LA COMPLAISANCE DU PÈRE

Année B - Le Baptême du Seigneur (Mc 1, 7-11)                                                                    

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes   

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

       “Il y eut une voix venant des cieux: ‘Tu es mon Fils bien-aimé; en toi, je trouve ma joie’ ”

      

      L’Évangile de Marc commence par le ministère du Baptiste et le baptême de Jésus dans le Jourdain. C’est une action de pénitence ou de purification, très similaire à celles pratiquées dans d’autres religions du monde, comme au Gange, le fleuve sacré des Hindous. Pour faciliter la libération de l’âme du cycle des réincarnations, les fidèles de ces autres religions pratiquent plusieurs ablutions ou bains rituels. Le baptême signifie précisément: immersion.

 

      Jésus connaîtra un tout autre baptême: il se plongera dans son propre sang, c’est-à-dire dans sa mort, pour la vaincre. La mort du chrétien est une participation à la mort du Christ, comme le dit une prière du rituel: “La puissance du Saint-Esprit descend dans cette eau, afin que celui qui y recevra le saint baptême puisse être enterré avec le Christ dans la mort et ressusciter avec lui pour la vie éternelle”. La différence entre le baptême chrétien et toute autre forme de baptême consiste en cela: en plongeant dans le Jourdain, ce ne sont pas les eaux qui sanctifient le Christ, mais c’est lui qui sanctifie les eaux. En fait, l’importance du baptême chrétien réside moins dans l’eau que dans la voix céleste: “Tu es mon Fils, le bien-aimé!”

 

      Que signifie être fils? La littérature, l’art, le divertissement, la chanson et la publicité accordent une attention presque entièrement exclusive à la seule dimension horizontale des relations humaines, celles qui passent entre homme et femme, mari et femme. Il semble que rien d’autre n’existe: des histoires de sentiments, de sexe et de trahisons, sans limites d’imagination. En comparaison, la relation verticale entre parent et fils, tout aussi vitale et universelle, reste presque inexplorée, principalement traitée par des psychologues, et de façon de plus en  plus négative: autoritarisme, paternalisme, conflit, rejet, rébellion, incommunicabilité ... mais il s’agit d’une attitude idéologique qui remonte aux pères spirituels de 1968, qui contestaient l’institution familiale, la considérant comme rétrograde et de droite, principale source d’inégalités et d’autoritarisme qui existent dans la société. Ils disaient que la famille était fondée sur l’autorité absolue du père-maître sur sa femme et ses enfants, et ils se sont battus pour un nouveau type de famille qui décréterait la mort de la famille traditionnelle, libérant la femme et les enfants de la tyrannie de la figure paternelle.

 

      Heureusement, dans la grande majorité des cas, nous constatons qu’une relation intense, pacifique et réussie avec ses enfants est tout aussi importante et gratifiante que la relation homme-femme. Par contre, des idéaux trop élevés pour les enfants et pourraient les mettre mal à l’aise, les rendre nerveux et peu persévérants. Il est plus facile d’établir une relation de réciprocité entre égaux, tandis que la relation de père à fils est plus laborieuse car elle implique une priorité, un développement temporel, une reconnaissance réciproque. 

 

      Il est triste de voir un fils qui méprise son père, mais c’est encore pire quand le fils se lance dans la vie sans la reconnaissance (ou la bénédiction) de son père. Diable signifie précisément: diviseur (du grec dia-ballo, diviser), une métaphore qui exprime bien l’action de l’esprit mauvais qui veut séparer les uns des autres. Lorsque les pères se retournent contre les enfants et les enfants contre les pères (Ml 3, 24), la souffrance est réciproque, et le côté maternel est également affecté: les mères sont celles qui souffrent le plus.

 

      Et du côté féminin,  la première expérience qu’une fille a du masculin est précisément celle du  père. Il est le premier homme dont elle tombe amoureuse, et elle en reste influencée tout au long de sa vie, même dans les relations futures avec d’autres hommes. Qu’est-ce que l’esprit féminin? Lorsque les femmes sont invitées à décrire leur féminité, elles ne semblent pas regarder vers la mère, mais elles se confrontent au modèle masculin intériorisé. Pour (re) construire le féminin en elle-même, la femme doit d’abord faire un rachat de la figure paternelle. D’où les batailles entre père et fille, surtout pendant l’adolescence.

 

      Cela signifie que nous devenons des hommes et des femmes non seulement par rapport au sexe opposé, mais d’abord par rapport à la génération. Il est impossible de devenir des hommes et des femmes sans avoir d’abord été des enfants. Si la figure maternelle représente la vie, la nourriture, la grâce … la loi fait son entrée avec la figure paternelle, sans laquelle il n’est pas possible d’humaniser la vie. Parfois, le père biologique n’est pas là. Il n’a pas pris ses responsabilités, il s’est cassé, il s’est évaporé, mais rien n’est perdu: ce n’est pas la biologie qui fait le père, mais sa fonction symbolique. L’idéal est que le père biologique coïncide avec le père dans le monde des symboles. Mais ce n’est pas toujours le cas. La fonction symbolique du père permet ainsi d’instituer le droit de l’adoption et d’autres formes complémentaires, dans l’intérêt des enfants malheureusement défavorisés.

      

      Avec l’insémination artificielle, on veut sauter l’étape de la conception naturelle, mais cela crée également des pères artificiels, de sorte que dans un futur proche on risquera d’identifier les humains non plus par voie de génération ou de relation familiale, mais par le biais d’un contrat, ou d’un brevet d’entreprise, ou la marque d’une multinationale. Imaginons une marque qui, après avoir produit du lait en poudre et les bouteilles annexes, à un certain moment, décide de placer dans le panier l’offre d’un bébé attaché à la bouteille: trois pour le prix d’un. Bien évidemment, il s’agit une caricature, mais cela représente bien l’avenir qui nous attend: des multinationales en concurrence avec la cigogne!

      

La voix qui est descendue du ciel au Jourdain nous dit que la paternité tire d’ailleurs son sens et sa valeur. Il y a un Père dont toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom (Eph 3, 15). La paternité humaine est donc le fruit d’un appel, la participation et le reflet de la paternité divine.

 

      Grâce au baptême, nous avons aussi la possibilité d’être le fils qui fait la complaisance du Père. C’est comme si une voix intime nous disait: je suis heureux d’être ton père. Une telle déclaration fait des merveilles dans le cœur d’un garçon ou d’une jeune fille. Reconnaître un enfant, bénir ce qu’il fait, c’est enfanter une deuxième fois, avec plus de conscience.

      

      La naissance d’un être humain est un prodige à couper le souffle, mais sans le baptême, sans cette voix d’en haut, la créature reste en dehors de la vie trinitaire. Les pères de la Syrie antique ont dit que nous, les chrétiens, nous devons devenir non pas à l’image de Dieu (parce qu’avec la création nous le sommes déjà), mais à l’image du Fils. Nous devons devenir le Fils.

 

      Amen

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