir le droit. Les Évangiles de la Passion reconnaissent la figure du serviteur d’Isaïe en la personne de Jésus. Mais l’investiture du serviteur a lieu aujourd’hui, lors du baptême au Jourdain, et il est facile de noter le parallélisme des deux textes: “Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur” (Isaïe); “Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie” (Matthieu). Si nous les comparons soigneusement, nous remarquons que les deux textes ont à voir avec la “justice”.

 

      Jésus s’approche de Jean pour être baptisé par lui, mais le Baptiste manifeste une certaine réticence: “C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi!” Jésus insiste: “Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice”. Dans Isaïe, dans notre texte d’aujourd’hui comme dans le langage biblique en général, la justice implique toujours une référence à la volonté divine: ce que le Seigneur veut est juste, ce que le Seigneur demande est juste, ces voies sont des voies de justice. Mais que faire pour connaître sa volonté? Il est évident que Jésus et Jean sont tous deux animés par un devoir de justice ou d’obéissance. Ils veulent tous deux la même chose, mais avec un sentiment différent. Il semble même y avoir un conflit entre deux idées de justice. Il est toujours difficile d’établir ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Ainsi, pour découvrir cette justice, nous assistons à une scène merveilleuse: Jésus et Jean reconnaissent la vocation de l’un et de l’autre, et ils s’expriment dans une soumission mutuelle! L’obéissance de Jean permet à Jésus de vivre une expérience extraordinaire de filialité! Si à ce moment-là, Jean n’avait pas accepté d’être “supérieur” à Jésus, l’annonce du Royaume de Dieu aurait pu s’arrêter là!

 

      Selon cette relation mûrie entre Jésus et Jean au Jourdain, l’obéissance consiste en un “ob-audire”, c’est-à-dire en un “tendre l’oreille” pour une écoute mutuelle, une soumission mutuelle, afin de pouvoir identifier ce qui est juste selon Dieu. Quand il y a une écoute obéissante entre les frères de foi, les relations sont franches, claires, chastes, authentiques, vraies! L’obéissance adulte et mature est le résultat d’une action commune, c’est un événement de communion, c’est un acte libre et relationnel. Selon le mandat évangélique, l’obéissance doit être une écoute mutuelle à tous les niveaux, entre le pape et les évêques, entre les évêques et le presbytère, entre les prêtres et le peuple, dans la vie religieuse et familiale.

 

      Par exemple, dans un couvent, il y a “le père supérieur” ou “la mère supérieure”, mais cette “supériorité” ne doit pas être interprétée dans le sens de “l’un dit et l’autre exécute”. Ce serait du totalitarisme, ce serait une domination de la volonté de l’un au détriment de l’autre, ce serait le soldat qui obéit au général, le fonctionnaire qui fait des affaires en secret, le chien qui a peur de la ceinture du patron … Celui qui gère ou s’adapte à ce type d’obéissance ouvre la voie à tout abus et jeu de pouvoir. Sans reconnaissance mutuelle, l’obéissance devient aliénation. L’aliénateur et l’aliéné sont tous deux des sujets actifs dans cette relation d’“obéissance coupable”.

 

      Il existe également une “obéissance enfantine” qui n’augmente pas le sens des responsabilités. Le frère Elia, compagnon et successeur de saint François, en fait l’expérience lorsqu’il doit envoyer des frères en Allemagne. L’un d’eux ne se sent pas à la hauteur, il n’arrive pas se décider, alors il dit à son “supérieur”: Veuillez me commander! Dites-moi si je dois y aller ou non! Je ne peux pas décider tout seul! Pour sortir de l’impasse, frère Elie lui répond: je t’ordonne, frère, au nom de la sainte obéissance, de décider par toi-même si tu veux y aller ou non! Et l’autre frère désespéré: commandez-moi ce que vous voulez, je préfère! Il est clair que ce type d’obéissance inconditionnelle n’est pas optimale en pratique. Le frère Elia se retrouve dans la situation de devoir confier une mission importante à un sujet immature qui cherche refuge dans un pouvoir fort. Ceux qui “obéissent” ainsi nuisent à la fois à l’autorité et à la communauté. En fait, ce type d’obéissance se substitue à la responsabilité: si en Allemagne les choses tournent mal, la “faute” sera évidemment celle des supérieurs qui m’ont envoyé, et moi je resterai dans les coulisses pour murmurer, pour me moquer d’eux ou ressentir de la rancune contre eux.

 

      Un autre modèle monstrueux d’obéissance est la “mortification aveugle de la volonté”, une chose qui n’a rien à voir avec la recherche efficace de la justice (c’est-à-dire la volonté de Dieu), mais n’insistons pas sur ce registre: le problème de nos jours est différent. Puisque récemment, dans l’Église, l’obéissance est en crise et ne fonctionne pas comme il se doit, les mots de “supérieur” et “directeur” sont éliminés et remplacés par “modérateur” et “accompagnateur”. On veut utiliser de nouveaux mots qui donnent un sentiment de démocratie, mais dans ce cas c’est l’autorité qui fait défaut. Ceux qui devraient “modérer” ou “accompagner” la vie des autres, en réalité ne veulent pas être responsables des autres, tel un certain Caïn qui dit: “Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère?” (Gen 4, 9)

 

      Par conséquent, ce ne sera pas le lifting des paroles qui nous aidera à résoudre le problème d’une obéissance difficile. Dans l’Église, nous devrions plutôt redécouvrir la valeur et la pratique d’une obéissance saine. Cette scène de Jésus et de Jean au Jourdain nous en offre un exemple formidable. Puisque les évêques-princes du passé ont déchu avec leurs prétentions, et que les évêques-fonctionnaires ne répondent pas aux vraies attentes du peuple de la Foi, nous avons finalement compris que l’évêque est le père et le pasteur de son peuple. Eh bien: aujourd’hui, l’évêque est la personne la plus “obéissante” de son diocèse. Son oreille, son “ob-audire”, vise à écouter tout le monde. Il connaît les différentes communautés mieux qu’un préfet ou un chef d’État. Les gens reconnaissent le pasteur grâce à sa voix, à sa façon de parler. Quand un évêque parle après avoir écouté tout le monde, c’est le summum de la démocratie! Essayons d’imaginer la même chose par rapport à un curé de paroisse ou à un supérieur dans un institut religieux, envers les personnes qui leur sont confiées! Les pasteurs qui écoutent ont le pouvoir de faire grandir et d’améliorer les relations au sein d’une communauté!

 

      Une Église qui gouverne avec des protocoles, s’appuyant sur des images extérieures et des pouvoirs forts, commet une erreur tragique; elle se transforme en un système destiné à être balayé par l’histoire. Si la hiérarchie existe, elle existe pour le service, selon la remise de Jésus à ses disciples.

 

      Comme Jésus au Jourdain, apprenons donc tout d’abord ce que signifie être enfant. Un jour, nous serons appelés à être responsables de la vie des autres, dans la famille, à l’école, dans le monde du travail et dans l’Église. Si nous savons ce que signifie être un enfant, nous saurons également être des pères et des mères. Si nous faisons l’expérience filiale de Jésus, nous serons théologiquement en mesure d’exercer notre autorité, dans une culture qui oublie l’honneur du père et de la mère pour s’appuyer sur l’aveuglement des pouvoirs forts!

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Ord-01 - LeBaptêmeDeJésus-L'Obéissance
Document Adobe Acrobat 78.7 KB

EN DEHORS DE L’ENCEINTE SACRÉE

L’Épiphanie du Seigneur (Mt 2, 1-12)                                                                                   

 

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par André De Vico, prêtre                                                            

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent: Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui’ ” 

 

      “Epiphanie” signifie “manifestation”. Où le Seigneur s’est-il manifesté? Dans le palais du roi? Dans le temple de Jérusalem? Dans l’enceinte de la ville sainte? Non: Il s’est manifesté en dehors de “l’enceinte sacrée” de Jérusalem, dans un lieu normal, profane et quotidien. Et lorsque Jésus termine sa parabole terrestre, cela se produira sur le Golgotha, toujours en dehors de l’espace sacré, dans un lieu impur, maudit et contaminé, réservé à l’exécution de la peine capitale.

 

      En fait, une fois arrivée à Jérusalem, l’étoile ne brille plus et les Mages perdent leur guide sidérale. Leur passage somptueux ne passe pas inaperçu, mais si la foi fait défaut dans une ville, même la preuve des signes célestes est obscurcie par le brouillard des intérêts humains. À la demande des Mages: “où se trouve l’Enfant?”  “… le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui”. Une enquête est lancée, une commission théologique est nommée, le Sanhédrin et le conseil des anciens se réunissent, et il se trouve effectivement, dans des textes sacrés, qu’un roi devrait naître et restaurer la maison de David, épuisée et en pleine décadence, en tant que lignée royale. Les notables de la ville ont immédiatement commencé à mal penser. Ils ont eu peur de devoir changer de régime, de perdre les privilèges consolidés, et par conséquent ils sont hostiles à cet Enfant. Hérode pense à une compétition dynastique, et aux moyens d’éliminer son rival.

 

      A travers  la naissance de Jésus racontée par les Évangiles, nous pouvons lire en filigrane l’extrême refus que Jérusalem va lui réserver, trente ans plus tard, avec sa mort sur la croix. Le voile du Temple sera déchiré: ce sera la fin de l’Ancien Testament et l’abolition du sacré. Désormais, tout ce qui est décisif dans l’histoire, sera hors des espaces sacrés et des hiérarchies sacrées, politiques et religieuses. La nouvelle foi sera basée sur des bergers et des pêcheurs, sur des gens de métier. Le christianisme le plus authentique sera un phénomène séculier et populaire, quelque chose qui puise sa force à la base, même si historiquement il est difficile d’expliquer ou de justifier la reprise d’anciennes parures ou catégories de l’Ancien Testament. L’Église appartient au Nouveau, même si parfois on dirait que ce n’est pas vraiment la cas!

 

      Par conséquent, la préparation d’une crèche est une expression laïque et populaire, il n’y a rien de liturgique ou de sacré qui puisse trahir un intérêt hiérarchique. La crèche se prête à différents niveaux de lecture, car elle raconte l’histoire d’une naissance qui, qu’on le veuille ou non, a changé l’histoire du monde. 

 

      Si j’ai la Foi, dans l’Enfant représenté  je vois la Parole faite chair.

 

      Si je suis un historien, j’y lis le passage du paganisme à la nouvelle religion chrétienne (mais est-ce vrai, avec tous ces chrétiens qui, après deux mille ans de christianisme, se révèlent plus païens que les anciens païens?)

 

      Si je suis un cosmologue, devant la crèche je peux penser que, à partir de ce moment, le cercle de l’éternel retour des choses a été cassé par un événement linéaire grâce auquel le temps est devenu historique: du cycle à la ligne droite! 

 

      Si je suis un acteur social, dans le mouvement de la nativité provoqué par un impérialisme puissant et lointain, je lis toutes les difficultés des migrants contraints de se confronter aux problèmes de citoyenneté. 

 

      Même les laïcs les plus radicaux - ceux qui refusent la crèche comme une expression religieuse indue dans l’espace public - peuvent être rassurés, parce que la crèche est “laïque” et “populaire”, elle exprime les valeurs d’une communauté locale. 

 

      Et même  les non-chrétiens: jusqu’à présent personne d’entre eux n’a jamais sérieusement dit avoir été offensé par une crèche. Après tout, les Mages représentent les traditions orientales, la participation est chorale, la scène est internationale, l’inclusion est la règle.

 

      Les hommes ont une certaine tendance à diviser et à se diviser: “cela est sacré, cela est profane; cela est religieux, cela est laïque; cela est spirituel, cela est matériel …” En conséquence, il y a une dissociation entre le culte et la vie. Mais Dieu ne veut pas être enfermé dans un temple, dans une église ou dans une enceinte sacrée. Dieu veut habiter le cœur et la chair de l’homme, il veut qu’il Lui rende hommage par toute son existence, et pas seulement lorsqu’il arrive dans un lieu-dit “sacré”. Depuis que la Parole a épousé la chair, tout lieu est bon, et tout instant nous offre un grain de grâce et de salut.

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
Noël-08.03 - Epiphanie-EnDehorsDeL'Encei
Document Adobe Acrobat 72.6 KB

LE SACERDOCE MATERNEL

Nouvel An, Sainte Marie, Mère de Dieu (Lc 2, 16-21)                                                             Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes par André De Vico, prêtre                                                             correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Nous te saluons, Mère très sainte: tu as mis au monde le Roi qui gouverne le ciel et la terre pour les siècles sans fin” (Antienne d’ouverture)  

    

      Le concept biblique de “sacerdoce” implique l’offrande d’une victime sacrificielle, dont le sang a été versé sur l’autel et offert à Dieu en signe d’alliance, de salut et de protection. Les mots de “sacrifice” et “offrande” peuvent avoir des connotations différentes, mais en substance ils sont équivalents. Avec la prédication prophétique, on a commencé à dire que Dieu n’a pas besoin du sang des animaux tués, car il veut le sacrifice intérieur, qui est l’obéissance, la fidélité à la parole, le respect de l’Alliance. Ainsi, “l’action sacerdotale” consiste à présenter à l’autel la victime sacrificielle (Moïse, au temps de la Loi) ou le pain et le vin (Jésus, au temps de l’Évangile). L’essence du sacerdoce est donc l’offrande: le prêtre existe “pour offrir”. Dans un certain sens, dans la culture multi-millénaire des anciens bergers, qui s’occupaient des troupeaux et des brebis, l’action sacerdotale est l’allégorie d’une vie qui est donnée “pour avoir plus de vie”. Mais cela est aussi vrai aujourd’hui: voir l’incontournable et futuriste film “Blade Runner”.

 

      La maternité est aussi un sacerdoce: son offrande consiste à “donner la vie”. Les mères sont celles qui “mettent au monde”, “donnent naissance” à une vie qui s’est formée dans leur sein, tissée dans les ténèbres de leurs entrailles. Comme dans les sacrifices anciens, la naissance d’un être humain implique une “perte” qui se traduit alors par un gain. La maternité montre que le but du sacrifice est de donner plus de vie à la vie: sans sacrifice, la vie ne devient pas la vie. Ce n’est pas pour rien, par exemple, que l’on dit que pour élever des enfants “il faut des sacrifices”. Il faut aussi dire qu’un sacrifice comme fin en soi est inutile, gaspillé, sadique, qu’il exprime souvent la présomption de ceux qui veulent atteindre la perfection par leurs propres moyens. Le sang qui repose sur son propre sang ne génère rien, il se réduit à un système clos destiné à mourir.

 

      La liturgie d’aujourd’hui nous présente Marie “Mère de Dieu”. Elle a “donné au monde” un fils, et quel fils! Elle est le modèle et le prototype de cette immense foule de prêtresses qui sont des mères. Il est clair qu’il existe également des “mères spirituelles” qui, dans le monde de la culture, de l’éducation et de la spiritualité, expriment une générativité qui n’est pas moins importante que celle des mères biologiques. La biologie est nécessaire, mais la biologie seule ne suffit pas pour faire une mère!

 

      On se demande alors pourquoi les femmes se voient refuser l’accès à un ministère que la tradition n’a réservé qu’aux hommes. Pourquoi les femmes ne peuvent-elles pas “faire” le prêtre? Pourquoi un tel archaïsme au début du troisième millénaire? Quelle injustice, quelle inégalité, quel mépris du genre féminin! En ces termes, la question n’est pas théologique, mais elle exprime un problème d’émancipation. Si le sacerdoce n’était qu’une “fonction”, nous en convenons, il n’y aurait aucune difficulté à attribuer le sacerdoce aux femmes, même si cela ne résoudra pas le problème de l’égalité et de la démocratie.

 

      Nous convenons également qu’une Église trop masculine et trop gouvernée par des hommes n’est pas une bonne chose. D’un point de vue administratif, les femmes doivent avoir plus d’espace, plus de pouvoir, plus d’expression. Il serait necessaire d’inclure l’axe féminin dans le centre directionnel de l’Église catholique, mais le sacerdoce ordonné est autre chose. En témoigne le rôle de Marie, “plus vénérable que les chérubins et incomparablement plus excellente que les séraphins” (liturgie byzantine): elle est plus haute que les évêques et les apôtres, mais n’a pas été appelée au sacerdoce. Elles ne l’étaient pas non plus,  les femmes qui accompagnaient Jésus et qui lui sont restées fidèles sous la croix, premiers témoins de la résurrection.

 

      Au cours de sa prédication, Jésus n’a pas pris en compte le chauvinisme masculin de la tradition juive, comme on le voit bien dans la conversation avec la Samaritaine (Jn 4, 27), dans l’épisode de la pécheresse qui s’approcha de lui (Luc 7, 37-50) et de la femme adultère reçue avec bienveillance (Jn 8, 11). Il a montré que le péché, commis par un homme ou commis par une femme, doit être jugé selon la même norme. Pourtant, Jésus n’a assigné aucune femme au ministère apostolique et sacerdotal.

 

      Dès la Genèse, le genre est une connotation essentielle: Dieu a créé l’homme “mâle et femelle” (Gen 1, 27). La distinction des sexes a entraîné une différenciation des tâches et des comportements, que nous exprimons par le terme de “complémentarité”. Être complémentaire signifie que l’un complète l’autre, que l’un a ce que l’autre n’a pas. Être sexués, c’est-à-dire “secati”, divisés, implique un manque qui ne peut être comblé que par la présence de l’autre. La division sexuelle, créant un vide qui ressemble à un vortex dépressif, appelle la vie vers la vie et se situe à la base de notre capacité relationnelle. Cependant, il faut reconnaître qu’historiquement il y a eu une distinction de rôles trop exagérée, trop rigide et nuisible, au détriment des femmes, mais c’est un autre problème; c’est comme la maladie par rapport à la santé: nous devons tuer la maladie, pas le patient.

 

      Si l’homme et la femme sont complémentaires dans le sexe, ils le seront également dans le sacerdoce. Dans le judaïsme et dans les anciennes religions en général, les femmes n’exerçaient pas la fonction du prêtre sacrificateur. Les raisons sont évidentes. Premièrement, les sacrifices impliquaient la boucherie de gros animaux, et les femmes n’étaient certainement pas adaptées à ce type de travail. Deuxièmement, la femme - potentiellement hôte et nourrice d’une nouvelle vie - est confrontée au phénomène des “menstruations”, mot tiré de “menstruum”, “mensuel”, c’est-à-dire régulé sur le cycle de la lune (ménos), comme cela se produit chez les biches et les autres femelles des animaux supérieurs. C’est un stratagème inventé par mère nature pour synchroniser les naissances en conjonction avec les nuits sombres de la nouvelle lune, afin de soustraire les nouveaux-nés à la vue des prédateurs.

 

      En termes culturels et cultuels, la femme a été légalement déclarée “incapable de culte pour des raisons d’impureté rituelle”. D’une part, on peut lire dans cette affirmation le dégoût du sang menstruel, ou sang pourri, que les Juifs abhorraient car il représentait la mort. L’“impureté rituelle” des anciens correspond à nos “raisons hygiéniques”: la femme, pendant un certain temps, se voit engagée dans des choses délicates que la nature a épargnées aux hommes. 

 

      Après tout, même à ce jour, personne ne rêverait d’utiliser ou d’exposer du sang menstruel comme s’il s’agissait d’un titre honorifique. Cependant, si nous affinons notre regard et affrontons le problème avec la sensibilité d’un anthropologue, cette scandaleuse “incapacité de culte” peut également être lue positivement, elle s’avère être un soulagement, comme un acte galant du sexe masculin, qui libère les femmes de la nécessité d’avoir à faire avec le sang, l’effusion de sang, l’offrande du sang.

 

      Dans l’ordre culturel, pour avoir “plus de vie”, le rôle masculin nécessite la mise à mort et la soustraction du sang animal, tandis que celui féminin-maternel est certainement plus positif, il est magnifique: “donner la vie”, “donner la forme”, “donner le sang” à de nouvelles créatures. L’homme procède par soustraction de vie, la femme par addition de vie. Le sacrifice est masculin, la menstruation est féminine. Cela explique pourquoi dans la culture païenne et chez les Juifs, il était inconcevable qu’il y ait des prêtresses attachées au culte sacrificiel. Chez les Romains, les rites étaient une prérogative du “pater familias”, jamais de la femme, qui pourtant jouissait d’un pouvoir de direction illimité à la maison. 

 

      Cependant, l’anthropologie atteste aussi de l’existence de prêtresses dans diverses cultures du passé. Dans l’ancienne Babylone il y avait des “prostituées sacrées” au temple d’Ishtar, assimilée à Isis des Egyptiens, à Artemis des Grecs, à Diana des Romains, c’est à dire: à la lune! Dans la Rome antique, les Vierges Vestales gardaient le feu sacré, vivant dans une chasteté absolue, isolées du monde extérieur, dans une sorte de cloître attaché au temple. Dans la période hellénistique, nous trouvons les “prêtresses” de Cybèle, Artémis, Déméter, Isis et Dionysos, mais nous ne savons presque rien de leur rôle. Les anciennes “prêtresses” étaient pour la plupart des voyantes, comme la Pythie du temple d’Apollon à Delphes. Dans la sphère chrétienne, nous avons connu Hildegarde de Bingen,  Catherine de Sienne et Thérèse  d’Avila, qui jouissent toujours d’une très haute estime, difficile à trouver chez leurs homologues masculins. Le don de prophétie est mieux adapté aux femmes, pour cette “antenne”  particulière pointée sur le monde spirituel et divin.

 

      Il y a actuellement tout un chœur de demandes en faveur de la prêtrise féminine. Il n’est pas rare de trouver même quelques religieuses ou âmes mystiques qui souhaitent ardemment célébrer la messe en tant que prêtre, pour être plus intimes avec Jésus. De telles demandes trahissent une confusion idéologique. Si le mâle est égal à la femelle, si les rôles sexuels sont annulés et assimilés entre eux, si le sexe est indifférent, il est logique que la confusion des genres investisse la prêtrise aussi. Comme dans tout féminisme idéologique, cette demande finit par encourager précisément le processus qu’il disait vouloir éviter: la dévaluation du féminin. En effet, la femme qui, pour s’émanciper, active les modèles masculins, finit par accepter et perpétuer par elle-même la dévaluation du féminin. En politique, beaucoup de femmes sont comme ça: des amazones cuirassées très masculines et peu féminines. De même, les femmes qui souhaitent devenir prêtres seront cooptées dans un système patriarcal et androcentrique. Au lieu de saper un système qui doit certainement être réformé, ces femmes finissent par le renforcer. La demande d’une ordination sacerdotale féminine est donc un “faux objectif” pour les femmes. 

 

      L’Europe a connu le temps des reines, si puissantes et si féminines, avec un pouvoir immensément supérieur à celui des hommes. La vocation de la femme est d’être honorée comme une reine est honorée. Dans l’Église catholique, le sacerdoce ordonné est un service auquel on est appelé, non une gratification à laquelle aspirer, et le sacerdoce chrétien - par mandat évangélique - doit s’incliner devant la vierge, la femme, la mère. Si la maternité divine de Marie ne peut pas être assimilée au sacerdoce ordonné, elle est déjà un sacerdoce, elle est un vrai sacerdoce, le sacerdoce de la vie, le plus beau. Cela signifie que la femme n’a certainement pas besoin de porter les vêtements masculins et de monter jusqu’à l’autel, tout comme l’homme n’est pas prédisposé à “porter la vie en lui” et à accoucher d’un enfant.

 

      La question: “pourquoi les femmes ne peuvent-elles pas dire la messe comme des prêtres?”, n’est en fait pas une vraie question, ce serait comme aller demander aux anciens Romains: “pourquoi les hommes ne peuvent-ils pas entrer dans le palais des vierges?” Toutefois, nous pouvons trouver un sens à cette question. Pour des raisons de pureté rituelle? Pour des raisons d’hygiène? Non, il y a mieux au troisième millénaire: la présence courageuse et persistante du sacerdoce masculin dans l’Église catholique est un signe que nous sommes faits comme Dieu nous a créés: “hommes et femmes”. 

 

      La question devrait  être réorientée en ces termes: qu’est-ce que la féminité et qu’est-ce que la virilité? Dans une société de consommation qui gâte les enfants et confond les jeunes, réduits à des consommateurs idéaux, éternellement insatisfaits, androgynes impossibles, le vrai problème ne sera pas le sacerdoce féminin, mais la redécouverte et la pratique du code viril, ce qui fera aussi beaucoup de bien, aux femmes aussi!

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
Noël-06.04 - NouvelAn-LeSacerdoceMaterne
Document Adobe Acrobat 98.1 KB

QU’EST-CE QUE UNE FAMILLE

    La Sainte Famille - Année A - (Mt 2, 13-15.19-23)                                                                 Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes par André De Vico, prêtre                                                             correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr”

 

      Voici la Sainte Famille, réfugiée en Égypte, puis rapatriée. Qu’est-ce qui a maintenu cette famille unie dans un drame si actuel? Qu’est-ce que la famille, et comment sauvegarder son bien le plus précieux, l’unité?

 

      Le mot “famille” est tiré de “famuli”, qui est un mot italique pré-romain qui désignait l’ensemble des esclaves et des domestiques qui vivaient sous le même toit. D’un point de vue anthropologique, la “famille” est un groupe social caractérisé par la cohabitation, la coopération économique et la reproduction. Dans le concept de “famille” nous pouvons intégrer toutes les personnes liées par une relation de coexistence, de parenté, d’affinité. Même dans une congrégation religieuse ou dans une entreprise économique moderne, nous parlons d’“esprit de famille”. Partout où il y a un groupe de personnes unies par les mêmes buts, intérêts, habitudes et règles, on peut parler de “relations familières”. C’est un concept trop étendu pour être enfermé dans une seule formule : comment réduire des réalités aussi éloignées à un dénominateur commun, comme la “famille dynastique” et la “famille mafieuse?” Comme dans la classification des espèces végétales et animales, par exemple, le terme “famille” est utilisé pour désigner un groupe de genres similaires. Le renard, le chien et le loup sont regroupés dans la famille des “canidés”. Comme on le constate facilement, l’usage que l’on peut faire du mot “famille” est vaste, mais n’allons pas plus loin, au risque de se perdre. L’utilisation métaphorique du mot est légitime, mais nous devons bien garder à l’esprit qu’il s’agit d’une métaphore.

 

      À travers l’histoire nous trouvons différents “types” de familles: naturelle, patriarcale, rurale, paysanne, urbaine, ouvrière, bourgeoise, libérale, démocratique, étendue (deux ou trois générations ensemble), nucléaire (père, mère, enfant), mononucléaire (statistiquement, en Italie on parle même de “famille”pour un célibataire!) ... Pour compliquer le tableau, de nouvelles formes et de nouvelles règles de cohabitation et de coexistence entre personnes de sexe identique ou différent apparaissent avec une aspiration de reconnaissance d’un statut familial. Dans un sens générique, nous pouvons constater que le terme “famille” désigne “toute communauté humaine” liée par des liens de sang, de parenté, d’affinité, d’affection, de préférences et d’intention. 

 

      Cependant, il existe de nombreux malentendus sur la réalité de la famille. Nous disons que les êtres humains naissent tous égaux et doivent être traités de la même manière, puis nous détachons certains personnages du sport et du spectacle de la liste des mortels ordinaires, nous les mettons sur un piédestal et nous dépensons un salaire pour aller les voir danser, chanter, jouer, s’amuser. Nous disons que l’humanité nous fraternise, alors que l’on est capable de se tirer dessus pour dix centimètres d’héritage. Nous disons que le monde entier est comme une grande famille, alors que nous nous remettons en question avec nos voisins pour des bêtises. Nous sommes heureux que les Jeux Olympiques favorisent la rencontre des peuples, mais nous tolérons également l’appétit d’oiseaux rapaces, que l’on nomme dans le jargon technique: les “sponsors”. La fraternité? Parfois, nous ne pouvons même pas faire confiance à nos frères de sang.

 

      Il y a ensuite certaines exagérations qui n’épargnent même pas une saine exégèse des textes évangéliques. Il y a des femmes qui parviennent à la cinquantaine en chantant et en dansant sur les scènes du monde entier, jusqu’à ce qu'elles se souviennent de leur  désir d’enfant. Si Elisabeth a eu le Baptiste dans sa vieillesse, pourquoi une femme “mature” aujourd’hui  ne pourrait-elle pas devenir mère? 

 

      Et si Jésus a été conçu par le Saint-Esprit, pourquoi pas aujourd’hui dans un labo, avec la charmante … solidarité d’un donneur anonyme? En fait, le trio, Jésus, Joseph et Marie, plus qu’une famille juive du premier siècle, semble être l’idéal d’une famille chinoise de l’ère communiste. Ainsi pourrions-nous donc également approuver les plans gouvernementaux de “limitation des naissances”.

 

      Mais la famille est-elle le résultat de la culture? Ou, au-delà de l’indéniable changement des rôles et des temps, existe-t-il un fondement qui identifie la famille en tant que telle? Existe-t-il  une “famille alpha”, devant laquelle toutes les agrégations  humaines ne sont que des pâles métaphores positionnées à distance variable?

 

      La réflexion et la pratique juridique traditionnellement consolidées reconnaissent le “noyau fondateur” d’une famille dans la capacité de deux sujets à s’aimer et à fonder une communauté de vie et d’amour, cellule de la société. Cette pratique universelle s’est matérialisée dans le “Droit de la Famille”, l’ensemble des règles juridiques concernant l’institution familiale, en tant qu’institution sociale et en tant que lien mutuel entre deux ou plusieurs personnes. La nouveauté de nos jours est que cette réalité est considérée comme l’origine de l’inégalité et du malaise de l’humanité, et se doit d’être rayée de l’histoire. Le dernier mot est inconsidérément donné à la “liberté”: chacun doit être libre de croire et de faire ce qu’il veut. Le bien humain est réduit à la satisfaction des désirs individuels. Mais alors si la famille se perd, dans quelle abîme tombe l’humanité!

 

      Il faut donc admettre que, s’il y a une fausse société, une fausse église, une fausse philosophie, un faux homme, une fausse monnaie, il peut y avoir aussi un faux concept de famille. S’il y a deux mille ans, Hérode voulait tuer l’enfant sans y parvenir, aujourd’hui il veut prendre sa revanche en attaquant le concept même de “famille”, la famille proprement dite, celle qui est basée sur la Loi et - pour les chrétiens - sur le Sacrement.

 

      Dans la Genèse nous trouvons le pilier qui soutient notre discours: “Dieu créa l’homme à son image, il les créa homme et femme” (1, 26). C’est comme si l’auteur sacré disait : “ne touchez pas à la famille, elle n’est pas comme vous la pensez, elle est faite à l’image de Dieu, et elle reçoit de Lui sa vocation et sa tâche créatrice”. Traduit en langage laïque, il faudrait lire: “sans le postulat de Dieu il n’y a pas de fondement pour la famille”. En fait, si la loi laïque rejette les vêtements sacrés avec des juges qui se présentent en jeans et chemises, alors cette loi ne vaut plus rien. Elle sera démolie par des caprices humains, et c’est ce travail qui est cours de réalisation !

 

      Il est également écrit: “Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain; si le Seigneur ne garde la ville, c’est en vain que veillent les gardes” (Ps 126). Les hommes peuvent faire des bâtiments, des maisons, des locatifs, des codes, mais c’est “l’Esprit” qui fait la famille (en fait on dit: “l’esprit de famille”). Pas la chair, pas le sang, pas les commodités et les contrats, pas les lois, les cultures, les traditions ou les modes actuelles, pas les découvertes biologiques ou l’ingénierie de la reproduction, mais Dieu seul élève la maison!

 

      Malheureusement, les axiomes et les postulats de ce type ne peuvent pas être prouvés par des méthodes “scientifiques”: nous sommes dans le domaine des valeurs humaines, alors que la science est précise, elle est limitée, elle est contrainte d’opérer dans les réalités factuelles. Il est inutile de demander à la science ce qu’est une famille: elle ne le sait tout simplement pas, elle ne pourra jamais le dire, ce n’est d’ailleurs pas à elle de le dire. Les deux sphères - les valeurs et les faits - devraient coïncider, mais ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Alors, encore une fois, l’ange du Seigneur vient et dit à tous les Joseph - les hommes justes - d’aujourd’hui: “Lève-toi, prends ta famille et mets-la en sécurité. Hérode veut la tuer!”

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
Noël-09.01 - SainteFamille-A-Qu'EstCeQue
Document Adobe Acrobat 85.2 KB

L’EMMANUEL

Année A - IV Advent (Mt 1, 18-24)                                                                                           Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par André De Vico, prêtre                                                            

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

       “Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète: Voici que la Vierge concevra, et elle enfantera un fils; on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit: ‘Dieu-avec-nous’ ”    

 

      À l’époque d’Isaïe, Israël était un petit État situé entre l’Assyrie et l’Égypte. Nous sommes dans les dernières années du royaume d’Israël, à la veille de la terrible déportation à Babylone (722 av. J.-C.). Des vents de guerre soufflent, des armées étrangères sont aux portes, le roi Acaz est en difficulté, il réfléchit à une demande d’aide internationale. Sur lequel des deux pouvoirs s’appuyer? La logique qui divise les hommes en deux blocs opposés est aussi ancienne que le monde: l’Orient et l’Occident, la Mésopotamie et l’Égypte, l’Euphrate et le Nil, l’Est et l’Ouest, la Russie et l’Amérique, le Nord et le Sud, la planète des hommes contre la planète des femmes, la droite politique contre la gauche …

 

      Isaïe est opposé à toute forme d’alliance: en effet, Israël risque de rester soumis à l’étranger, qui imposerait des lois contraires à la religion des pères, provoquant une perte d’identité. Cette position ne révèle pas un calcul politique, mais repose sur une certitude de foi: Yahweh Dieu restera fidèle à la maison de David, nous n’aurons donc besoin de rien d’autre! Au moment où Acaz insiste dans son idée de rechercher un allié fort, Isaïe se fâche et lui offre la preuve imminente de la volonté divine, le temps nécessaire pour mener à bien une grossesse: “Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel (c’est-à-dire: Dieu-avec-nous)” (Is 7, 14).

 

      Puisque nous sommes à la cour du roi, il est légitime de supposer qu’Isaïe pense à une princesse de la maison royale, comme s’il disait: “si toi, roi incompétent et faible, tu ne t’es pas montré à la hauteur de la situation, sache qu’après toi viendra un autre qui fera ce que tu n’as pas été capable de faire. Il sera lui notre chef, pas toi. Cet enfant sera appelé  ‘Dieu avec nous’, et il aura la tâche de personnifier l’unité nationale, dans le sens que ce ne sera  ni l’Assyrie ni l’Égypte, ni la droite ni la gauche, mais ‘Dieu’ est avec nous”. En effet,  le nom d’“Emmanuel”, avant de devenir un nom personnel, retentira sur les lèvres du peuple d’Israël comme un cri de guerre, un hurlement de stade, un slogan pour dire que nous ne nous associons à aucun des puissants de la terre. Pensons au majestueux et terrible “Allah Akbar” “Dieu est grand” des musulmans. Mais il faut prêter attention à ne pas faire de Dieu un parti politique!

 

      Les choses ne se passent pas selon les espérances d’Isaïe. Le cruel dominateur assyrien, ayant soumis le faible Acaz, dépouille ce qui reste du royaume d’Israël. Un quatrième sujet entre dans la scène: Babylone, qui à son tour soumet l’Assyrie et détruit le temple de Jérusalem (587 av. J.-C.), déportant la population d’Israël. Le “signe” d’Isaïe, celui de la “vierge” qui aurait dû donner naissance au symbole de la rescousse nationale, ne se réalise pas dans les termes prédits, mais il est “archivé” dans les Écritures, et il y demeure oublié pendant sept cents ans, jusqu’à ce que Matthieu ne le ressorte en lui attribuant le sens que nous lui donnons également, en le lisant chaque année à Noël. Ce passage de l’Évangile de Matthieu est un cas typique d’“Écriture qui explique les Écritures”: “Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète …” Isaïe dit, dans un certain sens, des paroles que Matthieu voit se révéler dans un autre sens. Ou plutôt: Mathieu cherche la signification des événements actuels dans un mot prononcé dans le passé. Cela se passe un peu comme dans l’interprétation des rêves et des prophéties: ce sont des “signes” qui nous offrent “un aperçu de compréhension”, une aide pour interpréter et accepter les faits, une fois qu’ils se seront produits. 

 

      La prophétie manquée d’Isaïe est une preuve que l’histoire ne se compose pas de “faits bruts”, mais qu’il existe un “esprit” qui  la  sous-tend et qui nous donne une possibilité de compréhension. Le simple fait historique demeure inaccessible, nous n’y avons aucune possibilité d’accès. Par exemple, avec toute une montagne de documents aussi haute que le Mont-Blanc sur la Seconde Guerre mondiale, personne n’est en mesure de dire “pourquoi” la guerre a commencé, encore moins de dire “pourquoi” elle s’est terminée! Le mieux que nous puissions faire est de lire les documents et d’écouter les témoignages de ceux qui ont vécu les faits, en essayant d’identifier une certaine séquence causale et temporelle. Le fait historique lui-même reste “secretatum”, “verrouillé”, “confiné” à sa non-répétabilité, comme dans un livre à sept sceaux. Ainsi,  il y demeure pratiquement inviolable, indéchiffrable, jusqu’à ce qu’un “esprit” puisse nous fournir la clé d’interprétation qui convient. Dans l’Apocalypse, par rapport au livre de l’histoire tout entière, nous ne trouvons qu’un seul lecteur digne de l’ouvrir et l’exposer: Jésus ressuscité, mais nous reviendrons sur ce point. Pour l’instant, contentons-nous de le voir naître à Bethléem.

 

      En fait, il n’y a qu’un seul lieu sur terre capable de mettre en relation les faits historiques: “l’esprit”. Il arrive parfois que ce soit un esprit perverti, qui se manifeste en ceux qui, par un intérêt particulier, parviennent à instrumentaliser, voir nier, la mémoire historique. En certains cas,  la Loi est contrainte d’intervenir, en configurant le crime de “négationnisme” telle qu’une “circonstance aggravante” dans les crimes de propagande raciste. Étrangement  cependant, personne n’a songé à inclure dans la liste des crimes le non moins pernicieux “romantisme” de l’histoire. Puisque le passé présente des trous noirs comme dans l’univers, les romanciers développent alors des beaux romans qui prétendent combler les lacunes et satisfaire la curiosité du public. Mais de cette manière, l’attention des lecteurs perspicaces est distraite par des inventions troquées avec les faits réels. Celui qui, après avoir regardé un film ou lu un livre, commence à parler de l’Inquisition, du Vatican et de la politique internationale, est en train  en réalité, de projeter son regard, de dire où il a aimé poser ses yeux, de se raconter soi-même, de focaliser ses intérêts. 

 

      Pour cette raison, l’ancien instrument de la “prophétie” reste la meilleure méthode d’approche pour lire l’histoire: ainsi, rechercher le sens de l’actualité dans une parole prononcée dans le passé, nous  donne  le coup de pouce nécessaire pour avancer dans le futur. C’est en effet ce que nous faisons tous les dimanches à la Messe, et c’est ce que Jésus précisément a fait, lorsqu’à Emmaüs, voulant parler de sa résurrection et de l’envoi de ses disciples, il a fait appel à l’autorité des Écritures mosaïques et prophétiques. Dans l’interprétation de Matthieu, ce “Dieu avec nous” qui devait naître de la vierge, cette ancienne prophétie qui allait remettre en route le char de l’histoire, ne se réalise pas dans l’organisation d’une campagne militaire contre l’envahisseur, mais dans l’ histoire commune des gens ordinaires. La vierge militarisée d’Isaïe cède le pas à une autre vierge, purifiée des esprits nationalistes: “Or, voici comment fut engendré Jésus Christ: Marie, sa mère, avait été accordée en mariage à Joseph …”

 

      Partant de l’événement extraordinairement commun d’une naissance, moi aussi j’ai la possibilité de concevoir la Parole, de la générer par le biais de l’Esprit, d’être le ventre de Dieu qui s’incarne! Dieu est en moi qui réalise l’humanité, l’humanité nouvelle, l’humanité vraie, l’humanité réussie! C’est ainsi que l’histoire est réalisée, réinventée, recréée! Le titre d’“Emmanuel”, qui dans notre prédication est devenu une générique et inefficace invitation à voir la présence de Dieu dans notre vie, s’avère être en réalité un appel à défier les forts. Face à “l’homme nouveau” que je cherche à devenir, les puissants de la terre tremblent et les partis politiques perdent leur couleur: ils n’auront pas mon consentement! Crier “Emmanuel” exprime une identité qui transcende toute appartenance: ce ne sont pas les puissants de la terre, encore moins les partis politiques, mais c’est “Dieu”  qui est avec nous!

 

            Amen 


Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Av-04 - L'Emmanuel.pdf
Document Adobe Acrobat 80.6 KB

LE MESSIE ASSOUPLI

Année A - III Advent (Mt 11, 2-11)                                                                                           Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par André De Vico, prêtre                                                            

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Jean le Baptiste entendit parler, dans sa prison, des œuvres réalisées par le Christ. Il lui envoya ses disciples et, par eux, lui demanda: ‘Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?’ ”

 

      Dimanche dernier Jean nous est apparu en tant que prédicateur et baptiseur de nombreuses foules. Nous le voyons aujourd’hui tout seul, en prison, à la merci d’Hérode, dans la forteresse de Machaeron. Plus personne ne semble se souvenir de lui, à part quelques visites d’un petit groupe d’adeptes, qui lui parlent d’un Christ très différent de celui qu’ils imaginaient. Jean avait prêché un Messie justicier, qui punirait sévèrement les pécheurs, comme lorsque l’on rejette le déchet avec la pelle à vanner, ou que l’on coupe un arbre qui ne donne pas de fruit. Un Messie-leader qui, avec un acte de force, aurait vaincu l’ennemi et libéré le peuple.

 

      Mais Jésus - rapportent les disciples du Baptiste - est en train de faire tout le contraire: il ne juge pas, il ne condamne pas, il semble être un bon type qui s’adresse à tous, qui fréquente tout le monde, les pauvres en particulier. De plus il mange avec les pharisiens, il accompagne les pécheurs, il prend contact avec des gens impurs et de mauvaise réputation. Un Messie “assoupli”, sans moyens, un véritable échec du point de vue de la propagande que Jean avait faite: “quel genre de Messie nous as-tu  prêché? ce Jésus que tu avais dit être l’Agneau de Dieu …”

 

      Il y avait déjà eu des frictions au sujet du jeûne, entre les disciples de Jean et ceux de Jésus. Maintenant l’occasion est bonne de rouvrir la controverse: “vois bien que le Messie que tu nous as demandé de suivre  fait ceci et fait cela …” Nous comprenons bien que Jean, lui aussi saisi par la perplexité, envoie des messagers à Jésus pour lui demander: “Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?”

 

      En recevant les ambassadeurs, Jésus répond en citant Isaïe: “Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez: Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle”. Cependant, en citant Isaïe, Jésus le censure, car il omet des versets qui parlent de vengeance et d’extermination des ennemis. Confirmant la venue du Messie dans sa personne, Jésus omet les traits de la violence. Il dit ne pas utiliser la force, mais s’approcher des malades, des pauvres, des nécessiteux: “Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute”. En fait, un Messie miséricordieux est un scandale, car la miséricorde n’est pas prévue par ceux qui s’attendent à une manifestation implacable de la justice divine. Même Jean a été pris par la surprise! Les ambassadeurs comprennent la réponse de Jésus, ils la désapprouvent, ils se retournent et partent: ce Jésus n’est pas du tout le Messie qu’ils attendaient.

 

      À ce moment-là, Jésus commence à louer le Baptiste, sans se sentir offensé par le fait que Jean ait douté de lui, et demande aux gens: “Qu’êtes-vous allés regarder au désert? un roseau agité par le vent?” Le roseau est l’image de l’opportuniste, c’est-à-dire d’une personne prête à se soumettre à toutes les situations afin de rester à flot et de s’assurer une part de pouvoir. Non, Jean n’est pas un opportuniste, il ne s’est pas plié au compromis, il a eu le courage de dénoncer le roi qui couchait avec sa belle-sœur.

 

      Même de nos jours, les attentes messianiques restent d’actualité et ont la même couleur que  celles des disciples du Baptiste: ce sont des attentes politiques! On s’en prend aux politiciens, sans penser que nous attendons d’eux un certain comportement! Il y a toujours des gens qui attendent un chef, un président, un dictateur, un meneur ou un libérateur qui puisse remettre les choses en ordre, même par la force. Les films américains et les jeux vidéo qui ont conquis la planète des jeunes sont tous remplis de ces héros messianiques qui, pour rétablir la justice, déchaînent la violence vindicative de Lamech. C’est comme si pour eux, même l’Ancien Testament n’était pas encore arrivé.

 

      Quelque chose de semblable se passe dans nos communautés ecclésiales ou civiles. Puisque les choses ne vont jamais dans le bon sens, il existe toujours un secret espoir qu’en changeant de maire ou de prêtre, en changeant de président ou d’évêque, les choses vont forcément s’améliorer.

 

      En réalité, en tant que vrais disciples du Christ, nous devons cesser d’espérer qu’un autre viendra régler nos problèmes. C’est à nous de semer la graine de la Parole! Nous sommes une petite communauté d’hommes et de femmes qui sillonnons la mer de l’histoire en introduisant des graines d’espoir. Voici les signes qui anticipent la joie du Royaume à venir: les barrières s’effondrent, la discrimination est surmontée  et les pauvres sont soulagés. Nous aussi, comme le Messie affaibli, nous ne disposons pas de moyens extraordinaires pour établir la justice et la paix: le Royaume de Dieu naît dans les cœurs et se propage de bouche à oreille!

 

      La question potentiellement impertinente de Jean nous concerne donc de très près. En effet, Jean, le cousin humain du Christ, n’étant rien moins que son “précurseur”, a lui-même douté de celui qu’il connaissait bien et au sujet duquel il avait prêché. Dès lors, comment pouvons-nous nous étonner du fait que nous-mêmes, avec toutes les dévotions et les prières que nous adressons au Seigneur, nous vivions une foi souvent accompagnée des ténèbres et du doute? C’est un signe que le doute fait partie du chemin de foi, et nous devons nous méfier de ceux qui disent … n’avoir aucun doute !!! Les certitudes absolues mènent au fondamentalisme, à l’intolérance et à la non-acceptation de l’autre! 

 

      Parfois, le chemin est tellement difficile que je me demande: “Seigneur, es-tu celui qui va me sauver, ou dois-je m’adresser à un autre?” Il est important que je lui pose la question: certainement, me répondra-t-il, comme à son cousin dans sa prison. Pourtant, en dépit de mes doutes, il est sûr que Jésus m’adressera des mots d’appréciations. Le sentiment de ma bonne conscience l’atteste. Merci, Seigneur, pour la modestie de ma foi!

 

      Amen 


Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Av-03 - LeMessieAssoupli.pdf
Document Adobe Acrobat 85.2 KB

L’INIMITIÉ PRIMORDIALE

         L’Immaculée Conception (Lc 1, 26-38)                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes      

par André De Vico, prêtre                                                            

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

     “Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance: celle-ci te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon” (Gen 3, 15)

 

      La réalité de “l’Immaculée” se démarque dans le contexte de la rébellion de Lucifer et de ses anges. L’inimitié primordiale est la trame de fond d’une histoire qui se répète toujours de la même manière. Les hostilités présentes dans le monde d’aujourd’hui ne sont que la pointe de l’iceberg d’une lutte plus profonde dans le monde des esprits déchus. Cette lutte reflète l’ancienne “rouille” entre Dieu et les anges rebelles. Le mal qui se développe en nous n’est rien d’autre qu’une “mise à jour” du mal présent dans le monde, et le mal qui existe dans le monde traduit en termes d’actualités ce qui se passe dans le monde des esprits dégénérés.

 

      Même dans le paradis de notre enfance, il y a eu un moment décisif lorsque, pour la première fois par exemple, nous avons vu un jouet entre les mains d’un autre enfant avec la détermination consciente de vouloir le posséder également. Nous nous sommes intéressés à l’objet, nous nous sommes aussi disputés pour le conquérir, mais dès que nous l’avons eu entre nos mains, l’intérêt a rapidement chuté, l’objet a perdu sa valeur et nous l’avons abandonné au sol, pourquoi? En réalité, nous ne voulions pas le jouet en tant que tel, en raison d’une de ses qualités intrinsèques, mais nous le voulions car il était l’objet du désir d’un autre enfant. À ce moment-là, c’est comme si les eaux du désir s’étaient divisées et nous avons été confrontés à deux options possibles: soit profiter de l’occasion du jouet pour entrer dans une relation créative avec l’autre, soit assumer l’étrange et incompréhensible décision de vouloir être à la place de l’autre, de vouloir être comme l’autre, d’acquérir une importance reflétée par l’autre. Dans le premier cas, nous aurions emprunté avec bonheur la voie du “désir fécond”, qui génère d’autres désirs et se lance à la recherche du meilleur bien possible. Dans le second cas, nous nous serions laissés aller au “désir envieux”, un regard fixe et déchiré par la jalousie, collé à l’autre, levé vers l’idole de notre impuissance suprême.

 

      Un cas similaire se produit, par exemple, dans le cas classique de deux filles qui s’aiment, qui sont amies inséparables, qui partagent les mêmes intérêts, qui aiment les mêmes choses, qui rient ensemble, qui dorment ensemble, qui vont au cinéma ensemble, qui vont faire du shopping ensemble … Normalement, c’est une “répétition générale” entre pairs avant d’entrer dans une relation plus exigeante (et risquée) avec l’autre sexe, mais tout ne se passe pas toujours bien. Quand l’une des deux tombe amoureuse d’un garçon et l’épouse peut-être, que fait l’autre? Demeure-t-elle sans réagir? Non, il est probable qu’elle aussi tombera amoureuse du même homme et qu’elle cherchera à pouvoir le conquérir, pour devenir quelqu’un, ne pas rester en arrière. Ayant réussi, elle le rejette comme un jouet usagé. Ce n’est pas qu’elle aie voulu offenser directement son amie, ou qu’elle aie eu un réel intérêt pour ce gars-là, non: la jeune femme était tout simplement “envieuse”, c’est-à-dire qu’elle a commencé à désirer le désir de son amie. En fin de compte, un homme disputé entre deux femmes finit toujours par jouer le rôle du merle. Les deux femmes - à la limite - pourraient même redevenir amies et rire de ce qui s’est passé, pendant que l’homme reste là-bas, se demandant ce qui s’est passé. 

 

      Ce ne sont que deux expériences de psychologie commune, mais si nous les abordons avec l’“œil théologique”, nous verrons le fond sombre de “l’inimitié primordiale”. Nous disons cela simplement pour avoir une idée de la façon dont le “péché originel” fait surface et se manifeste dans nos vies. Chaque fois que nous décidons de  trahir ou  de voler, en connaissance de cause, en voulant réellement trahir et voler, nous pouvons presque sentir la morsure de Satan se déverser dans le sang comme de la bile dans l’intestin.

 

      Dans les récits d’exorcismes célébrés pour aider les personnes qui souffrent, il est facile de deviner la raison de cette “inimitié primordiale”: l’envie de Satan, comme dans cet inédit de 2015:

 

      Exorciste: / “Va-t’en, Lucifer, au nom de Jésus-Christ qui t’a créé”. Lucifer: / “Qui m’a créé? Idiot, celui qui est en second par rapport à moi, pouvait-il me créer? Il est en second par rapport à moi!” Ex: / “Que de bêtises, ce que tu dis!” Lu: / “Incarné dans une réalité plus petite que la mienne, mineure, moins que la mienne!” Ex: / “Est-ce que cela te dérange? Le fait qu’il ait choisi des petites créatures à la place de toi?” Lu: / “Il s’est humilié dans une nature en dessous de la mienne, tu comprends? Va voir qui est supérieur! Il s’est incarné dans une créature humaine très limitée et corruptible!”

 

      Dans ce cas également, nous avons trois acteurs: Dieu, Lucifer et la chair humaine, que l’ange de lumière a vu - pour la première fois - comme une sorte de jouet primordial dans les mains de Dieu. Comme Lucifer soupçonna l’Incarnation de la Parole dans la nature humaine, au lieu d’établir une nouvelle relation avec Dieu, dont - en tant que créature - il aurait également été bénéficiaire, il a préféré  réagir furieusement, en se rebellant. Une envie suffisante pour compromettre l’ordre du paradis et transformer la bonté native de la créature en une malice acquise parfaite.

 

      Depuis lors, jusqu’à aujourd’hui, l’ange déchu met en pratique plusieurs tentatives pour “prendre possession” de la créature humaine, comme s’il s’agissait d’un jouet à maltraiter, d’un merle à mettre dans la cage, mais il échoue complètement, parce que la personne humaine est la “possession exclusive” de Dieu. Lorsque nous disons qu’une âme est “possédée” par le diable, ce n’est qu’une métaphore pour exprimer le malaise d’une personne divisée en elle-même. Le diable, “anti-personne” par définition, ne peut pas “posséder” mon âme même si je la mets en vente sur eBay. Il ne peut que faire de pénibles tentatives enfantines, d’adolescent, de “singe de Dieu” (dirait Saint Augustin), voulant devenir “comme Dieu”, pour ne pas rester en arrière. Il n’est donc pas une chose négligeable de décider de briller de sa propre lumière, ou d’une lumière réfléchie, d’être soi-même ou de regarder les autres, de s’habiller, de chanter, d’être riche, d’avoir une maison ou une voiture comme un autre, ou de partir en vacances là ou l’autre est allé. L’envie devient le pain quotidien, dans la famille et dans le voisinage, dans le commerce et dans la politique, dans le monde du spectacle et de la télévision ... La publicité, en particulier, représente pour un tiers de son volume une monétisation effrontée du désir envieux, une claire instigation de l’envie.

 

      Voyant que l’ange aussi peut pécher, les anges restés fidèles à Dieu ont vécu une horreur inconnue et ils en ont pleuré, comme seuls les anges savent pleurer. Cependant, après la grande nouvelle de l’Incarnation, quelque chose a ramené le calme dans le ciel: les anges ont vu Marie dans le projet de Dieu et ils ont salué la future reine. Après la dévastation de la haine, voici une lueur de beauté, une humble créature appelée à réparer l’échec de cet orgueil. Ce n’est pas pour rien que la théologie et la piété mariale, dès le début, ont appliqué à Marie les paroles que l’Écriture réfère à la Sagesse personnifiée, présente “ab aeterno” à l’esprit de Dieu, comme un architecte sur son banc de travail, comme nous le voyons dans cette belle paraphrase qui reprend l’idée d’une “possession”:

 

      “Depuis le début Dieu me possédait, depuis la nuit des temps, avant son œuvre! Le monde n’était pas encore créé, mais j’étais déjà conçue! Le Seigneur m’a créé dans la justice, m’a pris par la main et m’a sauvée! Pour moi les ténèbres se transforment en une lumière sans fin!”

 

      Bien. Si, grâce à l’Immaculée, personnification du plan divin, les anges se sont senti à l’abri, nous le serons encore plus, nous-mêmes qui faisons l’expérience de “l’inimitié primordiale” chaque fois que nous nous regardons de travers, enviant chez les autres ce que nous ne possédons pas encore!

 

      Amen 

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
Immaculée 01-L'InimitiéPrimordiale.pdf
Document Adobe Acrobat 81.2 KB

JE NE SAIS PAS, DONC JE VEILLE

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes                 

Année A - I Advent (Mt 24, 37-44)                                               

par André De Vico, prêtre

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue

 

 

      “Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient … Tenez-vous donc prêts, vous aussi: c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra”.  

 

      Le premier dimanche de l’Avent signe le début de la nouvelle année liturgique qui, avec son cycle de lectures de trois ans (années A, B, C) reprend la vie, l’enseignement et le mystère du Christ. C’est une invitation à recommencer, à écouter la Parole sur un plan supérieur. La liturgie est comme un serpentin qui se tourne et tourne sur l’axe du temps, il revient donc toujours sur lui-même mais jamais au même endroit. La liturgie a le regard tourné vers la venue du Christ, comme en témoigne le formidable appel de ce dimanche: “Veillez, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra …”

 

      Et pourtant, à la Messe, il n’est pas rare de ressentir un sentiment d’ennui et de répétition, jusqu’au rabâchage. Si une célébration est médiocre, cela ne dépend certainement pas de la Liturgie, mais de son manque de préparation, du type de participation, de la disposition personnelle de chacun. Nous pensons au pauvre prêtre forcé à courir d’une église à une autre, à sauter d’un horaire à l’autre, le dimanche. Nous pensons à l’attitude passive des gens “habituées”, distraites ou pressées, qui vivent un événement les yeux ouverts, sans trop comprendre ce qui se passe. Nous pensons aux interminables bavardages du début et de la fin d’une célébration … à ceux qui gardent un œil sur le téléphone portable … à ceux qui mâchouillent leur stupide chewing-gum … Une Liturgie solennelle avec un résultat médiocre est comme la médaille et son revers. 

 

      “Je ne sais pas” le jour, ni l’heure. Je sais juste que je ne sais rien. Bien que je m’applique à l’étude de Dieu, de l’âme et du monde, la chose la plus sûre que je sache est que “je ne sais pas”. Le Qohelet, sage agnostique et désillusionné de l’Ancien Testament, deux siècles avant le Christ avait déclaré: “Dieu dans le cœur humain a mis le sens de l’éternel, mais sans que l’homme puisse saisir le début et la fin de la création divine” (Qo, 3, 11). Cela signifie que même si j’ai une certaine “vision globale” ou une “vue panoramique” sur le monde, je ne peux pas complètement comprendre le projet de création. Bien que je voie le temps passer en ce moment particulier, je ne peux pas dire d’où je viens ni où je vais. Bien que j’ai dans mon cœur un besoin d’harmonie et de bonheur, je le vois ponctuellement nié par les faits, et “je ne sais pas” dire pourquoi. Plus j’y pense, et plus le sens de mon identité, de mon origine, de mon destin, m’échappe. Plus j’examine, plus le mystère s’épaissit. C’est un supplice constant pour ma faible intelligence, qui livrée à elle-même ne peut pas étendre une texture sensée de tout ce qui la concerne, comme si Dieu avait revendiqué pour lui-même la connaissance du Principe et de la Fin, de l’Alpha et de l’Oméga.

 

      Comme “je ne sais pas”, je peux réagir de manières différentes. Je peux faire comme ceux du temps de Noé: “... on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari … les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis” (Mt 24, 38-39). L’Évangile établit un parallèle entre la génération de Noé et celle de Jésus, une génération plus inconsciente que perverse: ils ne pensaient qu’à manger, à boire et à s’amuser, sans se rendre compte de la ruine qui incombait sur eux. Ils ne se doutaient de rien, jusqu’à ce que le déluge ait bouleversé la vie quotidienne et répétitive de cette génération. Ou puis je peux faire comme les contemporains de saint Paul, qui s’amusaient grâce aux “orgies et beuveries, luxure et débauches, rivalité et jalousie” (Rm 13, 13). Chez Isaïe, les désespérés de la vie ne savent rien dire d’autre que: “mangeons et buvons, car demain nous mourrons” (Is 22, 13).

 

      Tout cela remet également en question notre génération, si engagée à dépenser, acheter, consommer, jeter, remplacer ... L’inconscience et la perversion sont toujours les mêmes. Le mal est banal, il est comme le porno au lieu de l’amour: il se répète toujours de la même manière, compulsivement. Tant de vies gâchées par la satisfaction éphémère d’un moment. Ennui, absence d’émerveillement, ivresse de vin, de nourriture, de drogue, de sexe, de vitesse, cette folle frénésie qui se traduit par une non-vie, un gaspillage de soi, un gâchis d’un temps perdu à jamais. Bref, les gens finissent par ne plus rien apercevoir et vivent comme s’il ne restait plus rien à faire, plus de nouvelles personnes à attendre….

 

      À un moment donné, dans ce scénario spatio-temporel sordide, un événement inattendu se produit: “Dieu a envoyé son Fils révéler le dessein caché au fil des siècles” (cf. 1 Gv 4, 9-10; Ef 3). “Révéler” signifie “enlever le voile”. Et quel est le temps, sinon le “voile” de Dieu? Avec mes seules capacités, je ne peux rien voir de la sphère divine, car il y a le “voile” des événements temporels entre les deux. Bien sûr, le temps est aussi le lieu où l’œuvre de Dieu prend de la consistance, le temps est ce qui permet le peuplement de l’espace, le temps est le lieu où l’on trouve une infinité de créatures sortant des mains de Dieu. Mais les créatures peuvent aussi être un obstacle, en faisant office d’“écran”. Par exemple, le brillant scientifique peut utiliser ses découvertes comme des outils pour “parcourir” la réalité, mais il peut également se retrouver enfermé dans des formules déterministes que lui-même a découvert. Pour un poète ou un mystique c’est un peu différent, et plus facile: lorsqu’il observe l’horizon, le dos d’une main ou la courbe de son front, ceux-ci peuvent bien sûr, constituer “une limite de création”, mais peut-être aussi “une frontière ouverte à l’infini”.

 

      Au début de ce nouveau cycle liturgique, je me propose donc d’être “plus attentif”, je vais essayer de relier la texture des événements quotidiens à la venue (“avent!”) du Christ! Je ne participerai plus à la Messe pour payer ma taxe dominicale, ou pour un simple “parce que j’aime aller à la Messe”, ou “parce que c’est la tradition”, ou “parce que c’est mon devoir” en cas de mariage ou de funérailles. J’irai à la Messe pour une raison bien plus solide: pour rencontrer le Seigneur!

 

      En fait, “l’acclamation anamnétique” anticipe sur les lèvres du peuple ce que le célébrant est sur le point de dire dans la prière eucharistique qui suit: “nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire”. Cette acclamation populaire, insérée au milieu du “discours orationel” que le président adresse au Père, renforce plus le lien qu’il ne le rompt.

 

      Ainsi, en participant à cette liturgie qui me met en contact avec le mystère pascal du Christ, j’acquière le pouvoir de hâter le jour de son retour! Si je ne fais pas cela, il reviendra quand-même, mais pas pour moi. Un jour il est venu, “dans la chair”. Il vient aujourd’hui, “dans l’Esprit”. Il reviendra, “dans la gloire”. “Je ne sais pas” quand, alors je veille, sans désespérer, sans m’abandonner à la sensualité bovine, aveugle et sordide, du “carpe diem!” “Je ne sais pas, donc je veille!”

 

              Amen   

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Av-01 - JeNeSaisPas,DoncJeVeille.pdf
Document Adobe Acrobat 97.1 KB

LES DEUX LARRONS ET LA ROYAUTÉ DE LA CROIX

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes 

Année C - XXXIV Ordinaire (Lc 23, 35-43)                                                 

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis 

     

 

      “ ‘Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même!’ Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui: ‘Celui-ci est le roi des Juifs’ ” 

 

      En dehors du contexte de la passion, on ne peut pas comprendre la nature de la royauté du Christ. Nous le voyons mourir entre deux malfaiteurs. Le premier larron imagine un modèle mondain de royauté, il ne comprend donc pas, et il s’abandonne au désespoir: “N’es-tu pas le Christ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi!” Comme la foule et les soldats, ce pauvre homme s’attend une démonstration spectaculaire au dernier moment. À noter l’insistance sur ce “sauve-toi”: les notables le disent, les soldats le répètent, et maintenant le condamné également! Mauvaise façon, celle de sortir de ce monde en jurant et blasphémant! 

 

      L’autre larron, malgré la défaite évidente de ce “Royaume”, demande à y être admis: “Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume”. Il est un signe que ce dernier, contrairement aux autres, avait compris le “Royaume de Dieu”. Il y croit encore, il l’espère toujours, même cloué à côté de ce bien étrange “roi”. La réponse de Jésus est également étonnante: “Amen, je te le dis: aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis”. Pas à la fin des temps, comme nous sommes tentés de le penser, mais: “aujourd’hui”. Jésus règne et sauve “aujourd’hui” du haut de sa croix. Le monde de la résurrection commence “aujourd’hui”. 

 

      La croix devient ainsi une “clé” qui ouvre une brèche, une “passerelle” entre deux abysses, un “passage” entre deux régimes, un “radeau” providentiel qui traverse l’océan de douleur. Une croix sur le mur n’est pas une expression de sadomasochisme, comme on veut parfois reprocher à la piété chrétienne. Le sadomasochisme pourrait plutôt demeurer dans les yeux de ceux qui expriment de telles commentaires. Le vrai chrétien n’inflige pas, ni à soi-même ni à autrui, le prix d’une souffrance non souhaitée. La croix est un signe puissant pour tous ceux qui - fourbes comme le bon larron - parviennent à “voler” le Royaume avec un simple acte de foi! Il suffit de le demander!

 

      Notez bien: le “paradis” dont Jésus parle ne correspond pas du tout à l’idée chrétienne (et dantesque) du paradis comme un lieu céleste. Dans le livre du “Henoch éthiopien”, un apocryphe de 176/165 av. J.-C., il est dit que le patriarche Henoch a été “enlevé” par Dieu et placé dans un “paradis” avec Élie et les Anges, dans l’attente du jour du jugement. Il s’agit donc d’un “jardin temporaire”, d’un “séjour des justes”, d’une “station transitoire”, d’une “salle d’attente”. Quand Jésus “promet” le paradis au bon larron, il utilise en fait la même image, le même genre de langage: il fait allusion au séjour des justes, prisonniers du Sheol, qui attendent le jour de la libération. 

 

      C’est comme s’il disait: “cette nuit même, tu descendras avec moi dans le royaume des morts et tu seras mon témoin lorsque je libérerai Adam et les justes de l’ancienne loi des griffes de la terre. Avec moi, tu ouvriras la voie à la paix et à la justice du Royaume”. La “promesse” de Jésus n’est donc pas l’équivalent d’un billet d’accès à un lieu privilégié de bonheur cosmique, mais c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup plus: “Je te considère mon associé dans cette grande affaire de la libération de l’homme, ce sera une opération que nous conclurons ensemble”.

 

      Lorsque le temps de souffrir viendra, chacun de nous, confronté à la royauté de Jésus sur la croix, peut être représenté par l’un des deux larrons. Si, contrairement au premier, nous avions compris le sens de cette “promesse”, nos souffrances feraient “masse” avec celles de Jésus, contribuant à la libération de l’homme: nous serions avec lui, nous ferions la même chose qu’il a fait! C’est une belle leçon contre la banalité des sceptiques contemporains: “Le paradis? Que de braves gens, mais quel ennui!” En réalité ce n’est pas possible et nous ne devrions même pas imaginer, un “paradis” trop terrestre. La réalité finale, la destination de ce voyage de souffrance et de foi, dépasse de loin toute imagination: “Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme, ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé” (1 Cor 2, 9)

 

      Amen

Télécharger
À télécharger en Pdf
C-Ord-34a - LesDeuxLarronsEtLaRoyautéDeL
Document Adobe Acrobat 88.6 KB

LES SIGNES DE LA FIN

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes 

Année C - XXXIII Ordinaire (Lc 21, 5-19)                                                   

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis    

 

 

      “Maître, quand cela arrivera-t-il? Et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver?” “Prenez garde de ne pas vous laisser égarer …”

 

      Jésus prêche dans le contexte d’une culture profondément et intégralement religieuse. Les gens de pouvoir étaient des hommes de religion, et ils en étaient fiers. Les pharisiens en particulier constituaient un courant de spiritualité laïque qui comptait parmi eux de grandes personnalités. Ils ont eu le mérite de commencer à réfléchir à la “fin du monde” (techniquement dite “réflexion eschatologique”), à la “rétribution dans l’au-delà”, et ils ont inventé l’expression “Royaume de Dieu”, terme qui dans la prédication de Jésus assume un rôle primordial.

 

      De temps en temps, dans l’histoire, il y a des “cinglés’’ qui annoncent la fin du monde. Au début les proclamations étaient de type historico-religieux: inondations, invasions étrangères, conjonctions astrales, périodes de peste ... Aujourd’hui ces superstitions se développent sur des bases scientifiques: météore géante, bombe atomique, surpopulation mondiale, pollution, trou dans la couche d’ozone, effet de serre, SIDA, pandémie ... Dernièrement, un nouveau chapitre a été ouvert: “le changement climatique”, et nous assistons aux manifestations de jeunes en faveur du climat: “si les choses ne changent pas, ce sera la fin”. À l’opposé, nous trouvons les “mécréants climatiques”, pour qui les médias construisent une théorie catastrophique pour nourrir une hystérie et provoquer une anxiété généralisée. L’urgence climatique serait une idéologie réductrice, une sorte de terrorisme psychologique visant à manipuler les étudiants et l’opinion publique, comme il était une fois avec les histoires du diable et de l’enfer. Une nouvelle science est née: la collapsologie.

  

      En réalité, tout être qui a une “nature”, toute chose qui “naît”, devra forcément voir sa “fin”, et le monde n’y fait pas exception. Alors, comment est né le monde? On parle d’un chaos initial inimaginable de particules élémentaires, d’un “bouillon cosmique” très chaud, dense et concentré, à une température de plusieurs millions de degrés. Il y a eu une explosion qui a donné naissance à un certain type d’“univers nouveau-né”. Ensuite, aux points où la lumière était concentrée, les nébuleuses se sont formées, puis les nébuleuses ont donné naissance aux étoiles, les étoiles se sont “associées” dans les galaxies, les galaxies dans les amas de galaxies, les amas en super-amas. Nous sommes actuellement dans un univers très dilué et refroidi, avec très peu de lumière dans un ciel inexorablement noir. Pendant ce temps, dans les étoiles, les quarks et les électrons créaient de nouveaux liens et se transformaient en atomes. Les atomes se sont associés et ont formé des molécules, et les molécules ont formé les acides aminés, qui furent à la base du lancement de la vie.

 

      L’une des principales caractéristiques de l’Univers est qu’il devient de plus en plus complexe. En 13,4 milliards d’années, il est passé du chaos de la “soupe” primordiale à un ordre croissant. Lorsqu’il atteint le chapitre de la vie, le catalogue de l’Univers s’enrichit d’un Babel inextricable d’entités, de corps, d’agrégats, de systèmes et d’organismes. La vie suit également le même critère de complexification: des formes les plus simples aux plus complexes. Enfin, voici la grande “prouesse” de l’Univers, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre: l’homme, doté d’un cerveau et d’une conscience capable de dire: “j’existe!” Cette composition fantastique porte un numéro: 100 milliards de milliards de milliards de quarks (10 de puissance 29). Il a fallu 13,4 milliards d’années pour réaliser cette merveille. Pour dire: “j’existe”, nous avons attendu que tous ces quarks, déjà présents à l’origine de l’Univers, s’associent en atomes, les atomes en molécules, les molécules en acides aminés, etc. En fait, notre corps est fait du même matériau que les étoiles, nous sommes une “poussière d’étoile”, et ce n’est pas qu’une métaphore: c’est vraiment le cas. 

 

      L’univers entier est impliqué dans cette évolution, l’être humain est l’enfant de ce cosmos, mais il existe un compte qui ne revient pas. Tout cet effort pour construire un être intelligent, et cet être qu’est-ce qu’il fait? Il utilise son intelligence pour produire des outils de destruction de plus en plus puissants! L’être humain semble être une erreur, une mauvaise idée, une mauvaise blague de la nature qui, contre ses propres intérêts, a produit une écume qui n’arrive pas à s’empêcher de se détruire et de détruire l’environnement dans lequel il vit. Cette belle intelligence dont nous nous vantons tant n’est rien d’autre qu’un cadeau empoisonné, il n’y a pas de remède. Mais on peut voir les choses différemment. L’être humain, pour grandir en humanité, a toujours eu un défi à surmonter, au fur et à mesure des époques et des civilisations qui se succèdent. Nous avons tout ce dont nous avons besoin pour surmonter la crise, même si rien ne garantit le résultat. Pourrons-nous utiliser au mieux les ressources de la nature, ou allons-nous disparaître à cause de nos guerres, de nos armes, de notre industrialisation? Allons-nous réussir notre “examen de maturité?” Le thème de l’examen peut être énoncé en ces termes: “La complexité est-elle un moyen viable?”

 

      Les suisses sont faits pour gérer la complexité. Une fois le Pape, avec un air sympathiquement désespéré, disait: “ah, la Suisse, que c’est compliquée!” En effet, l’attitude à gérer la complexité ne pouvait naître que dans le cœur des Alpes: les gens qui y habitaient, au cours des siècles, ont dû faire preuve d’une patience infinie à cause de la diversité et de la récurrence des phénomènes naturelles, de la la gestion du territoire, des eaux et des énergies. Les montres et les technologies de précision ne pouvaient se développer qu’ici, comme l’ancienne idée de la démocratie entre les milles îles de la mer Egée. Bien que si petite, la Suisse reste un cas unique, elle est un laboratoire d’une extraordinaire complexité religieuse, sociale et confessionnelle, véritable défi pour l’avenir. Le monde a besoin d’un chemin viable: nous serons attentifs à la leçon.

 

      Ayant la seule vision directe du ciel étoilé, les anciens se sont imaginés un univers immobile et éternel. Avec l’invention des outils d’observation, nous avons découvert qu’en réalité, l’Univers bouge, a un commencement, a un âge et, comme tout ce qui naît, grandit, dépérit et meurt. Il est bien vrai que le monde est fini, il finira, il est scientifiquement prouvé, mais il est d’autant plus vrai que, dans l’ordre des grandeurs historiques, le monde a déjà fini plusieurs fois et il a quand même repris son cours. Il serait plutôt correct de parler de “la fin des mondes”: à une vielle époque qui s’achève, une nouvelle est en train de naître. Mais les changements sont inconfortables et déstabilisants, ils sont accompagnés de mille angoisses et craintes, du noir carbone de Satan à la fièvre du changement climatique. Certes, la planète a un problème: l’homme, mais si nous voulons résoudre le problème, nous ne devons pas changer la planète, mais convertir l’homme à la sobriété d’un modèle de vie durable, ce qui suppose une attitude de respect religieux. 

 

      Face à ce “sens de la fin”, Jésus s’exprime à contre-courant, il n’indique pas de délai précis, il n’agite pas le spectre de la catastrophe finale: il dit que personne ne connaît le temps et l’heure, il est donc insensé de se laisser impressionner. Alors, chaque fois que le temps passe et que les cloches sonnent, la liturgie nous ouvre les yeux sur l’émerveillement d’un nouveau temps qui naît, sur les nouvelles missions et responsabilités qui nous attendent. Nous sommes partis des couches les plus sombres de la matière et, en passant par le monde organique, nous avons pris conscience. Cosmogenèse, biogenèse et noogenèse. La formation du cosmos a préparé la vie et la formation de la vie a préparé celle de la conscience, mais ce n’est pas tout! Il y a un autre pas à faire. Les anciens auteurs, méditant sur ces choses, ont compris qu’il y avait “du divin” en nous, “quelque chose” qui attend d’être réalisé: la “divinisation” de l’homme. Eh bien, si nous étions inquiets à cause d’une “fin du monde”, voici la direction à prendre, et quelle belle étape finale !!!

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
C-Ord-33 - LesSignesDeLaFin.pdf
Document Adobe Acrobat 93.7 KB

LA FEMME AU SEPT MARIS

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes 

Année C - XXXII Ordinaire (Lc 20, 27-38)                                                  

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis 

 

 

      “Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir: ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection”

   

      La famille des Maccabées, bien avant la venue du Christ, forte dans la foi en la résurrection, se laissa torturer et mourir pour ne pas céder à l’idolâtrie. La chronique d’aujourd’hui rapporte le cas de sept frères torturés et assassinés les uns après les autres, devant la mère qui les encourage à résister. Même le plus jeune, un garçon, ne se laisse pas convaincre par les féroces bourreaux.

 

      La fraternité des Sadducéens, par contre, ne croit pas en la résurrection. Ce sont des gens de haut rang, ils appartiennent à la bourgeoisie sacerdotale de Jérusalem, ils sont peu nombreux mais influents. Ils ont ridiculisé la question de la résurrection jusqu’à s’inventer une casuistique absurde, comme ce cas juridique de sept frères qui meurent les uns après les autres en épousant la même femme sans laisser de progéniture. Dans l’autre monde, duquel des sept sera-t-elle la femme? Ils pensent utiliser cet argument contre Jésus pour le mettre dans l’embarras et se moquer de lui. Les Sadducéens, avec ce cas impossible, plus que nier la résurrection future, instrumentalisent la mémoire historique des sept frères Maccabéens, au lieu de l’honorer!

 

      La réaction de Jésus est comme d’habitude surprenante. Dans une question si importante, là où les rabbins et les pharisiens auraient débité une multitude de citations de textes sacrés et des prouesses exégétique-interprétatives, Jésus se limite à utiliser une méthode de “lecture globale”, en allant droit au but: “vous venez pour vous moquer de moi, mais je ne veux pas même discuter avec vous ... vous parlez d’un endroit où il n’y a ni femme ni mari ... vous faites appel aux Écritures, mais vous n’en savez rien ... allez et lisez Moïse, à propos du buisson qui brûle et ne se consomme pas! …”À la surprise de tous, Jésus cite “Exode 3, 6’’, un texte qui en réalité n’a rien à voir avec la question de la résurrection posée par les Sadducéens. Mais que fait dans cette réponse, ce buisson qui brûle sans se consommer? Et bien voilà l’explication: ce sont des flammes de Dieu, du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. C’est le Dieu qui coule dans le sang des générations! Jésus dit qu’Abraham, Isaac et Jacob ne sont pas des momies, mais qu’ils sont vivants, bien vivants, parce que Dieu est vivant et il est le Dieu des vivants! Quel intérêt aurait Dieu à régner sur des morts? Plus que jamais, quel avantage en tirerions-nous en étant ses serviteurs tout au long d’une vie, pour aller ensuite sombrer dans le néant? Si donc les anciens pères sont vivants, cela signifie qu’ils font déjà partie du monde de la résurrection! Une exégèse originale, sans doute!

 

      Jésus réagit avec dédain car le vrai problème ne consiste pas dans la question de la résurrection, mais dans l’incrédulité de ceux qui l’ont posée, raison pour laquelle il coupe court, il n’entre même pas en discussion, il oppose une citation unique valable pour toutes. Nous aussi, si nous parlons de résurrection en termes “matériels”, nous nous exposons à des objections ridicules comme celle de la femme aux sept maris. Il n’est pas qu’au paradis nous montions à cheval, nous jouions aux échecs ou nous prenions du café à la suite d’un rendez-vous galant, comme dans le paradis gnostique de la publicité. Il s’agit d’une vie qui échappe aux schémas mondains, d’une vie qui ressemble à celle des anges! En outre, Jésus parle de “ceux qui sont jugés dignes de la résurrection”, insinuant l’idée que ses interlocuteurs ne sont pas parmi eux. Celui qui croit en la résurrection sera un fils de la résurrection, mais celui qui croit que la vie de l’homme s’arrête au cimetière, il sera digne du cimetière. 

 

      À l’époque moderne, les nouveaux Sadducéens du mécanicisme pensent que l’homme n’a rien de spécial par rapport aux autres êtres de la nature, il est un être minuscule et insignifiant perdu dans l’immensité du cosmos. Le fait que l’homme existe ou n’existe pas serait sans importance. En tant que simple phénomène biologique, il ne serait qu’une bulle infinitésimale dans la mer de l’être, qui émerge et disparaît en un instant, et sa position dans le monde serait absolument marginale.

 

      Au siècle dernier, une nouvelle compréhension de la présence de l’homme dans le monde a été avancée. L’Univers y apparaît comme un immense chantier dans lequel tous les efforts et projets sont orientés vers la création d’un être intelligent, doté d’une “matière grise” qui pense et observe. Le cerveau humain, que nous connaissons encore peu, se présente comme la structure la plus complexe jamais née de cet immense laboratoire de la matière et de la vie. C’est ce que l’on appelle “le principe anthropique” de l’Univers, dans lequel l’homme est à nouveau transféré dans une certaine position privilégiée: “l’Univers est construit d’une manière à permettre la création d’un observateur intelligent en son sein”. Eh bien, si je regarde un Univers qui n’est pas lui-même en mesure de m’observer, cela ne signifie-t-il pas que j’ai un certain avantage sur lui, ou non?

 

      Demandons-nous si cet immense chantier de la matière, ce laboratoire fourmillant de la vie, procède d’une “impulsion” spontanée et aléatoire qui vient d’en bas (évolution), ou s’il existe un “projet” supérieur (création). Entre les idées de créationnisme et d’évolutionnisme il y a une vieille polémique, qui n’implique pas l’exclusion de l’une par l’autre: l’évolution des êtres peut aussi être considérée comme le “téléchargement” d’un projet de création. Un mystique pourrait s’exprimer ainsi: “Dieu a toujours créé et crée des mondes matériels qui évoluent en mondes spirituels. Tout ce qui se termine sur la terre, dans le monde de la résurrection vit à nouveau, transformé”. 

 

      À l’hôpital de Sion j’ai rencontré un patient qui a fréquenté le CERN de Genève, le sanctuaire de la physique mondiale. Cette personne, la lumière aux yeux, m’a dit que tous les scientifiques rencontrés au CERN sont des “mystiques!” Ils étudient la matière, ils devraient être des matérialistes, mais quand ils parlent de la matière, ils utilisent les mots de la mystique! Enfin des signes de paix, entre la vision scientifique et la vision religieuse du monde!

 

      En utilisant la même méthode de lecture globale appliquée par Jésus, nous pouvons affirmer que la “résurrection” n’est qu’une modalité de l’acte créateur: la “résurrection” est une sorte de “création”. “Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa” (Gen 1, 27). Si donc Dieu a créé l’homme à son image, cela signifie que l’homme est à son tour créatif. Et qu’est-ce qui peut créer un homme, sinon un monde fait à son image? Sinon quel Paradis serait-il, s’il était trop différent du monde qu’il a déjà vu passer sous ses yeux? 

 

      Le monde de la résurrection est donc un monde de la création: nous pouvons créer et recréer tout ce que nous aimons et ce que nous avons aimé. C’est un monde qui se touche avec les doigts car l’esprit a des mains sensibles: rien n’est fait de rien, et dans le tout, tout est fait de tout: mers cristallines, cristaux d’eau, hautes montagnes, douces collines, terres nouvelles, arbres en fleurs, villes et maisons! Le rêve coïncide enfin avec la réalité!

 

      Personnellement j’aime les montagnes aux couches rocheuses nues et brisées, parce que elles ressemblent aux pages d’un livre de géologie. On peut y deviner le mouvement de la montagne qui se déroule en cet instant, tel qu’une photo instantanée d’un processus toujours en cours et qui dure depuis des millions d’années. Quelque chose me dit que dans le monde de la résurrection j’aurai le privilège de consulter les archives des pensées de Dieu et de voir le documentaire sur la naissance du monde, des autres mondes, de l’univers entier, en temps réel! Je verrai toutes les œuvres et les bons sentiments de tous les hommes qui ont vécu dans tous les temps!

 

      La plus grande joie du le monde de la résurrection est de se retrouver avec les êtres qui nous ont été chers: les familles reconstruites, les amitiés retrouvés, une vie harmonieuse! Jésus dit que: “Dans la maison de mon Père, il y a plusieurs demeures”, et que: “Je pars vous préparer une place” (Jn 14, 2). Est-ce une simple métaphore, ou un don concret, un réel acte créatif? Je crois qu’il n’est pas faux de penser que dans les pays du monde de la résurrection, il y a une infinité de maisons aux architectures différentes et que, en passant par ces endroits, j’entendrai les voix, et les paroles et les rires des habitants de ces maisons. Ils en ont rêvé sur terre, et celui-ci est un village construit avec leurs rêves, les maisons aux portes ouvertes: je peux entrer, j’y suis attendu, tout le monde m’attend!

 

      Si Jésus utilise les images conviviales du Royaume, et saint Augustin parle de la socialité de l’homme dans la Cité de Dieu, de quel matériel serait constitué le paradis des Sadducéens, des incroyants, des sceptiques et des agnostiques, par rapport au sujet de la création et du monde à venir? Leur problème ne consistera pas dans les “importantissimes” questions qu’ils posent, mais dans un éventuel manque de foi!

 

      Amen

Télécharger
Réflexion à télécharger en pdf
C-Ord-32 - LaFemmeAuxSeptMaris.pdf
Document Adobe Acrobat 89.1 KB

ZACHÉE, DESCENDS VITE!

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXXI Ordinaire (Lc 19, 1-10)                                                     

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis    

 

 

      Zachée, descends vite: aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison!”

 

      Ce n’est pas la première fois que Jésus se rend à Jéricho, il y est connu, il y a guéri un aveugle, il y a tant de gens qui l’attendent, il s’agit d’une foule habituelle de spectateurs et d’admirateurs. Zachée est parmi eux, mais étant de “petite taille”, il se tient sur un arbre pour mieux le voir. À partir de cette position confortable il peut observer sans être vu, et rester en dehors de la foule sans trop s’impliquer. Zachée est le principal responsable des douanes de la ville, et nous savons comment cela se passe: où l’argent et les marchandises circulent, les premiers à en profiter ce sont justement eux, les garants de l’ordre. Les percepteurs d’impôts avaient donc une très mauvaise réputation et ils étaient considérés comme “impurs” par les Juifs pratiquants, traités comme des pécheurs publics. Pour obtenir le pardon de Dieu, la loi juive prescrivait à ces personnes de rembourser la somme volée, augmentée de vingt pour cent, destiner - évidemment - aux coffres du Temple. 

 

      Sous l’arbre de Zachée, Jésus se comporte d’une manière à scandaliser les gens: il quitte la foule des “fans” et il s’invite chez lui. C’est un cas difficile: il est un homme riche, et Jésus avait déjà dit à quel point il est difficile pour un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux. Cependant, devant cette considération surprenante pour sa personne, Zachée descend et prend une décision courageuse: donner aux pauvres une bonne partie des avoirs accumulés et réparer l’extorsion faite dans son travail, et même plus ce que la loi prescrit: “quatre fois plus”. Il est riche à la folie et, après la conversion, il continuera d’être riche, mais cela ne l’empêche pas d’entrer dans le Royaume de Dieu!

Les richesses ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, Dieu lui-même est “riche par excellence”, et il veut que ses créatures atteignent la plénitude de leur être.

 

      Les richesses sont injustes lorsqu’elles sont accumulées sans raison, lorsqu’elles sont échangées au lieu de la vie (et le travail) des hommes, lorsqu’elles sont utilisées pour montrer aux autres son propre degré d’importance. Il y a une quête du luxe qui se passe des relations humaines et familiales, et rend les gens malades. La Ville aura besoin de services de plus en plus sophistiqués, et l’État ne sera plus en mesure de satisfaire les caprices de ses citoyens. Il y a un luxe qui est même capable de faire monter la fièvre de la planète entière!

 

      Profitant d’un moment comique inattendu - la petite taille d’un notable riche et détesté qui, avec une certaine dextérité, grimpe dans un arbre pour pouvoir mieux regarder autour de lui - Jésus réalise le retentissant succès d’une rencontre personnelle. La considération que Jésus manifeste pour Zachée a le pouvoir de changer sa vie. La stratégie est gagnante: un premier regard de sympathie et une auto-invitation qui implique l’estime et la reconnaissance envers l’autre. Il n’est pas que Jésus lui dise: “descends, je veux te convertir, je dois te reprocher, je dois te faire un sermon …” non, mais: “descends, je veux te rencontrer chez toi!” Ce n’est pas la conversion de Zachée qui attire la sympathie de Jésus, mais c’est la sympathie de Jésus qui attire la conversion de Zachée! 

 

      Face à cette magnifique manifestation de miséricorde, Luc ne manque pas de noter la réaction des gens présentes: “voyant cela, tous récriminaient”. Même aujourd’hui, il y a une “église murmurante” des bons chrétiens qui - pour sauver leurs apparences - ne tiennent pas compte de la conversion des autres, limitant l’entrée aux seules fidèles et aux justes, c’est-à-dire à eux-mêmes.

 

      En réalité, pour grandir et pour mûrir en tant que “personne”, l’être humain a besoin d’être reconnu, estimé. Il est probable que Zachée, dans sa vie, n’ait jamais connu quelqu’un qui - au-delà de sa petite stature - lui ait communiqué le sens de sa valeur. Il est logique qu’à présent il s’investisse cyniquement pour manipuler la vie des autres. En fait, tout mécanisme de manipulation suppose une mauvaise estime de soi. Le manipulateur, en général, est le premier à être souffrant, et rien ne parvient à le faire descendre de la position d’observateur neutre qu’il s’est construite. Sans cette estime fondamentale, la vie devient plate, insignifiante, et pour une personne entreprenante et intelligente comme Zachée il ne reste plus qu’à manipuler la vie des autres, risquant ainsi d’échouer lamentablement dans le but de son existence. Le problème n’est donc pas la petite taille, mais la faible estime de soi.

 

      Nous pouvons affirmer que la richesse accumulée par Zachée n’est rien d’autre que la manifestation extérieure de ce manque profond. En fait, au moment où il rencontre quelqu’un qui le traite avec la dignité qui lui convient, il se convertit instantanément, et avec une rapidité surprenante il se rend compte de la nécessité de se débarrasser de beaucoup de ballast. Jésus a deviné son problème, son besoin de considération, et cela l’a “débloqué”, il l’a tiré de l’arbre, il lui a donné le courage de prendre des nouvelles décisions. De même, nous aussi: l’estime que nous pouvons donner aux autres peut être une baguette magique capable de faire des vrais miracles!

 

      Le premier lieu où la personne prend conscience de sa valeur est la maison, la famille. Ce n’est pas pour rien que Jésus demande à être accueilli chez lui! En pédagogie, un jeune qui se sent estimé à sa maison aura tendance à estimer les autres à l’extérieur, et il ne succombera pas à la “désorientation” quand il s’éloigne pour un travail ou pour un voyage. Un jeune qui partout dans le monde se sent chez lui, est porteur de la promesse domestique: “n’aie pas peur”. Qu’il étudie ou qu’il s’amuse, qu’il souffre ou qu’il tombe amoureux, qu’il trouve un travail ou qu’il le perde, le mot d’ordre sera toujours le même: “n’aie pas peur, tu y arriveras”. 

 

      Si “Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils” (Jn 3, 16), cela signifie que Dieu a “estimé” le monde, il a “estimé” l’humanité mieux que nous les humains. “Estimer” une chose signifie être prêt à en payer le prix. Je peux estimer un cheval à partir de ses dents jeunes et sains, mais il est difficile d’estimer un homme, car au-delà d’une belle dentition et des performances quantifiables, la personne possède une dignité, une valeur inestimable. C’est comme si Dieu disait: “il y a des hommes à sauver, il y a un ‘plus de vie’ à donner, quel prix suis-je prêt à payer? le voici: j’envoie mon fils, je le fais homme, il n’y a pas de meilleur moyen …”

 

      Et nous, gens d’Église, sommes-nous capables de valoriser, d’apprécier? Aimons-nous ce monde au point de vouloir son salut, ou construisons-nous des zones bien protégées, une théologie du fil barbelé? La vie d’un homme est la seule chose qui vaille autant que la vie d’un autre homme, et s’il y a quelque chose qui peut sauver un homme, c’est un autre homme. Pour cette raison, si je veux vraiment “sauver” l’autre, je dois être prêt à investir le prix nécessaire: “moi-même”. C’est ce que Jésus demande précisément à ceux qui le suivent.

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
C-Ord-31 - ZachéeDescendsVite.pdf
Document Adobe Acrobat 79.2 KB

LE PHARISIEN ET LE PUBLICAIN

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXX Ordinaire (Lc 18, 9-14)                                                       

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis  

 

 

      “En ce temps-là, à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres, Jésus dit la parabole que voici ...”

  

      Nous sommes aujourd’hui confrontés à deux manières différentes de nous placer devant Dieu, donc devant les autres. Il y a un pharisien très pieux qui, dans sa prière, se tient bien debout sur son piédestal, se supposant sûr de sa justice (lire: “honnêteté”), mais il est sec et impitoyable envers un autre situé là-bas au fond du temple, un publicain, un percepteur d’impôts qui est également usurier pour des raisons de profit, enfoncé en lui-même, il n’ose même pas lever les yeux au ciel.  

 

      Les pharisiens se distinguent par leur observance religieuse et leur conduite morale. Le pharisien a beaucoup d’esprit de sacrifice, il jeûne plus que ce que la loi exige. En cela il est admirable, on ne peut pas lui faire de reproches. Son erreur est dans son sens de la justice: il se croit “être bien”, il se sent créditeur devant Dieu: “j’ai fait le mien, maintenant c’est à ton tour de donner!” Ce pharisien, de la part de Dieu, n’attend pas la miséricorde, mais la récompense qu’il mériterait. Il traite Dieu comme un employeur et il se tourne vers le prochain en faisant des comparaisons et des différences: “Je te remercie, Seigneur, de m’avoir fait comme je suis ... par contre, celui-là ne devrait même pas être ici …”

 

      Il est clair que le pharisien ne prie pas Dieu, il ne lui demande rien, il se concentre sur lui-même et il se compare avec un autre, en le jugeant sévèrement. Fort de sa justice, de son honnêteté, de son sens de l’éthique, le pharisien ne ressent pas le besoin de changer, et c’est la raison de sa prière. Se trompant dans la prière, il se trompe également dans sa morale. Il a établi lui-même quelles sont les choses autour desquelles décider ce qui est juste et qui est injuste, qui est bon et qui est mauvais, un peu comme nous le faisons quand nous disons: “je n’ai pas volé, je n’ai pas tué, je ne fais de mal à personne, je prie le matin et le soir, et quand je peux faire le bien, je le fais”. Sa moralité est façonnée comme un costume sur mesure. Il s’est fait un selfie, en oubliant de mettre de l’amour pour les autres sur sa photo portrait. Il a exprimé son idéal de perfection, grâce auquel il peut qualifier indifféremment les autres comme voleurs, injustes, adultères, comme celui-là …

 

      Le publicain monte au temple avec une attitude très différente. Il se sent seul devant Dieu, il n’a pas besoin de prendre le mètre pour se comparer aux autres. Il s’arrête à distance, il ne lève pas les yeux, il se bat sincèrement la poitrine, il dit la vérité sur lui-même: “Seigneur, je suis à la solde des Romains … Seigneur, je me suis mis au service de l’armée de l’occupation … Seigneur, je demande à mes compatriotes des impôts de la part de de Rome … Seigneur, je réalise des profits personnels … Seigneur, je suis un usurier …” Il est juste comme il se décrit, il est conscient de ses torts, il veut changer mais il ne sait pas comment, il est lui-même devenu prisonnier de la machine qu’il a construite pour voler l’argent, il se met devant Dieu avec la seule conscience de son péché, il se reconnaît simplement comme un pauvre pécheur. Et c’est précisément cela qui le justifie, il le change de l’intérieur, il le soulève, il lui ouvre la possibilité de faire le chemin inverse, il le sauve!

     

      L’éthique moderne, ou “morale laïque”, doit ses débuts à Kant, philosophe allemand du siècle des Lumières, qui, dans le domaine moral, a mis au point une procédure standard et auto-justifiante: “Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen”, etc. 

 

      La “raison” devient l’unique mesure des actions morales, il n’est donc pas nécessaire d’allumer la lumière de la “révélation”. La raison, plutôt que d’être éclairée par Dieu, s’éclaire d’elle-même, se justifie d’elle-même. Malgré les différentes déclarations solennelles, notre philosophe est resté totalement étranger à ce qui se passait autour de lui, distrait et plongé dans ses gigantesques constructions intellectuelles. Une telle morale “a les mains pures, mais elle n’a pas de mains” (Péguy), c’est à dire qu’elle est inapplicable dans la pratique, elle est inefficace, elle ne sert qu’à donner bonne conscience à ceux qui ne veulent pas être dérangés dans leurs habitudes. Cette morale laïque, fondée sur la raison, présuppose une attitude religieuse erronée, très d’actualité: celle des pharisiens. Rien de nouveau, alors! 

  

      Finalement, nous trouvons la solution au problème de la justification morale dans une simple page évangélique. Il y a de quoi apaiser toute polémique entre catholiques et protestants, au sujet de la justification. Ces deux personnages sont venus au temple pour une courte prière. Ils appartiennent à deux catégories religieuses et sociales différentes. Puisque le pharisien ne demande rien, Dieu ne lui donne rien. Il n’a pas demandé la justice, donc il n’a pas été justifié. Sa prière et son sens raisonnable de l’éthique n’ont fait qu’aggraver sa situation. Pas contre l’autre, en disant la vérité sur lui-même, il a gagné des points en sa faveur.

 

      La conclusion est simple. Voulez-vous retrouver l’innocence perdue? Voulez-vous être “justifiés” - c’est-à-dire “réhabilités dans la justice” - malgré vos troubles actions? Voulez-vous être soulagé des souffrances terribles que vous avez infligées aux autres et qui à présent commencent à peser sur vous aussi? Entrez dans votre conscience et voyez bien qui vous êtes. Et après avoir vu qui vous êtes, sans avoir à regarder les autres, vous recevrez votre justification, vous serez un autre homme, pour refaire votre chemin à rebours! C’est une chose merveilleuse de voir dans les paroles de Jésus dans quelle mesure le problème moral se résout dans la façon dont nous nous tournons vers Dieu: tout se passe dans une simple petite prière!  

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
C-Ord-30 - LePharisienEtLePublicain.pdf
Document Adobe Acrobat 88.3 KB

LA VEUVE IMPORTUNE ET LE JUGE MALHONNÊTE

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXVIX Ordinaire (Lc 18, 1-8)                                                     

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis   

 

 

      “ Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit? Les fait-il attendre?” 

      

      Avec sa prière obstinée, une petite veuve induit un juge malhonnête à lui rendre justice. Et nous, avec Luc qui l’enregistre, nous interprétons la parabole au vu de “la nécessité de toujours prier sans se décourager”. En d’autres passages, Luc, comme Paul insistent sur le fait qu’il faut prier “toujours” en “sans se décourager”: une prière assidue, continue, pour toute demande. La conclusion que nous en tirons est une vraie lapalissade: comme la pauvre veuve a fait, nous devons faire de même et prier avec insistance. Il est ainsi que nous nous avons brodé une belle vertu et nous l’avons appelée: “la persévérance dans la prière”. 

 

      En réalité beaucoup de chrétiens, suite à des exhortations de ce type, ont acquis un faux concept de la prière, et il se mettent à prier comme si Dieu avait besoin de leur paroles. Une marée verbale, une loquacité pathologique, une logorrhée verbale qui se manifeste dans la prière! Pour finir, quelle nuisance ce Dieu qui veut être à tout prix prié! Même les enfants l’ont remarqué: autant que vous vous concentrez en disant “cher enfant Jésus”, il n’y a toujours rien qui se passe! Il est logique que lorsque les malheurs arrivent, tout soit de sa faute: il n’est jamais à l’écoute! Pourtant le Maître l’avait dit: quand vous priez, ne soyez pas comme les païens, ne multipliez pas les paroles! 

 

      Et nous, en réponse, au lieu de prier avec “la” Parole (la sienne), nous nous sommes engagés à prier avec “les” paroles (les nôtres). A cause de ce malentendu, un fidèle en difficulté pourrait s’en prendre à Dieu comme s’il était à l’origine de son malheur. En réalité, si je réagis mal, cela veut dire que je suis mis à l’épreuve non par Dieu, mais par le faux concept que je me suis fait de Lui. Si je ne vois pas le piège, je finis par m’enfermer dans mes pensées de rébellion et je vais perdre la clé pour accéder à la miséricorde divine.

 

      Nous sommes désolés pour Luc, qui reste toujours un témoin privilégié des paroles de Jésus; nous sommes aussi désolés pour ces enseignants qui à la suite de Luc ont détourné le discours, en préconisant “la persévérance dans la prière”, mais ici le Maître est en train de dire autre chose. La figure principale de la parabole n’est pas la veuve pauvre, mais le juge malhonnête, mis en antithèse avec le juge suprême, Dieu, avec qui nous n’avons certainement pas besoin d’être aussi ennuyeux que cette pauvre femme. En fait, l’enjeu n’est pas le problème de la prière et de son efficacité: il s’agit ici de la justice de Dieu, qui semble tardive ou fugitive dans l’histoire. La pauvre veuve qui demande justice représente la grande majorité des êtres humains, faibles, sans défense, maltraités, sans droits … Jésus nous assure que les cris de cette grande masse de pauvres gens qui protestent à cause de leur état sont des prières authentiques qui ne peuvent pas rester sans réponse.

 

      Tout se joue sur la soif de justice de tant de braves gens qui, faisant l’expérience de la pauvre veuve, ont le sentiment d’être abandonnés de tous, même de Dieu. Le discours de Jésus comporte en fait deux termes de comparaison: si un homme mauvais et de parti pris comme ce juge injuste, est “forcé” de faire justice (ne serait-ce que pour se débarrasser d’elle), pouvons-nous imaginer que Dieu ne sache pas comment faire mieux pour ceux qui nuit et jour pleurent vers Lui? Soyez assurés que l’intervention du Juge divin est une chose certaine: “il leur rendra justice rapidement”, sans lenteur procédurale. Il n’est donc pas dit que nous devions commencer à prier en imitant la pétulance de la vieille femme, au point de dégoûter les oreilles du Père éternel. Du reste, dans certains cas, il existe déjà des personnes qui exercent ce ministère de “casse-pieds” de la patience divine.

 

      Ainsi, il y a beaucoup de prières qui ne sont pas des prières, mais de vraies fausses notes dans le mystère de la création. Les “déformations” de la prière sont nombreuses. Il y a “les prières occasionnelles” de ceux qui se présentent uniquement dans le cas de mariages, funérailles, fêtes et anniversaires. Il y a “la prière incohérente”, dont le contenu contraste avec l’action pratique: “la messe est finie, allez en paix”, et tout le monde pousse un soupir de soulagement. Au lieu de la paix, ils ont gagné la satisfaction d’avoir payé la taxe religieuse du dimanche. Ensuite, il y a “la prière manipulatrice”, celle qui est faite dans le but d’obtenir quelque chose de concret: donne-moi une bonne santé, laisse-moi bien passer mon examen, laisse-moi trouver l’homme ou la femme de ma vie. Même dans ce cas, Jésus a été clair: vous n’avez pas besoin de faire de telles prières, car le Père céleste sait déjà de quoi vous avez besoin! Enfin, il y a “la prière hypocrite”, lorsque la prière n’est que formelle, professionnelle, à titre payant: toutes ces messes et tous ces chants aux visages suspendus aux saules de Babylone!

 

      Il y a beaucoup de prières inutiles qui ne montent pas très haut. Au paradis, les agents des services postaux écartent toutes les questions et transmettent la question évangélique par excellence, la plus importante de toutes: “rends-moi justice!” Seule la “soif de justice” passe devant Dieu comme “courrier prioritaire”. En fait, la prière autorisée par Jésus n’est qu’une: celle qui concerne les intérêts du Royaume et de sa justice, comme on le voit bien dans le “Notre Père!”

 

      À ce point-là, nous aurions dû le comprendre: le but de la parabole, sur les lèvres de Jésus, ne consiste pas en une invitation banale à prier de plus en plus (pour qu’elle grandisse, comme la foi de l’autre dimanche passé), mais pour montrer que la prière ne s’intéresse qu’à une chose  fondamentale: la justice! En fait, le passage se termine de manière violente et inattendue: “Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?” Cela semble être une question rhétorique qui attend une réponse négative. En réalité la question de Jésus, terminant la parabole de la pauvre veuve et du juge malhonnête, provoque une authentique “révolution copernicienne”: Jésus déplace l’axe de la justice de Dieu vers nous.

 

      Normalement, nous sommes habitués à confier tous les problèmes insolubles à la justice divine, et à nous méfier de Lui quand cette justice ne se manifeste pas. Mais la question de Jésus nous amène à une conclusion opposée. Le vrai problème n’est pas l’intervention de Dieu dans l’histoire, car c’est certain et il y en aura, mais c’est la qualité de notre foi! 

 

      Cela signifie que lorsque les malheurs arrivent et que je fais appel à la justice divine, Dieu me prend sur la parole et il vérifie ma foi, c’est-à-dire le service que j’aurai pu rendre à une humanité abandonnée, misérable, affamée. Chaque fois que je pose le problème de la justice à Dieu, cela me tombera sur la tête, à ma charge ou à ma décharge. D’où mon engagement pour que “le Fils de l’homme”, lorsqu’il viendra, puisse trouver la foi - c’est-à-dire la justice - sur la terre!

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
C-Ord-29 - LaVeuveImportuneEtLeJugeMalho
Document Adobe Acrobat 86.3 KB

LA GRATITUDE DU SAMARITAIN

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXVIII Ordinaire (Lc 17, 11-19)                                                 

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “Alors Jésus prit la parole en disant: ‘Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés? Les neuf autres, où sont-ils? Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu!’ Jésus lui dit: ‘Relève-toi et va: ta foi t’a sauvé’ ”

     

      La liturgie d’aujourd’hui présente deux épisodes de guérison ou “purification”, comme on disait à l’époque. Naaman, un dignitaire de la Syrie païenne, est guéri par un prophète du Dieu d’Israël, et un samaritain, un étranger lui aussi, venant d’un peuple méprisé par les juifs, est guéri par Jésus. Leur maladie, la lèpre. Pour des raisons d’hygiène, les lépreux étaient considérés comme des “impurs” à éviter, ils étaient donc contraints à vivre en marge de la société des “sains”. En cas de guérison, dans un état théocratique comme celui d’Israël, le prêtre agissait en qualité d’agent officiel d’hygiène et de santé publique: il avait la charge de constater si la guérison a eu lieu, et déclarer la personne “pure”, “monde”, en l’intégrant à nouveau dans le consortium humain. C’est pour cela que Jésus, en guérissant les dix lépreux, les envoie chez les prêtres pour la validation.      

 

      Toutefois, des dix, il n’y a qu’un qui, se voyant guéri, revient en arrière pour remercier: c’est le samaritain. Les autres neuf sont juifs, mais ils continuent leur chemin, impatients d’avoir le certificat, sans montrer de signe de reconnaissance envers celui qui les a guéris. Le point fort de cette narration est évident: un samaritain infidèle et de race “bâtarde’’ s’est porté mieux que les pieux et nobles juifs! Un “mal croyant” est indiqué par Jésus comme modèle de foi: qui l’aurait imaginé? Cela est un évènement qui se produit souvent dans l’Evangile. Dans un autre épisode, Jésus s’était émerveillé par la foi d’un païen, là où en Israël on l’aurait cherché en vain; une autre fois, Jésus présente un “extra-communautaire” comme un exemple de charité, non le prêtre du Temple ou le lévite de la Fonction Publique.

 

      De ces dix lépreux, tous ont prié, tous ont eu confiance, tous ont été guéris, tous ont obéi en allant chez les prêtres, mais il n’y a qu’un qui est revenu remercier: “Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu!” Il m’a semblé entendre la même histoire dans le récit de quelques guides de montagne, qui à leurs risques et périls, interviennent dans des situations d’urgence provoquées par des alpinistes inexpérimentés et improvisés. Eh bien, au moment où ces guides sauvent des vie humaines, que font-ils ceux-là? Ils se tournent pour dire “merci?”. Pas si sûr: parfois les survis éprouvent un ressentiment incompréhensible envers leurs sauveteurs, pour avoir eu besoin d’eux! Un de mes amis a secouru un motard blessé et il s’est engagé pour son transport à l’hôpital: le jour d’après celui-là n’a même pas voulu le recevoir! Belle gratitude! On aurait envie de dire: ne valait-il pas mieux de les laisser là où ils étaient, dans leur maladie, entre les rochers ou sur la route?

 

      Humainement ce serait une satisfaction, mais Jésus ne le pense pas: pour en “sauver” un, il en “guérit” dix. “Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés? Les neuf autres, où sont-ils?… Jésus lui dit: ‘Relève-toi et va: ta foi t’a sauvé’ ” Neufs sont dits: “guéris”, il n’y a que le dixième qui est dit “sauvé”. On voit bien que la foi ne s’enferme pas dans un cercle défini d’élus ou de baptisés, mais que tous peuvent s’adresser à Lui, même l’étranger, le mécréant ou le disciple d’une religion hérétique comme celle de Samarie. S’il venait aujourd’hui, devant le spectacle de tant de baptisés aux convictions orthodoxes mais qui n’ont pas le cœur de dire: “merci”, Jésus apporterait l’exemple d’un certain Arabe, Gypse ou Marocain, pour montrer que le Royaume des cieux préfère “un étranger qui aide le prochain” aux pratiquant d’une religion figée et embaumée dans l’exactitude des formulations doctrinales. En fin de compte, l’éloge du samaritain devient une gifle morale pour tous ceux qui limitent le discours de la foi dans le contexte d’une culture, d’une doctrine ou d’une tradition bien précise:  la nôtre. 

 

      Cet éloge se prête aussi bien pour débusquer une certaine mentalité laïque qui a horreur de “la foi” telle qu’une expression identitaire, violente, terroriste. Il y a des mécréants qui ne savent parler de foi et de religion que quand ils voient une bombe exploser ou lors d’un scandale, pour avoir quoi dire et se libérer d’une démangeaison de satisfaction idéologique. Quelle que soit la façon dont on la regarde, la remarque de Jésus est scandaleuse: “Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu!” Si la foi est “foi en sa personne”, si la foi est une “relation avec lui”, même l’étranger y a accès! 

 

      Pour revenir sur Naaman, ce n’est pas l’eau du fleuve qui l’a sauvé. L’eau était nécessaire comme signe, en effet le prophète lui avait ordonné de plonger sept fois dans le Jourdain, mais cela n’a pas été l’eau qui le sauve. Ensuite, il y a les cadeaux somptueux que Naaman avait apportés avec lui dans l’espoir de payer sa guérison, mais même ceux-ci n’ont pas servi au but, en fait ils ont été rejetés par Elisée. La visite au sanctuaire/habitation n’a été pas non plus la cause de sa réhabilitation. C’est la foi qui l’a guéri! Mais quel genre de foi un païen pourrait-il exprimer?

      

      En relisant l’épisode (2Rois, 5, 1-27), nous constatons que toute l’affaire de Naaman présente plusieurs coups de théâtre, des motifs de suspicion, de colère et de dédain, pour avoir été envoyé dans les eaux misérables d’Israël, avec toute l’eau qui coule dans les rivières de Damas. On voit bien que la “foi” de Naaman était de type magique, et il ne s’attendait qu’à une action d’éclat de la part du prophète. Grâce à la suggestion d’un serviteur accommodant, enfin Naaman adopte une attitude d’humilité et d’obéissance à la parole. Immergé dans le Jourdain, une fois guéri, Naaman décide d’honorer le Dieu d’Israël pour le restant de ses jours, avec une seule réserve pour laquelle il présente une demande anticipée de pardon, quand des raisons de fonction publique l’auraient forcé à se prosterner avec son roi devant la statue de Rimmon, le dieu national. Pour finir, on ne peut même pas dire que la foi de Naaman est si “orthodoxe”, à l’état pur, pourtant, Jésus la prendra comme exemple d’une parole qui s’ouvre aux païens!

 

      L’histoire de Naaman, que nous pouvons comparer à n’importe quel épisode de Lourdes et autres, nous dit que le miracle est ambigu. Quand il est reçu avec joie et gratitude, le miracle inspire la foi, mais lorsqu’il est requis, prétendu ou contesté, le miracle devient le principal obstacle à la foi: “Est-ce que les fleuves de Damas, l’Abana et le Parpar, ne valent pas mieux que toutes les eaux d’Israël?” “Quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir, et te croire?” (Gv 6, 30) “pourquoi celui-là, et non pas moi?”

 

      A quoi sert-il d’être miraculé à Lourdes, si après je ne me sauve pas au Paradis? Il y a des gens qui cherchent des miracles, ils organisent des voyages et ils courent après les faits extraordinaires qui se passent ici ou là-bas, tout en s’arrêtant au niveau de la curiosité, avec une attitude critique et crédule. Et il y a ceux qui regardent les phénomènes religieux avec un air de contrariété, scepticisme et de supériorité. 

 

      Entre les deux choses, celle qui fait la différence est cette foi qui s’exprime par un simple geste de gratitude. Ce n’est pas l’eau qui sauve, pas même le miracle: c’est la foi qui sauve! Dans le langage médical, “le principe de guérison est interne, il est caché dans la maladie elle-même”,  mais cela ouvre un autre chapitre. Le Samaritain s’est jeté aux pieds de Jésus: lui seul, étranger marginal d’une compagnie de Juifs, a compris quelque chose de son mystère!

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
C-Ord-28 - LaGratitudeDuSamaritain.pdf
Document Adobe Acrobat 86.5 KB

AUGMENTE EN NOUS LA FOI

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXVII Ordinaire (Lc 16, 17, 5-10)                                               

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “Les Apôtres dirent au Seigneur: ‘Augmente en nous la foi!’ Le Seigneur répondit: ‘Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici: ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi” 

 

      Face aux apôtres qui demandent “plus de foi”, Jésus répond d’une manière inattendue, avec une parabole agaçante. On dirait même qu’il se moque d’eux: “ah, comment, vous avez la foi?” “et vous voulez également l’augmenter?” “si vous en aviez un tout petit grain, vous soulèveriez les montagnes!” Puis il parle d’un étrange patron difficile qui ne laisse jamais un moment de répit à son serviteur, même après une dense journée de travail. Il ne lui dit pas: “assieds-toi et mange”, mais: “prépare-moi le diner, et dès que je me serai rassasié, tu mangeras”. Nous avons là l’image d’une société violente, injuste, tyrannique.

     

      À première vue, il semble que Jésus présente Dieu comme un patron dur et exigeant. En réalité, avec cette parabole du patron difficile à satisfaire, Jésus n’est pas en train de dire comment Dieu traite l’homme, mais comment doit être le comportement de l’homme envers Dieu: d’une disponibilité totale et inconditionnée. En fait il prend l’exemple d’un serviteur qui travaille jusqu’au soir sans rien prétendre, sans même dire: “j’ai fini, je ferme le magasin et je m’en vais”. Dans le discours de Jésus, il n’est pas possible de servir le Royaume de Dieu avec l’attitude du salarié: un certain travail pour un certain salaire.

 

      Il semble bien que Jésus fasse de l’ironie, quand les apôtres demandent cette “augmentation” de foi, comme une augmentation de salaire. Avec la mini-parabole du patron difficile qui exige un serviteur à tout moment disponible, à sa manière Jésus réponds à la requête: “veuillez ne pas exagérer, soyez comme ce serviteur à la fin de sa journée” “toi qui voudrais avoir ‘plus de foi’, laisse tomber l’augmentation et contente-toi de faire ton travail, en disant: je suis un simple serviteur, j’ai fait ce que j’avais à faire’”. 

    

      Il est bien étrange qu’aujourd’hui nous n’avons pas encore compris cela, et encore nous nous engageons à prier avec les mêmes paroles des apôtres, pour une “augmentation” de la foi, comme si c’était une raison de fierté face à Dieu. Parfois nous débutons nos réunions d’Église ou nos prières universelles par la même formule qui a fait rougir les apôtres: “Seigneur, augmente en nous la foi!” On voit bien que nous n’avons pas saisi la subtilité, et nous prions contre nos propres intérêts. 

 

      Notre erreur consiste à échanger la foi avec notre sentiment: je fais une forte expérience de spiritualité et de conversion, et ce serait la foi. Pour d’autres, la foi se retrouve dans la finesse et la profondeur d’une étude théologique: les pensées que je fais “sur” Dieu, petit à petit deviennent des pensées “de” Dieu, et c’est ainsi que ma parole devient divine!   

 

      Imaginons que Dieu nous prenne au sérieux et nous accorde l’augmentation souhaitée: qu’allons nous donc faire? Nous nous donnerons avec plus de ferveur aux œuvres de charité? Ou bien nous allons nous mettre sur un pied de compétition pour mesurer et comparer la température de notre sainteté?  

 

      L’envie d’avoir “plus de foi” nous ramène à ces gens qui, excitées par un peu crédible souhait de sainteté, cherchent l’orgasme religieux. Ils voudraient “croire plus”, c’est vrai, mais dans le but de “jouir plus”. Dans la nature, on le sait bien, les envies d’amour doivent être nécessairement signalés aux congénères, comme les cerfs dans la belle saison le font, pour dire: “femelles, venez ici, je suis un mâle mature, fort et beaux! et vous les autres mâles, gare à vous et restez loin!” Que le Créateur soit béni, d’avoir donné aux êtres l’instinct de la reproduction, mais dans le domaine des affections humaines cette envie religieuse inspire chez des gens une détestable tendance à s’estimer mieux que les autres. 

 

      C’est pour cela que Jésus nous retient, comme il l’a fait avec les apôtres: “soyez tranquilles, ne demandez pas trop, tenez-vous occupés, gardez le status du serviteur: il est mieux pour vous!” “Laissez tomber ce prétentieux désir d’‘avoir plus’ et cherchez à ‘faire mieux!’”  “L’augmentation de la foi ne vous convient pas: elle est dangereuse”.  

 

      Dans nos prières, il serait donc plus raisonnable de nous limiter à demander “la foi”, et c’est tout. Du reste, c’est exactement ce que nous avons fait au moment de notre baptême: nous avons demandé “la foi”, d’être “dans la foi”, de grandir “dans la foi”. Au lieu d’en demander stupidement une “augmentation”, il serait mieux d’abaisser la barre de niveau du service. Le Royaume de Dieu fonctionne à ce niveau-là. La foi est comme le Royaume: il échappe à tout critère de mesure, ou il y a, ou il n’est pas!

 

      Amen 

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
C-Ord-27 - AugmenteEnNousLaFoi.pdf
Document Adobe Acrobat 87.6 KB

L’EPULON ET LAZARE

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes

Année C - XXVI Ordinaire (Lc 16, 19-31)                                                   

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “Mon enfant, rappelle-toi: tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance”

 

      Dans l’Évangile nous trouvons deux personnages aux destins croisés: “un riche” dont le nom d’est pas dit, et un pauvre homme qui porte le nom personnel de “Lazare”. Le premier est caractérisé par un appellatif générique: “l’epulon”, c’est à dire “une sorte de riche”, “un bourgeois”, “un milliardaire”, quelqu’un qui se porte magnifiquement bien. En latin, le mot “aepulae” indique “les richesses”. Jésus ne l’estime pas digne d’un nom personnel! C’est comme s’il disait: le riche plus il devient riche, moins il ressemble à un homme, il devient comme ses richesses, il fait partie des choses accumulées, il fait “corps” avec ce qu’il aime. Dommage que l’actuelle traduction officielle française ne saisit pas la subtilité, et renonce au titre classique de “l’Epulon et Lazare”. 

 

      Et encore, regardez quel garde-robe: pourpre et lin fin d’un côté, et vêtements sales en lambeaux de l’autre. Quand chez quelqu’un un début de pauvreté arrive, on peut cacher la faim, mais ce qui est le plus difficile à supporter, est de se balader avec des vêtements inappropriés qui t’identifient comme un misérable. Combien de gens nous passent à côté avec les beaux habits dehors, et un trou dans l’estomac! Lazare était à la porte et il pensait pouvoir se rassasier de petits bouts de pains que les convives utilisaient pour se nettoyer les mains. C’était l’usage de l’époque: se sécher les mains et nourrir les chiens. Mais personne ne se soucie de lui. Pensons à certains restaurants d’aujourd’hui qui nous présentent leurs plats raffinés sur une bonne croute de pain destiné au bidon des ordures: ne sommes-nous pas inconscients? 

      

      Le pauvre mourut. Il est toujours le premier à mourir. Certes, les conditions hygiéniques et alimentaires, le manque de soins médicaux … En certains cas, la mort est vécue comme un bien, comme une délivrance. Plus tard, aussi le riche mourut. Il est bien étrange qu’il meurt: il a vu les mers et les montagnes, il a connu des vacances et des luxes sans fin, les meilleures consultations médicales et les analyses les plus coûteuses, mais cela ne l’a aidé qu’à avancer d’un peu le piquet, à vivre un peu plus longtemps. Pour finir, lui aussi a dû mourir. 

      

      Maintenant la situation s’est inversée: Lazare se trouve en un lieu de béatitude et de consolation, tandis que le riche est dans les tourments. Le premier est dans le sein d’Abraham, l’autre dans les ténèbres du Shéol. Entre les deux réalités il y a un abysse infranchissable, et pourtant ils arrivent à se parler à un tir de voix. Le riche ne s’était jamais aperçu de Lazare, quand il mendiait à la porte, mais maintenant le reconnait, sans doute! À présent, c’est le riche qui voudrait jouir d’une petite faveur, une toute petite goutte d’eau, “je t’en prie”, mais cela n’est pas possible à cause du fossé que lui-même a creusé envers Lazare pendant qu’il était en vie!    

 

      Abraham l’appelle avec le doux nom de: “mon enfant”. Les damnés subissent le dommage qu’ils se sont procurés tous seuls, c’est pour cela qu’ils appellent “damnés” (“damnum”, dommage), pourtant ils demeurent toujours des “enfants”, des “fils de Dieu”, même dans l’autre monde! Il n’y a pas de rancune dans les paroles d’Abraham, pas de froide satisfaction de la vengeance, mais le sens d’une justice mélancolique et inflexible: “tu as déjà eu … lui il doit avoir …” Le riche s’est damné - il a procuré son dommage - pas à cause de sa richesse, mais pour avoir ignoré le pauvre Lazare, c’était comme s’il ne le voyait pas! Lazare se présentait régulièrement aux festins, donc de la part d’Epulon ce n’était pas le péché d’une seule fois, mais un péché continue, structurel, comme le marché mondial. La pauvreté existe, mais il y a pire: le refus de la regarder! 

 

      “Eh bien, tant pis”, semble dire le riche. “Mais … fais-moi une faveur: j’ai des frères … cherche à les avertir … pour qu’ils ne viennent pas eux aussi ici, en cette triste demeure …” Tiens: ce riche a des frères! Il ne s’aperçoit que maintenant, dans cette situation! En effet il est difficile de voire un riche à table avec ses frères et conjoints: le riche cherche plutôt la compagnie de ses amis qui lui ressemblent. Le riche est un solitaire, un étranger à son propre sang: “fratelli coltelli!” “frères couteaux”, on dit en Italie. La réponse d’Abraham lui parvient ponctuelle, comme un tir de canon à midi: si ces frères ne croient pas à la Parole de Moïse et des Prophètes, ils ne croiront pas non plus aux sépulcres qui s’ouvrent et aux morts qui se mettent debout. Tout au plus, ils diront qu’il s’agit d’une histoire de fantômes, d’une hallucination, d’une machination.     

 

      Cela vaut pour nous aussi: il est inutile d’aller ici-là à la recherche des signes de l’au-delà. Jésus n’en parle jamais, et le Magistère de l’Église est très sec à ce sujet. Dans quelques très rares intervention officielles, on trouve tout simplement affirmé que l’âme, dès qu’elle a laissé le monde, “mox”, c’est à dire “tout de suite”, “immédiatement”, elle se dirige vers l’enfer ou vers le paradis. Le jugement particulier s’avère tout de suite après la mort, et le destin de chacun est fixé pour toujours, sans possibilité de donner lieu à pénitence. Cette doctrine est affirmée par le Concile de Lyon (1274) (Bulla “Benedictus Dominus” de Benoît XII - 1336) et par le Concile de Bâle-Ferrara-Florence (1431-1439). Ceci dit, le Magistère vise à interdire toute sorte de nécromancie, l’interrogation des morts pour avoir des révélations ou connaissances particulières. 

 

      Cette raisonnable intransigeance de l’Église s’explique très bien. De nos jours, la nécromancie se présente sous une forme morbide et apparemment inoffensive, par exemple, avec les expressions de “contact médiumnique”, “écriture automatique”, “channelling” “spiritual advisance” et similaires. En ces phénomènes-là il se passe de tout: on y trouve des idées fascinantes mixtes à des vapeurs de soufre. Le discernement est difficile. Il est hautement improbable, sinon impossible, qu’on puisse extraire une “science théologique” à partir de l’immense masse de données mise à disposition par les soi-disant “phénomènes médiumniques”, pourquoi?

 

      Un ange du Seigneur n’a pas intérêt à s’habiller en mauvais esprit, il se passe plutôt le contraire: ce sont les démons qui se déguisent en esprit de lumières. Imaginons le cas d’une “séance spirituelle” pendant laquelle vienne un ange du Seigneur ou une belle âme . Qu’est-ce qu’il se passe par la suite? Voici que la “fenêtre” ouverte entre les deux mondes est prise d’assaut par une myriade d’esprit défunts “frais du jour”, ou par des esprits assaisonnées dans les années, tous désireux de communiquer. Ils s’écrasent et ils se battent entre eux pour une “priorité de passage”. Cependant, dans l’au-d’ici les personnes sont convaincues de contacter leurs défunts, et ils ne s’aperçoivent pas avoir à faire avec des voleurs d’identité qui se présentent comme des êtres chers et des guides d’un autre monde, tout en se moquant des sentiments les plus chers.    

 

      Le monde des “médiums” et des “spiritual advisors”, qui volontiers se prêtent au jeu, est plein d’ambiguïtés, d’opportunisme, de rêveurs, visionnaires, charismatiques, charlatans et magiciens. Le bénéfice des arts magiques pourrait se résumer en une devise: “se sentir mieux pour rechuter dans le pire”. En effet c’est comme une drogue: les premiers informations qu’on reçoit sont vraies et réconfortantes, mais attention à la suite! En ce monde-là, Moïse, les Prophètes et l’Évangile sont tout simplement ignorés, dépassés, substitués ou mystifiés par les écritures médiumniques, qui provoquent une confusion des âmes, la dérive de la foi et le risque de perdre pour toujours le salut éternel. Ne jamais aller chercher ce type de connaissances-là.       

 

      Un exemple qui les représente tous. Une fois, dans les splendides “révélations” d’un ange, j’ai trouvé une phrase fascinante mais suspecte: “Le mal n’existe pas. Le mal est le bien en formation”. Eh bien, la nouvelle est rassurante, mais d’un seul coup elle a effacé l’immense problème du mal moral, de la responsabilité des actions humaines, et de l’effrayante possibilité de se tromper à toujours par rapport à l’unique existence qui nous est donnée de vivre. Et alors que faudrait-il  dire d’Hitler, qu’il s’agit de l’embryon d’un Padre Pio? Saint Paul le dit bien: “Pourtant, si nous-mêmes, ou si un ange du ciel vous annonçait un Évangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème” (Gal 1, 8)

 

      Toutefois, de temps en temps, des signes authentiques de l’au-delà, comme le dialogue entre l’Epulon et Lazare, arrivent, si Dieu le permet. Les deux mondes se rapprochent à un tir de voix, sans se confondre. Il existe des dons qu’il faut prendre en considération, les accueillir avec respect et reconnaissance. Mais ce sont des dons qui se payent très cher, mieux vaut ne jamais rien demander. Ne jamais perdre de vue la référence aux Écritures: Moïse et les Prophètes, c’est à dire la Loi, et l’Esprit qui donne vie à la Loi. Si dans notre vie, à moment donné, il nous arrive quelque chose d’extraordinaire et merveilleux (cela arrive à tout le monde), ce sera un aide dans le sens de l’Évangile, une gratification dont nous n’avons pas le droit d’abuser.     

 

      Amen

 

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
C-Ord-26 - L'EpulonEtLazare.pdf
Document Adobe Acrobat 100.9 KB

L'ADMINISTRATEUR MALHONNÊTE

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes      

Année C - XXV Ordinaire (Lc 16, 1-13)                                                       

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “Eh bien moi, je vous le dis: faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles” 

      

      Les grands propriétaires fonciers de la Palestine ancienne, notamment des étrangers, avaient des administrateurs à qui ils donnaient une grande liberté et responsabilité, afin qu’ils réalisent un bénéfice convenu avec le maître non-résident. Ces “administrateurs délégués” pouvaient tirer des profits personnels grâce aux affaires de leurs patrons, c’était toléré, mais dans le cas de la parabole l’administrateur a vraiment exagéré, il a même volé à son maître. Mis au courant, celui-ci est le licencie immédiatement. Et l’administrateur malhonnête ne tente même pas un minimum d’autodéfense: il a mauvaise conscience, il sait que les accusations tirées contre lui sont vraies. Licencié et obligé de livrer les comptes, ce petit “malin’’ ne craque pourtant pas, et il pense à ce qu’il peut faire pour s’assurer un avenir décent. Son “coup de maître” consiste en un “faux en écriture”: il retouche les chiffres et il divise par deux les crédits dus à l’entreprise de son patron. En fait, il utilise les affaires du patron pour se faire des amis qui l’aideront, une fois qu’il se serait retrouvé à la rue. L’idée est rapide comme un éclair, il n’y pense pas deux fois. Un sacré coup qui à la fin attire même l’admiration du patron: “regarde moi celui-ci … il a été capable de m’escroquer ouvertement, jusqu’a ce point-là …”   

 

      Certes, Jésus ne loue pas l’action malhonnête, mais il la prend par comparaison, il en souligne  la manière forte: “regardez ce malhonnête comme il a été lucide dans ses propres affaires, regardez quelle rapidité d’esprit à comprendre la gravité de sa situation, regardez quel courage en devant prendre une décision …” Jésus veut que ses disciples, par rapport au Royaume, adoptent la même promptitude. Ils ne peuvent pas le renvoyer à demain, ils ne peuvent pas y dormir dessus, ils doivent agir maintenant, de manière résolue, sinon ce Royaume leur échappe. S’il venait aujourd’hui, Jésus dirait : “regardez les opérateurs boursiers, avec les yeux collés sur l’ordinateur pour suivre la performance boursière, et l’oreille collée au téléphone pour donner des ordres: si les titres chutent, ils vendent d’un côté et ils achètent de l’autre. Quelle attention, quel niveau de décision! Et vous, vous ne feriez pas de même pour mettre en sureté un capital immensément supérieur, celui de la vie éternelle?”      

 

      Il arrive parfois que les personnes se plaignent du fait que Dieu envoie le bien aux méchants, tandis qu’il n’y a que de malheurs qui arrivent aux gens honnêtes. C’est une histoire qu’on a déjà trop souvent entendu: les mauvaises gens réussissent toujours, tandis que les bons, pour être bons, sont mis à l’épreuve. Les mauvaises gens gagnent toujours, pendant que les honnêtes risquent leur peau. Si nous pensons cela, ça veut dire que nous n’avons rien compris au Royaume de Dieu. Selon la parabole du Christ, nous qui sommes ses disciples nous devrions avoir la même attitude que ceux qui rament dans l’illégalité. Nous devrions être malins à faire le bien, comme ceux-là le sont dans les mauvaises affaires, pour accaparer la vraie richesse, celle du Royaume.    

      

      Qui est mon employeur? Un riche qui ne pense qu’à ses propres intérêts? Un politicien corrompu qui pour monter en grade s’est vendu à un autre plus louche que lui? Une multinationale aux pouvoirs occultes? Qu’est-ce que je fais, je m’adapte au système et je deviens corrompu aussi? Je me mets à organiser des manifestations parfaitement inutiles pour dénoncer l’illégalité, le désastre économique et le changement climatique? J’écris des livres et des articles de feu pour une improbable réforme de la justice sociale, au risque d’être fiché, licencié et réduit au silence à jamais?  

 

      Eh bien, selon les paroles du Maître, avec toute cette malhonnête richesse qui m’entoure, il y a une chose que je peux faire: je dois devenir plus fourbe que mon employeur, je dois chercher à lui soustraire sous son nez toutes les ressources possibles, en faveur de ces futures amis (les pauvres) qui un jour m’ouvriront les portes du Royaume, le jour final du règlement des comptes, quand j’aurai besoin de main forte. 

 

      Les pacifistes, les écologistes et les activistes en faveur des animaux se fâchent volontiers contre les perversions du système, mais en réalité ils n’affectent pas le système, tout au contraire: ils sont fonctionnels au système, ils y font partie, ils en fortifient ses défenses immunitaires, ils le rendent plus subtile, plus sophistiquée. En effet, les manifestations sur la place publique sont parfois saluées comme les grandes révolutions du passé, mais ces soi-disantes “révolutions” n’ont fait que de déplacer l’axe du pouvoir d’un sujet à l’autre, et elles ne sont devenues “grandes” que par les affabulations du mythe. 

 

      Jésus ne se scandalise pas pour l’argent malhonnête, ou pour le volume des injustices humaines, car il y en aura toujours, plutôt il nous invite à être “malhonnêtes” et capables de mener des décisions rapides comme la foudre, quand l’enjeu s’avère être l’intérêt des pauvres et la justice du Royaume. Lui il connait bien le cœur des hommes, sait que certains systèmes ne pourrons pas changer, comme l’histoire du loup qui change de poil mais pas le vice. Si donc tu veux vraiment apporter du nouveau dans un contexte, tu dois être dedans et tu dois être plus malin que les autres, mais pas dans le même but.

 

      Pour la personne qui est dans la foi, l’idée d’une “révolution” est secondaire, marginale: le Royaume de Dieu avance grâce à la “conversion” personnelle. La place publique mobilise les gens, mais ne change rien: si par contre tu changes ton cœur, tout changera!        

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
C-Ord-25 - L'AdministrateurMalhonnête.pd
Document Adobe Acrobat 89.0 KB

IL Y AURA DE LA JOIE DANS LE CIEL

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes      

Année C - XXIV Ordinaire (Lc 15, 1-32)                                                     

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion” 

      

      Il est des paraboles qui sont prononcées pas Jésus en pleine controverse contre les scribes, les pharisiens, les représentants officiels de la Loi et de la Religion. Ils ne se considèrent comme “justes” que par le fait qu’ils lisent, s’appliquent à l’étude et à la pratique des Écritures, alors que les autres sont considérés comme des “pécheurs”. De leur point de vue, la catégorie des pécheurs est composée de gens qui pratiquent des activités répréhensibles (prostituées, usuriers …), des métiers méprisés (commerçants et bergers …) et des travaux avilissants à contact avec les matières “impures” (tanneurs de cuir qui touchent le sang, collecteurs de poubelles, travailleurs qui manipulent les cadavres …). En fait, ces gens n’ont certainement ni les moyens ni la facilité de se livrer aux études et aux méditations. 

 

      Si c’était un bon critère de “pureté”, on peut dire que la plupart des gens qui aujourd’hui sont en “circulation’’ sont “impures”: bouchers, éboueurs, employés de voirie, boursiers, banquiers, financiers, analystes de laboratoire, personnel funéraire … que des gens “sales et pécheurs”, par métier. Ils sont tellement pris dans leur sale boulot qu’ils ne savent rien de la religion, il ne vont jamais à la Messe. 

 

      Jésus souhaite justement fréquenter ces gens-là, les soi-disant “pécheurs” et “lointains”. Un comportement agaçant pour ceux qui se présument être “justes”. Manger et boire avec les “pécheurs” équivaut à entrer “en communion” avec eux, une chose que les scribes et les pharisiens ne sont pas disposés à tolérer de la part de quelqu’un qui se dit être un “prophète” de Dieu. Une bonne excuse pour avoir de quoi l’accuser. “Que de l’envie”, dirions-nous, à cause du succès et de l’extraordinaire popularité de Jésus.  

 

      Voici donc les subtilités: “si tu es un prophète, comment se fait-il que tu traînes avec des gens comme ceux-là?” Et Lui, pour répondre au chef d’accusation, il raconte: “il y avait un brebis égaré … il y avait une femme qui avait perdu sa pièce de monnaie … un père avait deux fils …” “et si un berger fait la fête pour une brebis retrouvée … si une femme est heureuse de retrouver son argent … si un père est dans la joie pour le retour d’un fils indigne … combien plus grande sera la fête au paradis, pour un pécheur repenti?” Jésus révèle le visage le plus intime du Père, celui de la miséricorde. Un Dieu qui aime le pécheur, qu’il  cherche, qu’il attend au seuil de sa maison, et dont il se réjouit du retour.     

 

      Cette réponse est scandaleuse parce qu’elle renverse les critères les plus évidents de la “pastorale” courantes des pharisiens, un enseignement qui divise les hommes en moutons et chèvres, bons et méchants, justes et pécheurs. Jésus bouleverse la conception même qu’on a de Dieu, en le présentant comme un Père bienveillant, indulgent, prêt à accueillir celui qui s’était égaré et qui à présent, désire retourner à la maison. La nouveauté de ce message est dans le “comportement” d’un Dieu qui “cherche” le pécheur et “se réjouit” de le retrouver. Étrange façon de parler de “conversion”: c’est Dieu qui “se convertit” au pécheur, et non le pécheur à Dieu! Jésus met Dieu devant l’homme, et non l’homme devant Dieu! Il invite ses malveillants interlocuteurs à voir les choses de la part de Dieu, non de la part du pécheur!   

 

      En même temps, en disant ces paraboles, Jésus rejette les objections et justifie la belle compagnie qui l’encercle: “si Dieu fait cela, moi je fais de même” “si Dieu est fait comme cela, moi je le suis de même!” “je ne suis pas venu pour vous les justes, mais pour ceux-ci qui sont des pécheurs”. Le résultat du discours est énorme: fracas d’applaudissement d’un côté, et envie noire de l’autre. Les “justes” sont irrités, déstabilisés, parce que ils voudraient un autre type de père, plus juge et moins père.

 

      Et nous, où en sommes-nous, du côté de Jésus ou des pharisiens? À quelle distance sommes-nous positionnés, par rapport au Royaume de Dieu? Si nous nous sentons être plus justes qu’aimés par le Père, nous sommes loins. Si nous prêtons plus d’attention à notre prétendue honnêteté qu’aux gestes d’amour du Père, nous nous éloignons encore plus. Si nous divisons le genre humain en païens et chrétiens, croyants et mécréants, pratiquants et non-pratiquants, mariés et divorcés, jusqu’à arriver à la justesse incontestable de notre inestimable personne, alors nous sommes vraiment en dehors. Nous nous mettons “du bon côté” et nous croyons être autorisés à juger le prochain selon un mètre qui prend modèle dans notre stature. Pour finir, nous nous émerveillons que les autres ne nous ressemblent pas, et ils font une vie sans Dieu, ni religion, ni sacrements. Pour nous, la “conversion” c’est “revenir à l’Église”. S’il nous arrive de penser ainsi, cela veut dire que nous ressemblons plus aux pharisiens qu’à Jésus.  

 

      Il est bien vrai que nous les catholiques nous avons repris l’ancien vice des pharisiens séparateurs, mais dans le bestiaire de l’humanité nous retrouvons aussi la race évoluée des laïques puritains. Par exemple, les Hauts Fonctionnaires de l’Académie Française, représentants officiels de la Langue et de la Culture, pour ennoblir et monumentaliser leur belle langue, ont délibérément complexifié, fixé est imposé jusqu’au paroxysme des critères pour le “bon usage” de la langue française, en l’honneur de la République, une, sacrée et intouchable. Il est ainsi que, en quelques décennies, avec la démocratisation de la scolarité, les Académiciens ont créé une orthographie impossible imposé à tout citoyen. 

 

      Heureusement, être “Académicien” n’est qu’un titre honorifique, et pas scientifique. On pourrait bien se passer de certaines complexifications, mais grâce aux Académiciens, les enfants de la République vont aujourd’hui à l’école avec le sentiment du banc de la torture, avec tous ces problèmes d’apprentissage, dyslexie et dysorthographie qui finissent par reléguer une bonne partie de la population dans les limbes de l’analphabétisme. Tous les français ont vécu l’horreur, mais au lieu de casser le sortilège, ils l’acceptent et ils s’obstinent à le perpétrer. Comme les adultes ont connu “le sens de l’effort”, ils estiment qu’aussi les jeunes doivent également se montrer capable de “se surpasser”. Ils ne veulent pas admettre que, s’ils ont souffert, ça a été pour rien. 

 

      Dès de début de l’Académie, l’orthographe se présente comme un dogme religieux très semblable à la morale catholique et à l’intolérance des pharisiens: les personnes seront jugés sur la base de leurs fautes en écriture. Déjà dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie Française, il est écrit que l’orthographe a pour but de “distinguer les gens de lettre des ignorants et des simples femmes”. En fait, c’est devenu aujourd’hui une pratique courante que de “discriminer” les personnes sur la base de leur manière d’écrire: pour une erreur banale, dans le monde de l’école, de l’emploi public, du travail, de l’entreprise … tu peux mettre fin à ta carrière (et aussi rater un rendez-vous d’amour)! Une apostrophe mal mis suffit à disqualifier un CV de tout respect, ou tout un système de pensée. 

 

      Dernièrement, même sur internet des personnes sont réduit au silence pour une banale erreur d’écriture. Une liberté de parole qui est brisée au nom de l’orthographe: belle manière de démocratiser la société! Ce n’est pas l’orthographe, mais c’est la personne qui vient d’être jugée! Il est ainsi que l’Écriture de la Langue prend la place de l’Écriture Sacrée! Tous ceux qui ne savent pas bien écrire, sont relégués dans la catégorie des nouveaux pécheurs! Pourtant, si au lieu de “orthographie” j’écris “ortografie”, comme les italiens et les espagnols le font, c’est plus simple et quand-même compréhensible, donc ce n’est pas une faute, pas besoin de remonter au grec pour montrer le prédécesseur illustre d'un mot.

 

      Certaines “erreurs” d’orthographe ne sont pas des vrais “erreurs”, mais elles peuvent être utiles pour activer des ressources insoupçonnées: ce sont des tentatives provisoires d’expression, des trébuchement qui entraînent le pied, des signes révélateurs de personnalité, des indicateurs de génie, des éveils d’esprit critique. La langue n’est pas sacrée, elle n’est pas un système clos, chacun emmène sa particulière mimique, c’est pour cela que l’écriture ne l’est pas de même. Si le problème de la langue est de se faire comprendre par tous, dans un contexte, la bonne et simple … ortografie doit suivre le pas de cette exigence élémentaire. La grande et belle langue nationale, libérée d’un tas de vieux trucs, ne sera plus une torture, mais elle emmènera au plaisir de la découverte, de la réflexion, de la lecture et la relecture. L’(É)écriture ne sera plus un bien élitaire, mais l’expression d’un bien commun: il y aura de la joie dans l’école!  

 

      Amen

Télécharger
Fichier à télécharger en Pdf
C-Ord-24 - IlYAuraDeLaJoieDansLeCiel.pdf
Document Adobe Acrobat 95.1 KB