LA RÉVÉLATION AUX PETITS

Année A - XIV Ordinaire (Mt 11, 25-30)                                                                                  Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit: ‘Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange: ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits” 

      

      Face au phénomène Jésus, les savants discutent et soulèvent des objections sans fin. Ils contestent son enseignement, sans réaliser l’accomplissement des Écritures qu’il implique. En revanche, les petits et les simples, ceux qui s’entassent autour de lui, le comprennent immédiatement, instinctivement, au point que Jésus ne peut pas retenir un cri d’enthousiasme. 

 

      Les enfants posent de nombreuses questions: qu’est-ce que c’est? pourquoi ça? Ils ont tendance à démonter des objets pour voir ce qu’il y a à l’intérieur. Même un scientifique qui ouvre l’atome pour étudier sa composition a le même enthousiasme qu’un enfant qui casse son jouet préféré pour le regarder à l’intérieur. C’est la curiosité des choses qui fait bouger l’esprit. Partant de l’émerveillement, l’aventure intellectuelle commence. Dans la Métaphysique d’Aristote, nous constatons que l’émerveillement est à l’origine même de la philosophie:

      

      “En fait, les hommes ont commencé à philosopher, maintenant comme au début, à cause de l’émerveillement: alors qu’au début ils s’étonnaient des difficultés plus simples, plus tard, progressant peu à peu, ils sont confrontés à des problèmes de plus en plus complexes …” (Metaph I, 982b, 13-18)    

 

      Ainsi, l’homme ancien a commencé à philosopher par l’émerveillement, tandis que l’homme moderne a choisi la voie du doute. Dans l’époque moderne, en fait, on a commencé à penser que le mystère de la Nature serait bientôt élucidé, comme deux et deux font quatre. C’est pourquoi la science moderne s’est vue dans l’obligation de tout mettre entre parenthèses, de n’accepter aucune vérité, pas même les prétendues vérités divines. Mais de cette façon, le mystère de la Nature et de Dieu, au lieu de se clarifier, s’est encore compliqué. L’hyperspécialisation des connaissances a produit une quantité d’hommes cultivés et intelligents, versés dans toutes sortes de connaissances, connaisseurs capillaires des problèmes scientifiques et culturels, mais parfois totalement ignorants d’eux-mêmes et de leur propre destin. Dès qu’on les emmène sur le plan de la signification et de valeur de la vie, ils commencent à bégayer, embarrassés et ennuyés. La sagesse, qui est la saveur de la science, ne peut être puisée dans la science elle-même, mais il faut s’adresser ailleurs. Sapientia quasi sapida scientia, la sagesse est le sel de la science, elle n’est pas produite par l’homme comme la science, mais elle est à l’intérieur des choses, c’est la tȃche de chacun que de la découvrir.

 

      L’homme moderne, plutôt que le chemin de la simplicité (le symbolon, qui introduit la vérité), a choisi celui de la division (le diabolon, ce qui nous sépare). En réalité, il n’est pas possible de construire quelque chose à partir d’un doute élevé en méthode. Essayez de mettre en place un contrat de mariage à partir des réserves qui peuvent être faites sur l’honnêteté de l’un des futurs conjoints! D’un autre côté, un analphabète, sur les grandes questions de l’existence et des relations humaines, peut avoir beaucoup plus de lumière qu’un grand docteur, versé et consommé dans son sujet particulier. Celui qui veut connaître Dieu doit se mettre à genoux et demander la Foi des petits. 

 

      L’étude est utile si la personne est humble, sinon elle devient narcissisme, ignorance humaine et divine. Les livres d’apiculture sont compris par les apiculteurs, les livres de musique par les musiciens. Il en est de même de l’Écriture: c’est un livre spirituel qui ne peut être compris que par les spirituels, c’est-à-dire par les petits, par les humbles à qui Dieu en révèle la signification.

 

      Amen

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PRENDRE LA CROIX

Année A - XIII Ordinaire (Mt 10, 37-42)                                                                                  Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi” 

      

      Dans l’histoire de la spiritualité, de temps en temps, la conviction émerge que pour sauver son âme, il faut soumettre le corps à toutes sortes de privations et de mortifications. Cette attitude a donné naissance au cliché d’une sainteté individualiste, triste, douloureuse, ascétique, émaciée, anorexique: la douleur au détriment du plaisir.

 

      Je me souviens que, quand nous étions jeunes étudiants, pendant le carnaval, nous étions dans les Quarante-Heures: alors que tout le monde dehors s’amusait, se mariait et faisait une multitude de péchés, nous étions dans l’église pour réparer tout ce désordre et ce dégoût qui attristait si profondément le cœur de Jésus. Les danses et les fêtes? Comme Sodome et Gomorrhe, comme au moment du déluge: ils mangeaient, ils buvaient et ils se mariaient, jusqu’à ce que le déluge vînt et les emportât tous. Ce monde ingrat ne le savait pas, mais il aurait dû nous remercier: avec nos prières nous avions prolongé les termes de la colère divine! 

 

      Sérieusement, beaucoup de douleurs dans la vie sont en réalité faciles à supporter et encore plus intéressantes à raconter, sinon quel serait le sens du roman, du théâtre, de la mystique, du cinéma et du reality-show? Quel monde y aurait-il sans de la tristesse à partager? Au contraire, ce qui est insupportable, c’est précisément cette charge de plaisirs que le marché nous oblige à satisfaire. Puisque tout le monde naît avec la douleur d’exister, le marché promet un accès facile au bonheur, suscitant la convoitise de nombreux objets superflus parfaitement inutiles, pour inciter à leur achat.

 

      Comme des enfants gâtés par une mère-toute-sein, effrontés, sans vergogne et sans sentiment de limitation, à cause d’un père-absent-qui-devrait-représenter-l’autorité, nous nous sentons obligés d’être tout, d’avoir tout, de tout expérimenter, de tout savoir, avoir une opinion sur tout, de tout acheter ... En un mot: le plaisir pour éviter la douleur, un plaisir idiot, la tentation hédoniste qui écrase les personnes dans une consommation compulsive, boulimique et perpétuellement insatisfaite. Au début, la chose réussit, nous semblons tout heureux, mais ensuite l’expérience de la douleur revient et frappe, comme un compagnon inséparable, avec plus d’insistance qu’auparavant.

 

      Dans l’expérience quotidienne, la douleur et le plaisir alternent avec une régularité qui ne dépend pas de nous, et n’est pas en notre pouvoir de changer. Abandonnant l’ordre moral, le plaisir physique se retourne contre le bénéficiaire imprudent. Le poète Lucrèce l’admet: “Je ne sais pas quelle amertume naît du cœur même de chaque plaisir, et cela nous afflige même au milieu des délices” (1)  

 

      Un hiéroglyphe de 4000 ans, nommé “Chant de l’Arpiste”, dit: “Un homme est heureux quand il mange son pain. Profite de ce que tu as avec un cœur heureux, sans te retenir ... Suis ton cœur aussi longtemps que tu existes! Mets-toi de la myrrhe sur ta tête, habille-toi de fin lin, parfume-toi de vrais parfums exotiques ... N’aigris pas ton cœur ... Passe un jour heureux et ne t’en lasse pas. Regarde, il n’y a personne qui a apporté ses richesses avec lui! Regarde, il n’y a personne qui soit revenu!” (1) On dirait la dernière cigarette du condamné à mort.

 

      Jésus-Christ, en revanche, “… renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix” (Héb 12, 2). Il a fait le contraire d’Adam (donc de tout homme): il a renoncé à une joie en soi, pour mettre en œuvre un nouveau type de joie (ou de gloire): celle de la résurrection. 

 

      C’est une joie qui suit la douleur comme le fruit suit la fleur, une joie qui ne se manifeste pas avant la douleur, mais après. Il y a une belle différence entre le plaisir qui évite le sacrifice et le plaisir qui le suit.

 

      La croix est faite comme ça: il ne faut pas aller la chercher, car la vie nous la propose déjà. On peut l’accueillir comme une voile dans le vent: prise dans le juste sens, la direction sera également juste; prise de travers, le mât se casse et le bateau chavire. La croix, bien prise, nous porte; mal prise, elle nous écrase.

 

      Parfois le crucifère, c’est à dire le chrétien qui traverse un mal, une douleur, porte sa croix, en dénonçant en même temps l’absurdité absolue et l’inacceptabilité de sa situation. Il se révolte contre une prétendue volonté divine qui veut son mal, il se plaint avec la première personne qui se trouve à sa portée, il dit avoir été moqué par le destin, il dit que certaines choses n’arrivent qu’à lui, tandis que d’autres passent leurs bons moments. Il ne s’agit pas là  de porter la croix, mais de la placer sur les épaules des autres. Cette personne a oublié le temps de ses beaux jours, quand c’était à son tour de chercher une place au soleil. Si elle ne change pas de registre, sa douleur n’est pas finalisée, elle ne produit pas le salut. Tout au plus, la personne a raison sur un point: une croix sans la Foi et sans le Christ est une croix inutile, gâchée.

 

      Nous ne devons donc pas craindre la croix, mais nous ne devons pas non plus craindre le plaisir. Il y a des gens qui, à cause d’une éducation exagérée, pour ne pas perdre le contrôle d’eux-mêmes, ou pour ne pas paraître ridicules devant un public imaginaire, ont peur du plaisir et ne se le permettent pas, ils ne savent pas comment en récolter le fruit. Pourquoi? Voici: à chaque fois qu’il se présente, le plaisir est un facteur inconnu qui a le pouvoir de tout remettre en jeu. Pour un peu de plaisir, on peut brûler des fortunes ou prendre les directions les plus inattendues. En fait, il est important d’apprécier le plaisir, de lui donner sa juste valeur, de lui attribuer un rôle parmi d’autres événements qui rendent la vie belle. Cela fait partie de l’éducation: chaque personne a besoin de quelqu’un qui lui montre et qui lui donne la permission de jouir du fruit authentique, sans le confondre avec l’interdit.

 

      On pense que le sentiment religieux est contraire au plaisir. Voyons voir si c’est vrai. Le Talmud dit (dans la littérature juive ancienne): “Chacun doit rendre compte à Dieu de toutes les bonnes choses vues dans la vie et non prises” (traité de Quiddushin); “Ceux qui se privent de toutes bénédictions (donc de toute joie) sont des pécheurs” (traité Erubin, 54a) (2). Étonnant, non?

 

      Le mot le plus significatif est offert par un sage de l’Ancien Testament: “Va, mange avec plaisir ton pain et bois d’un cœur joyeux ton vin, car Dieu, déjà, prend plaisir à ce que tu fais. Porte tes habits de fête en tout temps, n’oublie pas de te parfumer la tête. Savoure la vie avec la femme que tu aimes” (Qoèlet 9, 7-9). Dans ce passage, l’homme est invité à embrasser non pas la femme occasionnelle ou inconnue, mais la bien-aimée, la mariée, “la femme de la jeunesse” (Pr 5, 18), dans un cadre d’intimité familière (3). Un peu de pain, une gorgée de vin et se retrouver le soir. Y a-t-il un plaisir plus grand que cela?

 

      (1) Cf. Gianfranco Ravasi, “Qoèlet”, EP Milano, 1988, p. 289, che cita: S. Donadoni, “La letteratura egizia”, Sansoni, Firenze 1967, 75-76

      (2) Cf. Gianfranco Ravasi, ivi, che cita: “The Talmud with englih translation and commentary”, Gerusalemme-Tel Aviv 1967;

      (3) Cf. Gianfranco Ravasi, ivi, pp. 290-291   

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LA PEUR DE L’APÔTRE

Année A - XII Ordinaire (Mt 10, 26-33)                                                                                   Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Ne craignez donc pas ces gens-là … Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps ...”

      

      Cette page de l’évangile présente un discours de Jésus filtré par l’expérience difficile des premiers missionnaires de la communauté de Matthieu, dans les décennies précédant les années ’80. Dès que les chrétiens commencent à accomplir leur mission, voici les premières difficultés: l’opposition du monde, l’attitude hostile de la culture dominante, l’incompréhension de l’opinion publique.

 

      Depuis l’époque de Moïse, le peuple élu a exprimé un phénomène sans égal dans l’histoire: le prophétisme. Des hommes se sont levés pour annoncer les exigences d’une loi divine, tandis que d’autres nations de l’Orient ancien étaient dominées par les oracles, les voyants, les chamans, les haruspices et d’autres personnages de ce genre (tellement d’actualité de nos jours). Dès le début, les prophètes ont dû faire face à la réaction violente des destinataires de leur message. Ils ont annoncé la Parole de Dieu - par exemple - contre la corruption des puissants et exploitation des pauvres. Le premier des prophètes mineurs, Amos, dénonçait l’engagement illégal des travailleurs agricoles: on échangeait le travail et la vie des pauvres contre une paire de sandales!

 

      Même aujourd’hui, la présence d’un véritable apôtre s’avère dérangeante pour tout public, tandis que les magiciens et ceux qui expriment des dons de clairvoyance, sont considérés comme des gens bien-intentionnés plus gentils et rassurants, prédisant ce que l’on aimerait entendre.

 

      La mission de l’apôtre devient particulièrement douloureuse lorsqu’elle s’adresse à la communauté dans laquelle il a été envoyé. Les gens parfois sont indifférents, mal disposés, ils ne veulent rien savoir de son message, ils espionnent ce qu’il fait, ils le méprisent, ils le ridiculisent, ils le soumettent à toutes sortes de pressions. 

 

      Cela ne doit pas surprendre. Le véritable apôtre est celui qui, mû par une vocation ou par quelque chose de plus grand que lui, donne sa vie pour des gens qui - d’avance déjà - ne montrent pas un grand besoin de l’entendre. Le véritable apôtre vit cela dans sa chair, au point de se mettre en doute lui-même, de douter de sa mission, de Dieu. La fidèle proclamation de la Parole de Dieu est une mission dangereuse, parfois insoutenable, il doit annoncer des réalités étrangères à l’esprit du monde, comme cela est arrivé à Jérémie: “J’entends les calomnies de la foule … Tous mes amis guettent mes faux pas …” (Ger 20, 10)

 

      Dans la considération de l’opinion publique, si quelqu’un prétend faire quelque chose dans un esprit de service volontaire, le monde le comprend car il rentre dans ses paramètres. En fait, à un moment donné, ça fait du bien a tous de se sentir des des types bien, qui savent quoi faire pour se donner une bonne conscience. Mais si quelqu’un dit qu’il fait du bien pour l’amour de Jésus ou de son Dieu, son affirmation rencontre l’inévitable incompréhension du milieu environnant, elle est vue avec suspicion, comme s’il s’agissait d’une action peu humaniste, pas illuminée, conditionnée par la morale extrinsèque d’une récompense éternelle improbable et illusoire. Ils ne voient pas que le premier humaniste est Dieu.

 

      À cet égard, le bénévolat humanitaire semble bien plus facile et plus gratifiant qu’ un apostolat qui coopte une personne tout au long de sa vie. À un certain moment, le bénévole peut également décider de lui-même de mettre terme à son action, ou il peut choisir un autre domaine de travail plus intéressant. L’apôtre non: l’apôtre reste par définition constamment disponible pour aller là où il est appelé. Son point fort n’est pas dans l’ esprit d’initiative, mais dans son mandat.

 

      Il faut aussi constater que dans l’Église actuellement on parle beaucoup de bénévolat, et très peu d’ apostolat. Est-ce que ce changement de mots indique un recul de la Foi? Si l’Église se limitait au bénévolat, quelle raison aurait-elle de continuer à exister en tant qu’Église?

 

      Prenons l’exemple d’un pasteur ou d’un prêtre qui se limite à une pastorale professionnelle, de façade, juste pour satisfaire un minimum requis. Si l’Évangile perd de sa force d’impact et ne contraste pas avec l’injustice sociale, à quoi bon le lire tous les dimanches à l’Eglise? Il y a toute une foule de gens qui poursuivent leurs passions et leurs idolâtries, au risque de perdre une éternité de bonheur, et ce pasteur / prêtre que fait-il? Le type tout sympa qui part à la rencontre de tous sans discernement? L’organisateur d’événements? Le philanthrope? L’amateur d’art? Lorsqu’une communauté, en celui qui doit la guider, au lieu d’un aiguillon, trouve une figure rassurante qui confirme une vision traditionnelle du monde, ce n’est plus l’Évangile.

 

      Le bon pasteur ne doit pas travailler pour la sécurité du monde (ce que d’autres doivent faire), mais pour son salut. Comme seul Dieu sauve, le vrai apôtre doit continuer sans avoir peur de rien. Il y a quelqu’un qui sait tout: “Soyez sans crainte: les cheveux de votre tête sont tous comptés!” (Lc 12, 7). C’est Lui qui a vaincu le monde!

 

      Amen

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LES OUVRIERS SONT PEU NOMBREUX

Année A - XI Ordinaire (Mt 9, 36 - 10, 8)                                                                                Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger. Il dit alors à ses disciples: ‘La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson’ ”

 

      Une multitude de gens suivaient Jésus sur la route pleine de signes et miracles. Il a multiplié le pain et ceux-là, en toute réponse, voulaient le faire roi en pensant résoudre leur problème alimentaire une fois pour toutes! Il y a ceux qui attendent le messie politique, et ceux qui l’attendent en tant que boulanger! Pourtant, Jésus a réagi avec toute sa sensibilité face à ces gens, car à ses yeux, ils étaient désemparés et épuisés, comme des moutons sans berger. Le texte latin, misertus est eis, est traduit: fut saisi de compassion, mais le grec est plus brut, plus charnel: ἐσπλαγχνίσθη περὶ αὐτῶν, esplangnìste perì autòn, c’est à dire: sentir frémir ses entrailles. C’est le même verbe et le même sentiment que Jésus ressent devant les malades (Mt 14, 14), les foules affamées (Mt 15, 32), les aveugles (Mt 20, 34), les opprimés par les démons (Mc 9, 22),  la souffrance de la veuve de Naïm (Lc 7, 13), la mort de son ami Lazare (Jn 11, 33) …

 

      Tous les évangélistes soulignent ce trait de la personnalité de Jésus: son émotion profonde, même ses pleurs publics. Généralement, les leaders de l’humanité qui sont soutenus et célébrés par les grandes foules, ne manifestent pas ces sentiments-là. Ils ne se soucient pas vraiment des gens, ils s’en servent pour leurs buts, parfois comme chair à canon. Peut être  y a-t-il juste l’un d’entre eux qui a donné la vie pour ses propres gens. De cette émotion de Jésus découle sa décision de choisir douze apôtres parmi ses disciples et de leur donner un mandat. Apôtre signifie précisément: envoyé, et l’Eglise est appelée apostolique parce qu’elle est fondée sur la mission et la prédication des apôtres.

 

      La mission est accompagnée d’instructions précises: annoncer la proximité de Dieu dans le cœur de l’homme (et non ses propres opinions ou paroles de sagesse humaine); guérir les malades (le don de la force de l’Esprit); guérir les lépreux (la réintégration des exclus); chasser les démons (la libération des pensées obsessionnelles) et ressusciter les morts (ouvrir le Royaume aux pécheurs), comme Jésus lui-même  l’a fait. De plus, l’apôtre ne doit pas regarder à son avantage, ni attendre la gratitude des bénéficiaires. Il doit donner gratuitement, comme il a reçu gratuitement. Tous les privilèges du clergé, ainsi que toute discrimination au sein de la communauté, sont exclus dès le départ. L’Eglise est pour l’homme, pas l’homme pour l’Eglise! En plus d’être apôtres, Jésus les appelle travailleurs de la moisson. Cela signifie que la prédication de l’Évangile exige la même attitude que celle de l’ouvrier qui prépare la récolte: les outils sont prêts, le blé est mûr, la récolte est garantie, il faut le faire vite, il n’y a aucune raison de le garder dans les champs, où on risquerait de le perdre, il doit être collecté, amassé dans des granges. 

 

      Celui qui prend la faux ne pense pas à tout le travail accompli, aux difficultés qu’il a rencontrées pour parvenir à la belle saison, et il n’a aucune raison de s’inquiéter pour l’avenir non plus: il ne pense plus maintenant qu’au rassemblement: c’est le temps de la joie! Ainsi, en regardant les foules qui sont au monde, il est facile d’être pris au dépourvu. Les champs se dorent à la moisson, le blé est bon, l’humanité est mature, mais ce n’est pas ça le problème. Le fait est qu’il y a un manque d’ouvriers, et que ceux qui sont là sont peu nombreux, voire vieux et fatigués! Qui pense à tous ces gens? Il faut faire vite! Par où commencer? Il est clair: par la prière! Comme un dur travail est une condition nécessaire pour préparer une bonne récolte, la prière est également indispensable, avant de mettre la main sur la faux, pour être plus nombreux et  pour travailler avec le même sentiment que Jésus!

 

      Peut-être que le paysage n’a pas trop changé depuis la première annonce de l’Évangile. Nous nous trouvons dans une période de confusion, non seulement de la Foi, mais aussi des valeurs fondamentales qui assurent la vie civile. Nous sommes comme un immense troupeau errant, fatigué, sans lumière de vérité. Même aujourd’hui, il y a des foules “désemparées et abattues comme des brebis sans berger”. Que faire? Il n’est pas dit que les apôtres soient nécessairement tous des prêtres: il y a aussi l’apostolat des laïcs, une dimension à redécouvrir. Si les prêtres se font rares, les laïcs auront une raison de plus d’apprécier leur vocation et de se mettre au travail dans le champ de Dieu, qui est l’humanité. 

 

      Il n’est pas non plus normal qu’un prêtre se consacre à plein temps à la culture, à l’enseignement du grec et du latin, à l’archéologie, à la musique ou à la numismatique. Tout ce que les laïcs peuvent faire, qu’on le laisse aux laïcs. Le prêtre doit faire le prêtre, sinon, s’il fait deux métiers, il va les rater tous les deux. Dieu est un, la vie est une, le mariage est un, ainsi que la mission du prêtre: tout doit être organisé autour d’un principe unique d’apostolat, sans divisions, sans voies réservées, sans recoins cachés, sans échappatoires, sinon sa vocation est déchue.

 

      Par conséquent, l’apostolat ne doit pas être mesuré avec la corde, mais avec la sonde. Il ne s’agit pas de poursuivre des saisissants résultats de surface, mais de travailler à l’intérieur. L’apôtre n’a pas à s’inquiéter de la multiplication des branches de l’institution qu’il représente, ni de la promotion de ses catéchismes, de ses livres, de ses théologies! Le Seigneur lui demande quelque chose de plus simple: manifester partout la joie du Royaume, près du malade, du stigmatisé, du maniaque et de ceux qui ont besoin de se racheter! C’est là que le Royaume se manifeste! Voici ce qu’il faut faire pour augmenter les greniers célestes! Voici les ouvriers dont le monde a besoin! C’est ce que les fidèles doivent demander, dans la prière, quand ils demandent un prêtre! Qu’il soit selon le coeur de Jésus, qu’il sache ressentir ses propres sentiments!

 

      Cela signifie que les laïcs doivent ressentir l’apostolat comme une mission qui leur appartient, pour laquelle ils sont impliqués personnellement. Certes, les prêtres sont sujets aux mêmes tentations et aux mêmes faiblesses que les autres hommes, mais c’est un avantage d’être “rempli de faiblesse” (Héb 5, 2), car cela leur permet de comprendre les autres. Essayons d’imaginer une Eglise composée d’hommes purs, parfaits, intègres. Une telle Église aurait des caractéristiques divines, elle finirait par acquérir un poids incroyable. Le résultat serait une société rigide, légaliste et prohibitionniste, il n’y aurait pas de place pour s’amuser non plus. Heureusement, les hommes d’Eglise font les mêmes erreurs que les autres et si nécessaire, ils doivent être jugés par la loi de la même manière que les autres.

 

      Saint Augustin dit: “Celui qui t’a créé sans toi, ne peut te sauver sans toi".  Nous sommes donc responsables de nous-mêmes, et responsables les uns des autres. S’il y a un tel manque de bons ouvriers, c’est à nous tous d’y penser, en commençant par prier.        

 

      Amen

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CHAIR À MANGER

Année A - II Dimanche après Pentecôte, Le Saint Sacrement  (Jn 6, 51-58)                           Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice   

 

 

    “ ‘Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel: si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde’. Les Juifs se querellaient entre eux: ‘Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger?’ ”

       

      Les paroles de Jésus et les perplexités des Juifs s’expliquent dans le contexte de l’économie sacrificielle du Temple de Jérusalem, capitale et fierté de la nation de Juda. Le Temple de Jérusalem était un authentique boucher industriel, et ses prêtres - entre autres - étaient également des bouchers experts. Les dizaines de milliers d’animaux destinés au sacrifice pendant l’année, étaient abattus et vidés de leur sang qui coulait sur l’autel comme une vie offerte à Dieu, tandis que la viande était consommée par les fidèles. Lorsque les Juifs ont entendu les paroles de Jésus, ma chair pour la vie du monde ..., ils ont eu l’idée absurde de penser qu’un homme serait traité comme un animal de boucherie, démembré, écartelé et donné en nourriture à d’autres hommes: une invitation au cannibalisme! Des hommes qui mangent la chair d’un autre homme? Voilà l’expression d’un fou, horrible et dégoûtante.

 

      Mais l’idée la plus scandaleuse était de lier ce banquet sacrificiel absurde à une promesse de vie éternelle, pour la vie du monde, ce qui est une prérogative divine! En plus de l’horreur qu’ils suscitent, ces mots présentent toutes les qualités d’un vrai vrai blasphème. Ce n’est pas la première fois que Jésus irrite profondément ses interlocuteurs, opposant le culte sacrificiel du Temple avec le nouveau culte qu’il est venu établir, mais cette fois il est allé au-delà de la mesure, avec ce langage de boucherie! Les interlocuteurs de Jésus, entendant ces paroles, sont profondément ébranlés et scandalisés, et beaucoup de ses disciples l’abandonnent. Dans la nature, l’être supérieur assimile généralement l’inférieur. Si je plante une salade, la salade assimile les sels minéraux du sol. Si une chèvre s’approche, elle mange la salade et elle l’assimile. Si je mange de la viande de chèvre, elle sera à mon tour assimilée de ma part. Finalement, la mort survient et elle mange tout. Dans le royaume de la nature, la dictature implacable de la chaîne alimentaire est en vigueur: tous mangent, avant de finir de se faire manger. La mort voulait faire la même chose avec le Christ:

 

      “Il arriva que la mort s’approchât du Christ pour le dévorer avec sa sécurité et son inévitabilité habituelle. Elle n’a cependant pas remarqué que la Vie était cachée dans le fruit mortel qu’elle allait manger. C’est ce qui a provoqué la fin de la dévoratrice inconsciente et incontournable. La mort l’a avalé sans crainte, et il a libéré la vie, et avec elle la multitude d’hommes” (1). 

      

      La mort a donc avalé le Christ sans savoir qu’elle avait à faire à la Vie en personne, donc elle n’a pas pu le digérer, elle a dû le vomir comme le fit la baleine avec Jonas. La grande prédatrice a fait une grosse erreur en emmenant le Christ pendant trois jours dans ses grottes! Nous aussi, tôt ou tard, la mort nous engloutira, c’est une étape nécessaire, mais elle ne peut plus nous faire peur. Puisque nous nous serons préalablement nourris de l’Eucharistie, la mort nous trouvera … quelque peu indigestes et nous ramènera à l’immortalité. Un mystique dit que l’Eucharistie est le pain nécessaire pour soutenir le pèlerinage terrestre (le viatique, le pain du voyage, le pain des pèlerins), dont le but est d’entrer dans le Royaume céleste: “Ce pain, ce corps qu’ils auront amené avec eux en partant [de ce monde], c’est ce même qui apparaîtra aux yeux de tous ... [En effet], Jean dit: nous le verrons tel qu’il est” (2). C’est vrai, les matérialistes ont bien raison: l’homme est ce qu’il mange. C’est pourquoi nous nous nourrissons du pain du ciel: pour être nous-mêmes le ciel!

 

(1) Saint Efrem Diacre, Office des lectures, Vendredi de la troisième semaine de Pâques

(2) Nicola Cabàsilas, De vita in Christo 4, 102.107

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DIEU A TELLEMENT ESTIMÉ LE MONDE

Année A - Dimanche après Pentecôte, Sainte Trinité (Gv 3, 16-18)

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle …’ ”  

 

      Si “Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils”, cela signifie qu’Il estime le monde, qu’il estime l’humanité mieux que nous, hommes directement concernés, ne pouvons le faire. Estimer quelque chose signifie être prêt à en payer le prix. Je peux estimer un cheval à partir des dents jeunes et saines qu’il a, mais il est impossible d’ estimer un homme, car au-delà de son alture et de ses performances quantifiables, chaque personne a une dignité inaliénable, quelque chose qui n’a pas de prix. Dieu dit: il y a une humanité à sauver, il y a ‘plus de vie’ à donner. Quel prix suis-je prêt à payer? Voici: j’envoie mon Fils, je fais aussi de lui un homme, il n’y a pas de meilleur moyen ... En fait, la vie d’un homme est la seule chose qui vaut autant que la vie d’un autre homme. S’il y a quelque chose qui peut sauver un homme, c’est un autre homme.

 

      Lorsque la personne prend conscience de sa valeur, elle apprend à connaître sa place dans le monde et la mission qui lui est propre. Sans cette estimation, la vie reste plate, insignifiante, et la personne risque de manquer le but de son existence. Le premier lieu où la personne apprend le concept de sa valeur est la maison, la famille. Quand on vient au monde, les premiers sentiments sont parfois négatifs. La peur, par exemple, accompagne l’être humain de sa naissance jusqu’au sommet de sa réalisation. L’enfant a peur d’être abandonné, peur du noir, de ceux qui élèvent la voix, des monstres ... L’adolescent a peur du sexe opposé et développe des complexes de timidité et d’infériorité, il a  peur de ne pas réussir ou de ne pas être à la hauteur ... Le jeune homme a peur de ne pas trouver un travail, ou s’il a un emploi, il a peur de le perdre ... L’adulte a peur de ne pas parvenir à sa retraite, et les personnes âgées ont peur de la solitude ... Mais les peurs sont comme des fantômes, elles ont besoin de l’obscurité pour agir. Si nous les gardons en vie, dans l’obscurité de l’inconscient, elles prennent le relais. Mais si on les met en lumière, une fois déclarées, elles se redimensionnent, se dissolvent.

 

      Une maison protège, et une communauté qui reproduit la chaleur d’une maison aide la personne à ne pas être vaincue par ses peurs. Un jeune qui se voit valorisé à la maison, peut à son tour cultiver une tendance à estimer les autres en société, et à ne pas succomber à la désorientation lorsqu’il quitte la maison, pour un travail ou un voyage. Une jeune femme qui a appris l’estime de soi, porte dans son cœur l’oracle familial: n’aie pas peur! Qu’il s’agisse d’étudier ou de s’amuser, de souffrir ou de tomber amoureuse, de trouver du travail ou de le perdre, le mot de passe sera toujours le même: n’aie pas peur! 

 

      Et nous, gens d’Église, savons-nous estimer, apprécier? Aimons-nous ce monde au point de vouloir son salut, ou taillons-nous simplement des espaces protégés, une théologie de la clôture? Parfois, au lieu d’estimer les forces, nous retombons dans le syndrome du prophète écrasé. Élie, persécuté par la reine Jézabel qui veut sa mort, se réfugie au pied de l’Horeb, un espace sûr de la montagne sacrée, et s’en plaint à Dieu: il n’y a que moi qui te suis resté fidèle! Mais le Seigneur lui fait remarquer un petit ... détail: dans la ville il y a sept mille autres personnes qui, comme lui, n’ont pas plié les genoux aux Baal! Apparemment, ceux qui se plaignent des autres, c’est eux qui doivent avoir un problème: ils ne savent pas estimer, ils ne savent pas reconnaître, ils se sont trompés de message, ils ont trompé d’Évangile! 

 

      Heureusement, il y a Quelqu’un au-dessus de nos têtes qui sait estimer les hommes, au point de donner son Fils!

 

      Amen

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LA CONVERGENCE DANS L’UNITÉ

Année A - La Pentecôte (At 2, 1-11) (1 Cor 12, 3b-7.12-13) (Gv 20, 19-23)                          Réflexion sur l’Évangile du Dimanche et des Fêtes

par André De Vico, prêtre                          

correction française: correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle?” (la Pentecôte selon Luc) 

      

      “Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit … À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien” (la Pentecôte selon Paul)

      

      “Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit … : ‘Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus’ ” (la Pentecôte selon Jean)

      

      Quel est le moment exact de l’effusion du Saint-Esprit? Les données chronologiques semblent se contredire.

 

      Luc, dans les Actes, fait référence au cinquantième jour après Pâques, en simultanéité avec la Pentecôte juive. Il décrit la descente de l’Esprit avec les traits du vent et du feu qui caractérisent la manifestation de Dieu au Sinaï, où Israël est né en tant que peuple de Dieu, événement qui se reflète maintenant dans la naissance d’un Nouvel Israël, une communauté de foi internationale, la future Église.

      

      Paul, dans ses lettres, voit un Esprit qui construit le Corps du Christ: à chacun un don particulier, pour l’utilité commune! Tout est donné à tous, tous en sont remplis! Chacun a sa propre vocation irremplaçable, son rôle indispensable, son talent inaliénable, sa Pentecôte personnelle!

 

      Jean, pour sa part, concentre les événements décisifs en un seul jour, le premier après le sabbat, c’est à dire le jour même de la Résurrection. Son intérêt est délicieusement théologique, il souligne donc le don de l’Esprit qui a eu lieu le jour de la nouvelle Pâque, celui de la Résurrection  du Christ. 

 

      Augustin dira plus tard que l’effusion de l’Esprit Saint s’est produite au dernier souffle de Jésus sur la croix, avec le tremblement de terre qui a déchiré le voile du Temple, ouvrant l’entrée à un nouveau peuple, indiquant la fin de l’Ancienne Alliance et de début de la Nouvelle.

      

      Il n’est donc pas possible d’établir le moment exact de la descente du Saint-Esprit. La phénoménologie de l’Esprit est imprévisible, inclassable: un rugissement du ciel, un vent qui souffle impétueusement, des langues comme le feu, des manifestations particulières, le souffle ... Le vent est libre, il pénètre partout, il n’a pas de formes, il vient des quatre coins du monde, il remplit tout de lui-même, puis il avance sans jamais revenir en arrière. Il n’y a pas de contrôle du vent, un monopole du vent, qui souffle où il veut et dans des directions que nous ne connaissons pas. Nous pouvons contrôler le prix du sel, de l’or et du pétrole, mais pas le vent. Avec le vent sacré, nous ne pouvons pas être pointilleux, nous ne pouvons pas fixer les heures exactes de son intervention, en effet, c’est la chose la plus anti-spirituelle qui soit: arrêter l’Esprit et le forcer aux rendez-vous établis par nous!

 

      Dans la Pentecôte selon Luc, les croyants étaient tous ensemble au même endroit, les hommes et les femmes, les personnes âgées et les enfants, les jeunes et les vieux, tous unanimes et en accord avec l’invocation de l’Esprit, qui leur confère le don de comprendre, de parler la même langue, de manière à surprendre toute la ville. Il est intéressant de noter que l’effusion de l’Esprit se produit lorsqu’ils sont réunis tous ensemble.

 

      Il y a quelques années, on a commencé à diviser la messe et à rassembler les gens par catégorie. Les groupes de prière ont leur messe, les religieux ont leur messe, les charismatiques organisent leurs exclusives réunions de prière, certains paroissiens qui ne peuvent pas supporter leurs frères de foi vont à la paroisse voisine, d’autres vont dans un couvent parce les moines sont plus spirituels. Il y a quelque temps, l’heure de la messe était même devenue facultative: on pouvait se rendre à la messe du matin des personnes âgées, puis avoir le temps pour d’autres activités; on pouvait également aller à la messe snob de onze heures pour voir le défilé des gens élégants. On a poussé jusqu’à traiter la messe avec un droit de propriété. Même au niveau officiel, on parlait d’une messe des jeunes, d’une messe des familles, d’une messe des malades, etc. A ce rythme, la messe n’unit plus les gens, mais elle témoigne de notre difficulté dans l’emploi commun du temps, elle confirme notre vivisection de la réalité.

 

      Au contraire, le style de l’Esprit s’exprime dans l’unité: les croyants étaient tous ensemble, comme un seul homme, un seul corps! La Pentecôte les rassemble tous! Il faut donc repenser les horaires en fonction d’une rencontre commune, en évitant cette néfaste inflation des célébrations: moins de messes, plus de messe. L’Esprit Saint dans une communauté est comme l’âme dans le corps: il y a différents systèmes, organes, tissus, cellules, réactions chimiques et physiques, mais le centre qui dirige l’ensemble n’est qu’un!

 

      À propos de l’organisme: lorsqu’un agent extérieur (tuberculose, typhoïde, tétanos) nous attaque, nous avons une tumeur. Cet agent peut nous vaincre ou peut être vaincu, c’est comme un match, un jeu que nous pouvons gagner ou perdre. Le cancer, en revanche, ne vient pas de l’extérieur, mais surgit en nous, il est une réaction incompréhensible de l’organisme qui n’a de parallèle avec aucun processus biologique. C’est une cellule, l’une des nôtres, qui était auparavant obéissante aux lois internes, qui a coopéré avec les autres cellules égales, mais qui, à un certain moment, décide de ne plus coopérer. En effet elle les attaque et les détruit, se multipliant d’une manière chaotique, sans aucun rapport avec les vrais besoins de l’organisme, qui devient l’esclave des cellules anarchistes impliquées dans la rébellion.

      

      En fait, comme le dit une grande scientifique, le processus biologique du cancer ressemble à la rébellion de Satan contre Dieu. La cellule rebelle, avant d’être rebelle, était comme Satan avant d’être Satan, elle était une cellule qui collaborait, dans l’obéissance aux lois organiques. Cependant, le chaos est établi là où avant il y avait l’ordre, l’anarchie là où le droit était en vigueur. Nous assistons à “un drame diabolique et fascinant, qui nous affecte beaucoup plus que tout autre processus vital, car il bouleverse notre sens inné de l’ordre et de la loi, qui sont la base de l’Univers tel que nous le concevons, et de notre vie en tant qu’êtres sociaux” (1). Ainsi, lorsqu’un agent de l’extérieur nous attaque, l’organisme met en mouvement des défenses et des stratégies, mais quand il y a une rébellion interne, étrangement notre organisme se tait, il se rend, il ne se défend pas contre Satan. Dans le drame du cancer, il n’y a pas de bataille entre l’attaqué et l’attaquant, mais il y a une remise inconditionnelle. “Les cellules cancéreuses sont comme des personnes désespérées dans la société du corps, elles réagissent de la mauvaise façon” (2). 

 

      Combien de défaillances pour une seule cellule rebelle dans le corps! On peut dire la même chose d’une pensée parasite dans l’esprit, d’un comportement inadapté face à la communauté, d’un manque de respect dans un couple, d’un doute qui s’est glissé dans une vocation déjà consolidée ... Quelles défenses pouvons-nous mettre en place, sinon celles de l’Esprit? Voici donc notre Pentecôte: un transfert de Saint-Esprit en chacun de nous, et sur la communauté dans son ensemble, pour dépasser les frontières qui nous divisent, les ennemis qui nous attaquent!

 

      (1) (2) Cf. Rita Levi Montalcini, “Abbi il coraggio di conoscere”, Rizzoli Bur 2005, pp. 145-7

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L’ORIENTATION DE LA PRIÈRE

Année A - Ascension (Ac 1, 1-11) - ou VII Dimanche de Pâques (Jn 17, 1-11)

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes                

par Andrea De Vico, prêtre                                                         

correction française : Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Jésus leva les yeux au ciel et dit: ‘Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie”.      

 

“Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel”

 

      La prière de Jésus est orientée vers le Père, c’est évident. Puis il monte au ciel en laissant les apôtres étonnés sur terre: deux anges ont dû intervenir pour les sortir de leur état de torpeur contemplative et les appeler à des responsabilités terrestres. 

 

      Les premiers chrétiens, dans le sillage de l’expérience apostolique, ne prieront plus en direction de Jérusalem, comme le faisaient les juifs du monde entier, ni comme le feront les musulmans en direction de La Mecque, mais ils diront: “Maranathà” “Viens, Seigneur Jésus”, se tournant vers le lieu d’où le Seigneur reviendrait, le ciel, l’est, le soleil levant. La direction de la prière a donné lieu à des controverses qui ont conduit à la séparation définitive du christianisme et du judaïsme. La nouvelle Foi chrétienne s’est libérée de la centralité de l’autel juif avec ses rites de sang, et la nouvelle prière liturgique a été déviée en direction du Seigneur qui vient. Sa personne remplace l’autel, déclassé en un simple support pour les offrandes de pain et de vin. 

 

      Puis les églises ont commencé à être construites. Les bâtiments idéaux pour le nouveau culte ont été conçus comme un navire en forme de croix (lignum) pour signifier que, pour avoir le salut dans l’océan tumultueux du monde (et la mer du Web), il nous est offert le sauvetage du lignum crucis, le navire de la croix, et orienter le chemin de l’assemblée chrétienne vers le port définitif du Seigneur qui vient! La liturgie le souligne toujours avec vigueur: nous attendons sa venue!

    

      À partir des années 1700, lorsque les Lumières de la raison voulurent remplacer celles de la Foi, dans le monde catholique il y eut une sorte d’illuminisme fait-maison, et on commença à penser que le culte divin devait servir à construire l’individu et la société. Comme la culture moderne est née dans le but de détacher l’homme de Dieu, la théologie de l’époque a pris soin de légitimer la liturgie en mettant en évidence son rôle fonctionnel. La venue du Seigneur passa au second ordre, en faveur de l’attention portée au peuple. Le culte commença à être limité à un horizon humaniste. 

 

      Après Vatican II, l’idée fantastique est apparue - qui n’est écrite nulle part - que le célébrant, pendant ses fonctions, doit rester constamment positionné en direction du peuple. Il est arrivé que certains prêtres soixante-huitards, pour la frénésie de montrer leur visage au peuple, ont littéralement massacré des autels anciens et précieux. Dernièrement, on a construit des églises et des chapelles conçues pour faciliter les relations sociales d’un cercle d’amis qui se rencontrent, mais c’est faux, il y a d’autres contextes pour ce faire, un bar à vin en ferait meilleur office.

 

      Ainsi, au tournant des Lumières, la communauté a perdu la direction de la prière et a fini par se clore dans un dialogue avec  elle-même. Au lieu de se tourner physiquement et intimement vers Dieu, certains prêtres sont devenus de narcissiques théologiens. Ils se sont placés devant les gens avec des visages sombres et ils en ont profité pour exprimer leurs frustrations, ou bien ils se sont présentés comme des types socio-sympa, pour avancer leurs théories particulières au lieu d’annoncer  l’Évangile. La liturgie a échoué, s’est effondrée, et on le voit bien. En réalité, ce n’est pas la communauté qui est le centre de l’exercice culturel, mais c’est Dieu, c’est vers lui que nous nous tournons! 

 

      Il est étrange qu’un prêtre doive dire la prière eucharistique avec des mots adressés à Dieu et des expressions faciales envers le peuple. Selon l’orientation de la prière, l’assemblée et le président s’adressent  au Seigneur. Si les expressions face au peuple ou dos au peuple, signifient quelque chose pour la mentalité des Lumières,  elles n’ont aucun sens pour la théologie et la liturgie. Dans un premier temps (la Liturgie de la Parole), la position frontale entre les lecteurs-président et le reste de l’assemblée s’explique par le fait que c’est la Parole de Dieu qui revient au peuple. Mais dans un second temps (la Prière eucharistique), il est juste et bon que toute l’assemblée, à partir de celui qui la préside, tourne son cœur (et son corps) vers l’interlocuteur divin.

 

      L’autel ne doit donc pas fermer l’espace ecclésial en cercle, comme à Stonehenge, ou dans un temple de la fraternité maçonnique, ou  comme dans certaines absurdes nouvelles églises rondes, mais il doit l’ouvrir à la liturgie éternelle. Pour Benoît XVI, l’autel est le lieu du ciel déchiré, il est fait pour ouvrir le ciel, non pas pour le fermer. Il serait donc plus logique de célébrer sur un vieil autel appuyé contre le mur que d’en inventer à tout prix un nouveau dans le même presbytère, comme une barrière entre l’humanisme et la transcendance. 

 

      En tout cas, même si nous nous appliquons à l’étude de toutes les églises et liturgies anciennes, nous ne trouverons jamais une définition absolue de la position de l’autel et du célébrant dans la liturgie catholique. Cela signifie que le président n’a jamais de position définie, et qu’il n’a pas à traiter l’assemblée comme si les fidèles étaient un public suspendu à ses lèvres. Le président conscient de son ministère se sent un décentralisé, un déplacé, car en réalité au centre de tout ce qu’il fait il n’y a pas lui, mais il y a la personne du Seigneur qui vient, et ce lieu mystériquement vide sera enfin occupé par lui.

 

      Depuis que le Christ est ressuscité des morts, l’axe du monde est passé du concret solide des religions naturelles (les cercles magiques, les statues qui peuvent être vues et touchées, les autels trempés de sang ...) au chemin instable de l’histoire et de la Foi. L’autel n’est plus utilisé pour les sacrifices d’animaux, il a perdu de son importance, mais il a été requalifié comme symbole de la personne du Christ: il a fait le sacrifice une fois pour toutes. L’ancienne centralité de l’autel s’est déplacée vers la périphérie, le lieu qui rend possible le retour du Christ. À la fin d’une célébration, après avoir hâté la venue du Seigneur dans la prière, nous ne pouvons pas rester sans rien faire, et  une tâche précise en découle pour nous. 

 

      Grâce à une prière bien orientée, au moment où nous venons à l’église pour célébrer les saints mystères, à la recherche de la sécurité solide du centre, nous trouvons en fait les anges de l’Ascension qui ne se lassent jamais de secouer notre torpeur et, comme ils l’ont fait avec les Apôtres, ils nous dirigent vers la ville terrestre, vers nos engagements historiques, pratiques et concrets.

 

      Amen

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JE NE VOUS LAISSERAI PAS ORPHELINS

Année A - VI Dimanche de Pâques (Jn 14, 15-21)                                                                   Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par André De Vico, prêtre                          

correction française: correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : l’Esprit de vérité … Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous … celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui” 

      

      Orphelin est un mot pour qualifier une personne restée seule, privée de l’un ou des deux parents, mais aussi sans guide, sans soutien, sans une raison d’avoir confiance dans la vie ou en d’autres choses similaires. Celui qui souffre de la perte d’un objet vital éprouve un sentiment de solitude perçant, comme s’il n’y avait rien d’autre à espérer, sur lequel pouvoir compter.

 

      À la veille de sa passion, comme un don extrême de son amour, Jésus se soucie également d’anticiper la formation de ce vide. En règle générale, toute personne qui quitte ce monde, laisse toujours quelque chose de significatif: un testament, un héritage, un message, un enseignement. Dans l’héritage de Jésus, il y a bien plus que ce que l’on peut imaginer: la vie intérieure du disciple est entraînée dans l’orbite de la vie divine intime!

     

      Que Dieu soit là ou non, de savoir où il est, et ce qu’il fait est déjà un problème ardu. Il n’y a pas de philosophie ou de religion qui ne parle pas de Dieu, mais en même temps, comme cela arrive dans beaucoup de choses humaines, le discours que nous faisons de Lui est confus, ambigu, approximatif. Notre intelligence a tendance à se faire une idée de Dieu trop semblable à nous-même. Dès que nous essayons de représenter Dieu, nous courons le risque de le réduire à notre stature. 

 

      C’est ainsi que naissent les idoles. Même les concepts que nous nous faisons de Dieu sont des idoles mentales qui ressemblent beaucoup à des figurines en pierre et en plâtre! Même une prière, comme celle du pharisien, peut devenir une forme d’idolâtrie, quand on se met au centre de l’univers et on s’incline devant sa propre image! Cela s’explique par le besoin irrépressible de voir le visage de Dieu, de savoir quelle est son apparence. Chaque fois que nous essayons, nous risquons de tomber dans l’idolâtrie. Alors que faire?

     

    C’est ici que Jésus vient à notre secours. Dans le discours d’adieu de la dernière Cène, il parle de Dieu en utilisant non pas des concepts abstraits, mais en mettant des métaphores et des termes de relation. Jésus parle des nombreuses demeures qui sont dans la maison du Père, d’une place qu’il va nous préparer, d’une mission de l’Esprit, de la certitude que jamais nous ne serons laissés seuls. Cet amour qui circule entre le Père et le Fils, appelé l’Esprit, est communiqué au disciple fidèle! La récompense de cette fidélité consiste dans la manifestation de Jésus envers son disciple. Voici donc le visage de Dieu que nous cherchions: “Celui qui m’a vu a vu le Père” (Jn 14, 9).

      

      En effet, lorsque le disciple a bien progressé sur le chemin du Maître, il n’a pas tellement besoin d’images peintes, de concepts abstraits ou de statues en bois, pour avoir accès à la maison du Père: l’Esprit lui suffit! Ce n’est pas un don difficile, réservé aux âmes privilégiées et lointaines du monde, mais c’est un chemin ouvert à tous: aimer, garder les commandements, vivre dans l’Esprit! La religion, c’est ça! Aussi simple que ça! La grande nouvelle de la page d’aujourd’hui est que Jésus ouvre le temps du Saint-Esprit, qui est le dernier temps du monde, le dernier temps de l’âme!

 

      Lorsque nous parlons de l’Esprit, les exaltations apocalyptiques et les extrémismes spiritualistes de l’abbé Joachim de Fiore (XIIIe siècle) nous reviennent à l’esprit, lui qui a connu une grande importance, une large diffusion dans le monde séculier de son époque et qui se repropose aujourd’hui. 

 

      Joachim était un ascète très respecté, entraîné par une spéculation fervente et imprudente dans l’affirmation dangereuse des trois époques successives de l’histoire: l’époque du Père (dominée par l’Ancien Testament, par la loi, par la chair, par les laïcs mariés), l’époque du Fils (intermédiaire entre la chair et l’esprit, dominé par les clercs) et l’âge du Saint-Esprit (une Église parfaite dans l’Esprit, dominée par les moines).

 

     Joachim croyait que la société, à la fois dans l’État et dans l’Église, était profondément corrompue, et qu’il fallait la détruire, pour favoriser une renaissance définitive. Ainsi naquit l’idée fantastique d’une Eglise spirituelle du futur, en contraste avec le concept officiel d’une cité ecclésiastique de Dieu sur terre. Les charismatiques de Joachim, au nom de l’intériorisation, estimaient pouvoir remplacer les clercs moralement corrompus. Mais la tentation dangereuse d’une prétendue spiritualité pure a entraîné l’utopie dissolvante, la fierté spirituelle, la rébellion ouverte. Si la chasteté est la vertu des anges, il en faut peu pour la transformer en démon de la chasteté.

 

      C’est une leçon à considérer, surtout pour certains charismatiques d’aujourd’hui, qui s’expriment avec un tapage et une agressivité spirituelle de nature à présager un abandon aux misères de la chair. Ici et là, fleurissent des expressions de la vie communautaire et religieuse qui présupposent le mépris de l’Église officielle et hiérarchisée. Au lieu de s’engager dans une réforme réaliste de ce qui existe, de l’intérieur, ces perspicaces gestionnaires spirituels séduisent les familles, les groupes, les consciences, en alimentant le fanatisme religieux. Et lorsque les manipulations, les malversations financières et les abus sexuels des pères fondateurs sont découverts, ces expériences émettent un bruit assourdissant. Pascal dit bien: “L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête” (1)

      

      Quant à nous, demandons-nous si le temps de l’Esprit est vraiment venu, si nous avons été vraiment pris, formés, enflammés par son Don. Qu’est-ce qu’une Église sans Esprit, une Vérité sans Esprit, une Théologie, une Lecture, une Messe, une Vocation, un Mariage sans l’Esprit? Ce sont de simples constructions humaines qui deviennent avec le temps des formalismes, des moralismes, des servilismes, des culturalismes asservissants. Sans l’Esprit, le mariage lui-même peut passer du berceau au tombeau de l’amour. Parfois en adhérant à une Église, en participant à une messe ou en répondant à une vocation, il n’y a pas grand-chose de spirituel!

      

      Là où l’Esprit anime l’Église, l’Amour du Père, transmis au Fils, est partagé au fidèle disciple! Voici le temps de l’Esprit, que Jésus lui-même ouvre maintenant, grâce à ce passage de l’Evangile! Saint Bernard dit:

      

      “[L’Esprit] qui est entré en moi plus d’une fois, ne m’a jamais donné aucun signe de son irruption, ni par la voix, ni par une image visible, ni par aucune autre approche sensible. Aucun mouvement de sa part ne m’a signalé sa venue, aucune sensation ne m’a jamais prévenu qu’il s’était glissé dans mes recoins intérieurs. J’ai réalisé sa présence par certains mouvements de mon cœur: l’évasion des vices et la répression de mes envies charnelles m’ont montré la puissance de sa vertu” (2)

 

      L’Esprit: pas mal, comme héritage!

 

      1) Pascal, “Pensées”, n. 572

      2) Cf. Saint Bernard, “Sermon sur le Cantique des Cantiques”, 74, 6                                                            

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MONTRE-NOUS LE PÈRE

Année A - V Dimanche de Pâques (Jn 14, 1-12)                                                                      Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par André De Vico, prêtre                                                            

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Philippe lui dit: ‘Seigneur, montre-nous le Père; cela nous suffit’. Jésus lui répond: ‘Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe! Celui qui m’a vu a vu le Père’ ”

      

      La première lecture présente des tons d’optimisme triomphant: “La parole de Dieu était féconde, le nombre des disciples se multipliait fortement à Jérusalem, et une grande foule de prêtres juifs parvenaient à l’obéissance de la foi” (Actes 6, 7). Même les prêtres adhèrent à la foi! C’est quelque chose de si inhabituel qu’il faut le mettre en évidence! Cela signifie qu’il est difficile de croire dans le Christ. Alors si un prêtre croit, nous pouvons être sûrs que le Royaume de Dieu avance! Bien sûr, ce sont des prêtres de l’Ancien Testament, nous sommes dans une phase où le christianisme ne se distingue pas du judaïsme. Jésus lui-même et ses apôtres n’ont certes pas cherché à fonder une nouvelle religion, mais se sont placés dans le sillage de l’ancienne tradition.

      

      Le sacerdoce juif, représenté par les descendants d’Aaron et de Lévi, visait à la garde du sanctuaire et de l’autel: “Vous assurerez la charge du sanctuaire et celle de l’autel; ainsi il n’y aura plus de colère contre les fils d’Israël” (Nom. 18, 5). Ce sacerdoce, transmis de père en fils, s’est exprimé dans l’offre de sacrifices d’animaux. Dans les années 70 après le Christ, à la suite de la destruction du Temple, ce type de sacerdoce, qui a duré mille ans, a complètement cessé.

 

      En offrant son sang sur l’autel de la Croix, Jésus-Christ a établi un nouveau sacerdoce, qui à vrai dire s’est résolu par la reprise d’un sacerdoce archaïque, existant avant le sacerdoce lévitique. La lettre aux Hébreux (c. 7) explique le passage en disant que le Christ est devenu prêtre “à la manière de Melchisédech”, un ancien personnage sans généalogie, qui a régné dans les lieux primordiaux qui ont ensuite donné naissance à la ville de Jérusalem. Nous ne savons rien de lui, à part le fait qu’il a offert du pain et du vin “au Dieu Très Haut”, sans avoir besoin de recourir aux droits dynastiques! Comme Abraham lui a payé sa dîme en recevant une bénédiction en retour, c’est un signe que ce sacerdoce archaïque, repris par le Christ, est supérieur au sacerdoce  historico-lévitique!

     

      Le sacerdoce catholique se réfère au Christ, mais parfois on dirait que nous avons exhumé certains apparats, rituels, légalismes et hiérarchies qui ont le parfum de l’Ancien Testament. Il y a des prêtres et des congrégations de prêtres qui, par leur mentalité et leur façon de se comporter, feraient meilleure figure dans l’Ancien Testament que dans le Nouveau.

 

      Quand Philippe dit: “Montre-nous le Père; cela nous suffit”, nous percevons dans l’inflexion de la voix du Christ, un certain regret, une veine de tristesse: “Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe! Celui qui m’a vu a vu le Père”. “Montre-nous le Père!” C’est-à-dire: Montre-nous Dieu! Tous le cherchent, chacun à sa manière. L’hindou à travers la vie ascétique et la libération de l’angoisse. Le bouddhiste à travers le renoncement au désir et la réalisation de l’illumination. Le Juif par l’espérance dans la promesse faite aux anciens Pères. Le Musulman avec foi en un Dieu unique et personnel, auquel il prête obéissance et soumission.

     

      Combien de travail, d’erreurs et de chutes dans la recherche humaine de Dieu! Les hommes, en avançant par leurs propres moyens, voient la ligne d’arrivée. Ils atteignent le château, mais ils trouvent souvent le pont-levis levé. Il faut quelqu’un à l’intérieur pour l’abaisser et ouvrir la porte. Jésus-Christ se présente comme le chemin de Dieu vers l’homme, il est donc le chemin de l’homme pour atteindre Dieu, ce qui nous permet d’entrer.

 

      Il y a des gens qui, naïvement,  parce qu’ils veulent  mettre tous d’accord, ou parce qu’ils traitent le sujet avec une paresse et une superficialité désarmante, disent que toutes les religions sont égales, que toutes les voies sont également bonnes et vraies pour atteindre Dieu. En réalité, cette égalité indifférenciée, en plus de mettre en évidence la terrible ignorance du locuteur, se traduit par un relativisme qui offense et mortifie toute possibilité de compréhension mutuelle. Si tout est bien égal, si une chose vaut l’autre, alors il est inutile d’en parler, tout le monde rentre chez soi sans vraiment avoir compris l’autre.

     

      Une autre grosse erreur est de nous présenter aux autres avec une conviction de supériorité culturelle, le colonialisme de la foi. En réalité, même si nous montrions notre supériorité, avec tous les arguments que nous pouvons élaborer en notre faveur, une telle détermination ne profiterait à personne, pas même aux intérêts de Jésus-Christ, qui veut le salut de tout homme qui s’adresse à Lui. Notre tâche est plus simple: suivre la voie du Christ et la proposer aux autres non pas selon nos idées, mais selon son mandat.

      

      Même la culture chrétienne, avec tous ses monuments et ses systèmes conceptuels, est relative. Elle doit se plier aux besoins de l’Évangile, et non l’inverse. Saint Augustin l’avait déjà déclaré: s’il est vrai qu’il y a plusieurs voies qui mènent à la vérité, il est également vrai que Jésus-Christ est la vérité elle-même qui se fait chemin! “Pour Dieu, c’était peu de donner son Fils pour montrer le chemin; il en a fait le chemin, que vous pouvez parcourir sous sa direction, le chemin que vous pouvez suivre” (1)

     

      La page d’aujourd’hui nous ramène à l’atmosphère dramatique de la veille, au discours d’adieu de la dernière Cène. C’est le soir des confidences:  nous entrons ici dans les sentiments du Christ! Il sait ce qui va se passer, son cœur est triste, mais il invite les siens à surmonter la perturbation des événements qui se profilent. Il ressemble à un condamné en attente d’exécution;  il goûte déjà le verre de la passion, mais il parvient à dire à ses proches de rester calmes, quoi qu’il arrive. Au-delà de la tranquillité apparente du texte, le drame de la Foi émerge. Jésus insiste six fois: gardez la paix malgré l’épreuve!

      

      Nous sommes des disciples du Christ, nous avons reçu la Foi, nous avons pratiqué les commandements, nous avons étudié la théologie et suivi notre vocation. Mais en pratique, on se retrouve toujours à la case de départ, comme Philippe: “Seigneur, montre-nous le Père; cela nous suffit”.

 

      Jésus nous demande de ne pas céder aux perturbations; il nous encourage à persévérer dans la Foi, et nous, en réponse, nous lui demandons quelque chose qu’il nous a déjà donné! Dans notre vie de Foi, nous accumulons nos retards, nos malentendus, et nous entendons la douce réprimande du Maître: si longtemps … et vous ne me connaissez pas?

 

      (1) Cf. Saint Augustin, Sermon sur le Psaume 109

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LA RESPONSABILITÉ PASTORALE

Année A - IV Dimanche de Pâques (Jn 10, 1-10)                                                                    Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par André De Vico, prêtre                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Celui qui entre dans l’enclos des brebis sans passer par la porte, mais qui escalade par un autre endroit, celui-là est un voleur et un bandit. Celui qui entre par la porte, c’est le pasteur, le berger des brebis” 

       

      L’image du pasteur, pour indiquer la fonction du gouvernement, est très ancienne: dans l’Ancien Testament, les chefs politiques et religieux étaient appelés bergers du peuple. Jésus tourne à lui l’ancienne métaphore de manière absolue: il est le bon berger, il est la barrière de protection, il est la porte d’entrée. Celui qui essaie de grimper par endroits et y pénètre secrètement, essayant de passer inaperçu, la nuit, n’est pas un berger, mais un étranger, un abusif, un voleur, quelqu’un qui le fait pour de l’argent. L’Église reçoit la tâche pastorale de Jésus et investit ses ministres dans le mandat pastoral. Nous avons une considération impressionnante de Saint Grégoire le Grand, Pape de 590 à 604:

 

      “La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux … nous ne pouvons le répéter sans une grande tristesse. Il y a des gens pour entendre dire de bonnes choses, il n’y en a pas pour les dire. Le monde est rempli de prêtres, mais on rencontre rarement un ouvrier dans la moisson de Dieu ; nous acceptons bien la fonction sacerdotale, mais nous ne faisons pas le travail de cette fonction … Nous avons glissé vers des affaires extérieures et la charge honorable que nous avons acceptée est bien différente des fonctions que nous exerçons en fait. Nous abandonnons le ministère de la prédication et c’est pour notre châtiment, je crois, qu’on nous appelle évêque, car nous en avons le titre, mais nous n’en avons pas la valeur. En effet, ceux qui nous ont été confiés abandonnent Dieu, et nous nous taisons … nous avons négligé le ministère de notre tâche propre” (Lit. Lect, Samedi XXVII semaine)

 

      Le texte est d’une pertinence et d’une actualité déconcertantes. Il rapporte des choses capables d’envoyer au dépotoir une entière hiérarchie qui se construit sur des bases et des ambitions humaines. Sous le plan de sa subsistance, le berger reçoit ce dont il a besoin quotidiennement, mais si dans l’esprit du pasteur il y a la perspective d’une accumulation de biens et d’argent  pour assurer sa vie et profiter de la retraite, alors l’argent ne sera jamais suffisant. Bien au contraire: il augmentera le jeu de loterie de ceux qui feront la fête après ses funérailles.

       

      Le pasteur malhonnête, issu des affaires terrestres, du commerce charnel et des compromis avec le monde, se limitera à un semblant de pastorale, parfois même pas. Il se déplacera en secret, il tentera de passer inaperçu, il effacera les traces de son passage. Il lèvera une nébuleuse d’événements pour camoufler son comportement anormal, son style pervers. À un certain moment, en fait, il ne se soucie plus des gens qui lui ont été confiés: “que tous fassent ce qu’ils veulent”. À ce point-là, cela veut dire que le pasteur a échoué à sa mission. Est-ce la faute des autres? Ou essaie-t-il - par ces paroles - de légitimer les exigences de sa double vie, en ne demandant qu’à être laissé seul, en paix?

 

      Cependant, cela n’exonère pas entièrement le peuple. Ce n’est pas que les mauvais dirigeants sortent de nulle part comme des champignons non-comestibles: ils surgissent par écrémage, comme le beurre qui sort du lait, et ils nous représentent même dans la méchanceté humaine. Partout où il y a un pasteur mercenaire ou un politicien corrompu, celui-ci vient viennent d’en bas, de la déférence du niveau inférieur qui honore le pouvoir, l’idolâtrant peut-être, en vue de faveurs et de privilèges particuliers. Il y a des moments dans l’histoire d’une communauté où le Seigneur est tellement fatigué de ce peuple, qu’il nomme le pasteur qu’ils méritent, comme pour dire: voyez comment vous êtes faits! Dans la même lecture citée, il est dit que:

 

      “Souvent en effet la langue des prédicateurs est paralysée par leurs [des gens] mauvaises dispositions … c’est par la faute de leurs peuples que les supérieurs s’abstiennent de prêcher. Et que la parole des prédicateurs soit arrêtée par les vices de leurs peuples, le Seigneur le dit à Ézéchiel: ‘Je ferai adhérer ta langue à ton palais, tu seras muet et tu cesseras de les avertir, car c’est une engeance de rebelles’ (Ez 3, 26). Comme s’il disait clairement: ‘La prédication te sera enlevée car, puisque ce peuple me défie par sa conduite, il ne mérite pas d’être exhorté à la vérité’ ”. 

 

      Heureusement, les bons bergers qui viennent nous rappeler comment Dieu est fait, ne sont pas si rares! Bien sûr, la communauté n’est jamais idéale, le troupeau est composé en grande partie de moutons faibles, défectueux, malades, blessés, égarés, perdus ... mais le berger qui agit selon le cœur de Dieu ne s’arrête pas juste pour cela, il ne se résigne pas à travailler dans l’anonymat, il ne se cache pas, mais il fait comme Jésus, il va chercher les malades, pas les personnes en bonne santé!

 

      Les compétences humaines ne sont pas nécessaires pour le bon berger, mais plutôt la sainteté de sa vie. Il n’a pas à être poète, musicien, psychologue, manager, entrepreneur, comptable, bureaucrate, organisateur, animateur ou médiateur socio-culturel: ces choses appartiennent aux laïcs confiés à ses soins. Le pasteur doit simplement être aux côtés de ses fidèles, appelant chacun par son nom, avec une attention saine, avec une attitude vigilante, le bâton à la main pour défendre la foi des agressions extérieures, et une houlette en bois doux pour encourager les personnes qui manquent de motivation. La relation pastorale, en effet, est une relation de réciprocité, comme le dit saint Jean-Paul II: “Le pasteur va essayer d’être proche d’eux, afin de savoir comment ils vivent, ce qui les rend heureux et ce qui dérange leur cœur ... [son ] le souci est de protéger le caractère personnel de la relation. Chaque personne est un chapitre en soi” (1)

  

      Observons l’activité des apôtres. Leur exercice pastoral repose sur quelques points essentiels: l’appel à la conversion, le baptême, la rémission des péchés, l’effusion du Saint-Esprit. Tout cela génère et forme la communauté chrétienne. Et s’il y a une communauté, nous pouvons aussi nous permettre le luxe d’organiser la pastorale dans ses différentes branches et de faire un Synode, par exemple. Après tout, qu’est-ce qu’un Synode, sinon une responsabilité pastorale partagée? En effet, chacun de nous, dans une certaine mesure, a une attribution d’autorité envers les autres: la famille, l’école, l’association, le groupe ... Que faisons-nous? Recherchons-nous nos intérêts, ou ceux des personnes qui nous ont été confiées? Nous sacrifierons-nous à leurs intérêts, ou nous attendons-nous à ce que  soient eux qui doivent se sacrifier pour nous?

            

      (1)  Cf. Giovanni Paolo II, “Alzatevi, andiamo!”, Libreria Editrice Vaticana - Mondadori 2004, pagg. 55-56  

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EMMAUS, ALLER ET RETOUR

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fȇtes                                                                                                        par André De Vico, prêtre    

Année A - III de Pâques (Lc 24, 13-35)                                       

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître …” 

 

      Luc raconte le chemin aller-retour de deux disciples de Jésus qui, après la Pâques tragique de Jérusalem, reviennent fatigués et découragés vers Emmaüs, un petit village proche de la capitale. Ils ont terminé leur pèlerinage, ils vivent à proximité, ils n’ont pas besoin de passer la nuit dans la ville. Il y a un air de tristesse et de démobilisation chez eux. Un troisième homme rejoint le chemin et s’entretient avec eux. C’est le Ressuscité, mais les deux ne le reconnaissent pas parce qu’ils ont une vision trouble, à cause des faits récents et l’expérience dévastatrice du deuil.

 

      Cet étranger qui se joint au chemin fait semblant de ne pas être au courant de l’actualité, pourtant il vient comme eux de quitter la ville ! Est-il possible qu’il ne sache rien de “Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant …” Voici le point: ces disciples avaient cultivé de faux espoirs de puissance, ils s’étaient trompés sur la mission de leur Maître à Jérusalem. Ainsi n’éprouvent-ils désormais que de la déception et de la tristesse! L’étranger les accable à l’improviste, il prend le contrôle de la conversation et il les réprimande sévèrement: “Esprits sans intelligence … Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire?” Ils auraient dû le savoir ! En trois ans de prédication ils avaient été instruits par le Maître lui-même, mais ils n’avaient pas encore compris! 

 

      Malgré tout, le Ressuscité revient à leur rencontre, il les interroge, il les laisse parler, il explique les faits, il dissout les doutes. Les deux se sentent réconfortés et pris par une forte émotion, comme ils vont bientôt l’admettre: “Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures?” Une fois dans le village, ils veulent l’inviter au repas, mais lui se fait d’abord reconnaître, puis il disparaît. 

 

      Le voyage de retour est d’un tout autre ordre: les disciples sont maintenant enthousiastes, fortifiés par la robuste explication des Écritures, impatients d’aller tout raconter aux compagnons restés dans la ville. Personne n’aurait repris le chemin à ce moment-là, le soir, dans le noir, avec le danger des voleurs et des brigands, et les patrouilles de soldats. Un chemin de onze kilomètres qui, à un rythme soutenu, ne nécessite pas moins d’une heure et demie de marche. Il ne leur a fallu que quelques kilomètres pour passer de la ... démission à la mission!

 

      Ce trait de chemin est devenu une parabole magnifique de notre vie personnelle et communautaire. Le chemin d’Emmaüs est notre même chemin d’aller-retour, il est notre même voyage de la foi. Lorsque nous allons, fatigués et découragés par une défaite ou un échec, nous ne voulons rien savoir de plus que de rentrer chez nous, à nos propres affaires, et alors nous prenons le chemin du désengagement et de la démobilisation. 

 

      Il nous est difficile de rester dans ce groupe, dans cette communauté, dans cette Église, il y a des très bonnes raisons pour la quitter, l’abandonner et laisser tant de choses derrière nous ... Pourtant nous continuons à parler de Jésus-Christ en pensant le connaître, un peu comme ces deux-là qui descendaient vers leur village sans savoir qu’ils étaient en train de discuter avec lui en personne, mais ils parlaient d’un Christ mort, enterré, fini! En fait, la vraie raison pour laquelle nous jetons l’éponge et lâchement nous abandonnons le champ de bataille est notre manque de Foi, notre rencontre manquée avec le Ressuscité. 

 

      Bien sûr, nous avons été instruits, nous avons fait le catéchisme, nous avons pratiqué les commandements, nous avons cheminé avec lui, mais peut-être n’avons-nous pas encore compris cette Foi, peut-être ne l’avons-nous  pas vraiment encore acceptée: “Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire?”  

 

      À ce moment-là, l’inattendu se produit: ce Christ marche à nos côtés, il se présente sous la forme d’un voyageur anonyme, sans que nous remarquions que c’est lui. Un peu plus tard, si nous ouvrons notre esprit aux Écritures et nous reconnaissons l’événement de la résurrection, nous commencerons le voyage de retour, en direction des frères de la Foi, pour dire la Foi, pour la partager! Cette Foi qui ressemblait à un poids lourd, est maintenant vécue comme une joyeuse tâche!

 

      À Emmaüs, les deux disciples l’avaient reconnu à la fraction du pain. Attention: pas le pain, mais la fraction du pain. Pas le pain-objet, mais l’action-de-son-partage. Veillons bien à ne pas réduire l’Eucharistie à une récompense pour les bonnes âmes dont le grand souci n’est que d’être en ordre avec les règlements pour recevoir la communion à la messe. Sans partage, l’Eucharistie devient à nos yeux comme un fétiche, comme une idole vide que nous prenons soin de garnir d’un plein de soi, pour cautionner notre sentiment de bonté, pour nous dire à nous-mêmes que nous sommes des gens bien. 

 

      Ce qui constitue l’Eucharistie n’est pas le caractère sacré du pain, mais le geste de son partage, afin que chacun puisse s’en approcher, tout en liant l’Eucharistie à la vie, par exemple en partageant son temps avec une personne découragée et résignée dans son voyage d’aller simple ... ou bien en partageant un repas chaud offert aux pauvres de la ville ... Nous devons donc faire comme Jésus a fait: rencontrer, interroger, laisser parler, dissoudre les doutes, expliquer les faits et puis disparaître, après avoir laissé un mot, un pain ou un vêtement. Après tout, en instituant l’Eucharistie, lui-même a dit : “Faites cela en mémoire de moi” (Lc 22, 19), c’est à dire: faites comme j’ai fait, donnez votre vie comme je l’ai donnée.  

 

      Ne jamais donc se méfier d’une personne qui nous est étrangère, montrant des sentiments d’aversion ou de peur, ou un air d’improbable supériorité. Si nous réagissons mal, c’est parce que la présence de l’étranger nous amène à nous confronter à l’intérieur de nous-mêmes, et nous n’aimons pas cela. Le premier contact n’est donc pas immédiat, cependant si on s’arrête pour l’écouter, on se rend souvent compte que l’étranger connaît des choses bien mieux que nous, il a un diplôme, il est même porteur d’une authentique révélation! Parfois l’étranger est le Christ lui-même, qui s’improvise comme un compagnon de voyage!

 

      Amen

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LE PREMIER JOUR APRÈS LE SABBAT

Année A - II Dimanche de Pâques (Jn 20, 19-31)                                  Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par André De Vico, prêtre                          

correction française: correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : ‘La paix soit avec vous!’ ”

      

      Les disciples sont bouleversés, tout s’est passé en quelques jours: l’entrée triomphale dans la ville, la capture dans la nuit, un procès inéquitable, une voie douloureuse, une mort ignominieuse et un enterrement en toute hâte, dans l’imminence de la Pâque juive. Puis le silence de la tombe et la difficile recomposition du groupe. Le lendemain de la fête, tôt le matin, il fait encore nuit, Marie de Magdala découvre le sépulcre vide. Elle voit le Ressuscité et le dit aux disciples, qui sont encore plus déconcertés. Il y a toujours une femme pour le courage des premiers pas! 

 

      Une mauvaise journée pour le groupe: ils passent le reste du temps enfermés, ils étaient Galiléens et étrangers à Jérusalem, ils craignent donc les représailles de ceux qui ont tué Jésus. Enfin, le soir, eux aussi ont la vision du Ressuscité! La scène se répète huit jours plus tard, toujours enfermés dans la maison, toujours intimidés, le même salut de la paix, la même invitation à reprendre confiance. Une poignée de gens sur lesquels Jésus souffle son esprit et offre sa paix. C’étaient des hommes de métier, des pêcheurs laïcs, des gens pas du tout experts en choses sacrées. Pourtant, douze auront suffit, pour changer le monde !

 

      Aujourd’hui, il y a des prêtres qui se plaignent des églises de plus en plus vides, et communiquent ainsi  un sentiment de frustration finissant par paralyser même les braves fidèles qui sont restés. Et il y a des chrétiens qui vont à la messe avec le syndrome des survivants, en essayant  d’échapper à monde hostile, comme les apôtres réfugiés à huis clos dans la chambre haute.. Pendant ce temps, le Seigneur vient et dit: N’ayez pas peur, allez! “De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie”.

 

      L’Église naît de la Résurrection: si nous nous réunissons encore aujourd’hui, c’est pour écouter l’enseignement des Apôtres, pour mettre en commun les biens, dans la fraction du pain et dans la prière persévérante. La persévérance implique que la vie du chrétien n’est pas la vie d’une saison ou l’expression d’un moment privilégié. Il y a des chrétiens qui pensent avec nostalgie:  quand je chantais à l’église ... quand je faisais partie de l’action catholique ... quand je servais la messe (et je faisais des mauvais tours au curé) ... Et puis?  Est-ce là toute l’expérience de la Foi? Il n’y a pas d’autre chose à retenir?

 

      Thomas est appelé: Didime, c’est-à-dire jumeau, double, avec l’implication d’un concept négatif, comme pour dire: double face. Il est un disciple de Jésus, mais c’est lui qui dicte les conditions. Au lieu de faire confiance et de donner du crédit au récit des dix autres, il a tendance à faire prévaloir son opinion personnelle. En fait, la grande majorité des fidèles actuels sont comme lui: ils sont plus des commentateurs que des fidèles: je pense, je crois, je dis. Thomas n’est pas constant dans la fréquentation de la communauté, mais lorsqu’il est présent, il fait sentir son poids. Tout comme ces bons chrétiens qui revendiquent le droit d’avoir leur mot à dire, mais qui ne sont plus présents quand il s’agit de retrousser leurs manches. Thomas est un symbole de duplicité et d’ambiguïté dans la vie de Foi. Ce n’est pas un honneur de se comparer à lui. Dès que Thomas voit et reconnaît le Ressuscité, il est réintégré dans la communauté de Foi.

 

      Dans l’Église il y a des peurs, des fermetures, des fêlures, des défections, des absences, des abandons ... mais c’est là que le Ressuscité se fait présent. L’Evangile d’aujourd’hui en dit long sur les communautés qui se replient sur elles-mêmes par peur des menaces du monde extérieur,  incapables de soutenir des initiatives vitales ou paralysées par une attitude défensive. Une telle communauté figée doit s’élever: Jésus seul peut accomplir le miracle et mettre la paix à la place de la peur! C’est là que commence la mission!

 

      Le sacrifice de Jésus a été consommé en dehors de l’espace sacré du Temple, en dehors de la ville, sur la colline du Golgotha. Et encore: tout cela s’est passé le vendredi, en dehors du jour sacré du sabbat, pour ressusciter et réapparaître le lendemain. Il semble que Jésus ait voulu dribbler la sphère du sacré, afin de sanctifier tous les lieux et tous les temps, donc chaque lieu et chaque temps est bon pour célébrer la Résurrection, comme nous le faisons chaque semaine de l’année et chaque jour de la semaine. En effet, la messe que nous disons chaque jour est la même messe que nous disons à Pâques!

      

      Tous les temps et lieux sont donc attribuables à l’événement de la Résurrection! Bien sûr, il y a les rythmes du temps liturgique, les différentes lectures, les différents degrés de participation, les différentes étapes de la vie (baptême, mariage, funérailles), mais cela ne signifie pas qu’une messe vaut plus qu’une autre: cela veut dire que la Résurrection imprègne la vie sous tous ses aspects. Lorsque nous célébrons l’Eucharistie le soir, nous sommes dans le Cénacle. Lorsque nous la célébrons l’après-midi, nous sommes devant le Calvaire. Lorsque nous la célébrons le matin, nous sommes dans le jardin de la Résurrection.

 

      Les annotations chronologiques de l’Évangile sont précieuses: dans les deux cas, Jésus apparaît à ses disciples le premier jour après le sabbat, le premier jour de la semaine. A partir de là, les chrétiens prendront l’habitude de se rassembler pour la prière commune en ce jour qui sera appelé plus tard dies dominica, le jour du Seigneur (Dominus), le premier jour après le sabbat!

 

      Amen

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L'OCTAVE PASCALE: VERS LA CHRISTOGÉNÈSE

Année A - Résurrection du Seigneur (Jn 20, 1-9)                                                                     Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts”

 

      L’acte d’entrer dans un sépulcre est symbolique. Parfois le sépulcre est en nous, c’est nous: deuil, séparation, abandon, fin de bonnes amitiés, manque de communication ... fermeture, égoïsme, arrogance, abus, violence, manipulation, indifférence ... La foi en la résurrection change tout: dans une situation de mort, elle nous permet d’activer le germe d’une nouvelle vie! Hier soir, nous avons vu le cosmos sortir du chaos. À un certain moment, dans l’histoire de la création, voici le grand exploit de l’Univers, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre: l’homme, doté d’un cerveau et d’une conscience capable de dire: j’existe! Cette composition fantastique a un nombre: 100 milliards de milliards de milliards de quarks (10 puissance 29). Pour faire cette merveille, il a fallu 13, 4 milliards d’années. Pour dire: j’existe, nous avons attendu que tous ces quarks, déjà présents à l’origine de l’Univers, s’associent en atomes, puis les atomes en molécules, puis les molécules en acides aminés, puis la vie est venue, l’évolution du vivant et ainsi de suite. En fait, le corps humain est fait du même matériau que les étoiles, et nous sommes en fait composés de poussière d’étoile. L’univers entier est impliqué dans cette évolution, l’être humain est le fils de ce cosmos. Pour donner la possibilité à 100 milliards de milliards de milliards de quarks de se joindre à une action globale et de pouvoir dire: j’existe, cela a pris 13, 4 milliards d’années, mais il y a du avoir une erreur, quelque part, dans ce compte. Tout cet effort pour faire un être intelligent, et que fait cet être? Il utilise son intelligence pour produire des outils d’autodestruction et de mort!

 

      Peut-être que le péché originel - exprimé de façon laïque - consiste en ceci: l’Univers a tout fait pour produire la merveille que nous sommes, et nous ne pensons à rien d’autre qu’à nous détruire et détruire l’environnement dans lequel nous vivons! Il semble que l’intelligence soit un cadeau empoisonné ou une mauvaise plaisanterie du destin. Mais peut-être, plus simplement, que l’intelligence est un test que l’être humain doit faire pour avoir une nouvelle chance de grandir. En fait, nous avons tout ce qu’il nous faut  pour surmonter la crise, même si rien ne garantit le résultat. Notre civilisation doit passer un examen de maturité dont le thème peut être énoncé en ces termes: “La complexité, pour l’être humain, est-elle viable?” Pourrons-nous mieux exploiter les ressources de la nature, ou bien allons-nous nous auto-détruire avec nos guerres, nos armes, notre industrialisation? (1) Ce test ressemble à l’épreuve d’Adam dans le paradis: tout est à toi, mais sache reconnaître la limite!

      

      Nous avons fait un chemin à partir des couches les plus sombres de la matière, nous avons traversé le monde inorganique et organique pour arriver à la conscience. La formation du cosmos prépare celle de la vie, et la formation de la vie prépare celle de la conscience, mais ce n’est pas tout : il y a un pas de plus à franchir. Les anciens poètes, philosophes et naturalistes avaient remarqué qu’il y avait quelque chose de divin en nous, quelque chose qui attendait d’être achevé, et ils ont appelé cela: la divinisation de l’homme. Certains auteurs modernes l’appellent le transhumanisme, mais c’est une dérive aliénante, une nouvelle édition du péché originel, un malentendu colossal qui est à la base d’un nouvel esclavage et de nouvelles terres à libérer. La théologie biblique ferme l’anneau Création-évolution-divinisation avec un dernier et suggestif concept de Christogénèse. Il s’agit de la formation du Christ en nous, c’est à dire de notre image d’enfants par rapport au Père. Nous sommes appelés à devenir des fils dans le Fils, suivant le prototype parfait: Jésus ressuscité, qui signe la victoire du cosmos sur le chaos!

 

(1) Hubert Reeves, “L’Univers”, collection “A voix haute”, Editions Gallimard, 2009

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SAMEDI SAINT: LA TERRE D’ADAM

Année ABC - Samedi Saint                                                                                                       Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                                                                        correction française: Nicolas Donzé, toxicologue

 

 

      “Ô nuit où le Christ, brisant les liens de la mort, s’est relevé victorieux des enfers!” (du Missel Romain, Exultet)     

       

      0) Monition initiale 

     

      Samedi saint, le Christ est sous la terre, tout est silencieux, le seul jour de l’année où la Liturgie est silencieuse, dans toutes les Églises du monde il n’y a pas d’acte liturgique, un grand silence théologique s’impose. Dans la cellule la plus profonde du Royaume des morts, lieu souterrain, à cet endroit que les anciens appelaient Shéol, Hadès, Inferos, il y a le Premier Homme, Adam, qui attend l’événement. Avec la Lucernaire, nous fixons notre attention sur cette lumière: c’est la lumière du Christ qui se révèle dans l’Hadès, le lieu obscur par excellence: A- (v) id = je ne vois pas, je suis dans un lieu dépourvu de vision.

      

      1) Monition à la première lecture: Gen 1, 26-31 

      

      L’acte créateur de Dieu est une Pâques de création: les choses qui passent du non-être à l’être, d’une condition de non-existence à l’existence. La création du monde prépare la création de l’homme. Mais le péché d’Adam a introduit une profonde distorsion par rapport à la création, par laquelle la terre elle-même de Mère est devenue le Sépulcre des êtres humains.

 

      2) Monition à la deuxième lecture: Gen 22, 1-18 

      

      Dieu choisit Abraham pour étendre sa bénédiction à tous les peuples de la terre. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que Dieu réalise un pacte avec un homme, se présentant comme le seul Dieu. Dieu se montre comme celui qui ne veut pas du tout des sacrifices humains, mais l’obéissance de la foi! Depuis Abraham, le prix du sang ne compte plus, mais la foi. Mais les hommes ont mis quelque millénaire à le comprendre …

 

      3) Monition à la troisième lecture: Ex 14, 15 - 15,1  

      

      Avec Moïse, le peuple d’Israël passe les eaux de la mer et quitte l’Égypte, en direction de la terre promise. C’est une Pâques de libération. L’idée de liberté est toujours liée à l’attente d’une terre que seul Dieu peut donner, pour vivre dans la paix et la prospérité.     

 

      4) Monition à la quatrième lecture: Is 54, 5-14 

      

      Après le déluge, Dieu a juré de ne plus jamais secouer la terre pour la corruption du cœur humain. Il veut que la terre devienne un jardin, que ses enfants héritent de la prospérité de leurs pères, que les villes soient construites avec des matériaux précieux extraits des entrailles de la terre. Le processus de la technologie est légitimé.

     

      5) Monition à la cinquième lecture : Is 55, 1-11

      

      Dieu assure que, tout comme la terre ne manquera jamais d’eau qui irrigue les sillons, il en va de même pour les hommes: il y aura toujours un mot qui fructifiera et produira une véritable humanité.

 

      6) Monition à la sixième lecture: Bar 3, 9-15. 32, 4,4 

 

      Suivre des chemins contraires à ceux de Dieu et écrire une loi différente de la sienne, c’est affronter une mort certaine, c’est comme retourner aux enfers.

     

      7) Monition à la septième lecture: Ez 36, 16.17a 18-29 

      

      Quand l’homme commence à vivre et à prospérer dans la terre promise, il oublie facilement Dieu et suit les idoles de son cœur, jusqu’à ce qu’il devienne comme eux, de bois, de pierre, sans vie. Encore une fois, Dieu, par la prédication prophétique, promet une nouvelle Pâques, cette fois de type psychologique: il changera le cœur de pierre en cœur de chair, le libérera de sa lourdeur, le remplira de son esprit. 

 

      8) Monition à l’Épître: Rom 6, 3-11  

 

      Paul découvre une relation profonde entre les deux figures du Premier Adam et du Dernier Adam, Jésus-Christ, unies par la condition humaine, mais aussi opposés: “Car, la mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. En effet, de même que tous les hommes meurent en Adam, de même c’est dans le Christ que tous recevront la vie” (1Cor 15, 21-22). Les deux sont le principe de la solidarité universelle: dans la mort l’un, dans la vie l’autre. 

 

      9) Brève homélie à l’Évangile: Mc 16, 1-7

      

      Pour Adam, le temps du sépulcre peut sembler long, mais aux yeux de Dieu, la descente du Rédempteur dans le royaume des morts est proche. Nous aussi, en annulant nos paramètres temporels dans la célébration de ces événements, pouvons dire que tout cela se passe sous nos yeux. Peu importe où et quand cela s’est produit, car tout cela se répète en nous, ici et maintenant, sacramentellement, parce que nous sommes faits de terre, de la même pâte qu’Adam. En fait, la Liturgie parle dans le présent de choses qui se sont déjà produites dans le Christ, mais qui ne se sont pas encore produites en nous.

 

      Adam ne doit rien faire d’autre que de patienter avec confiance, en attendant sa justification. Je dois donc aussi être patient, accepter l’expérience de la mort et le passage du sépulcre. Je le ferai avec le Christ, ou plutôt: c’est Lui qui le fera avec moi, il l’a déjà fait. Si le temps physique paraît lent et inexorable, pour le temps théologique c’est une bagatelle: ma Résurrection est maintenant!

 

      “Jésus Sauveur, dans le profond silence de la terre que je suis, j’attends, moi aussi, ma libération. Cela semble une éternité, mais pour la foi que j’ai envers toi, c’est comme si c’était déjà fait!”

 

      Amen

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VENDREDI SAINT: LE SYNDROME DU MESSIE VAINCU

Année ABC - Vendredi Saint (Gv 18, 1 - 19, 42)                                                                      Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Et Pilate leur déclara: ‘Voici l’homme’ ”

 

    Regardons la courte parabole vécue par Jésus: trente ans de vie privée, puis trois ans de vie publique, il n’y a pas de proportion. Une très courte durée de mille jours de vie. Trois ans, c’est peu et rien dans la vie d’un homme, mais ce sont les jours qui ont changé l’histoire. Regardons le style si improductif de la vie publique de Jésus: nous le voyons en compagnie des classes sociales inférieures, dans une controverse aussi épuisante qu’inefficace contre différents adversaires. Avec toutes les preuves qui auraient pu créditer sa parole, il semble qu’il n’ait vraiment pas convaincu un grand nombre de personnes et qu’au moment décisif il ait même été abandonné par les siens. Puis son étrange rapport au temps: beaucoup de prière et si peu d’action, mis à part certains événements soudains et singuliers. Nous le voyons entraîner une foule désordonnée, presque comme un agitateur social. Même par rapport à l’espace, Jésus a bougé très peu. Il a dit qu’il n’était venu que pour les brebis perdues d’Israël, à l’exception de quelques rares intrusions au-delà de la Palestine. Si peu de temps, en si peu d’espace!

 

      Il s’est battu pour la justice, mais a été exécuté. Il aimait les siens, mais l’amour déclencha une violence meurtrière: “Ils m’ont haï sans raison” (Jn 15, 25). Le mystère du mal! Qui d’entre nous peut dire n’avoir jamais été touché par le mal? Qu’est-ce que le mal? Toujours dans les lamentations du Vendredi Saint: “Mon peuple , que t'ai-je fait, et en quoi t’ai-je causé de la peine? Réponds-moi”. Dieu lui-même ne comprend pas le mal, ne comprend pas le péché, ne comprend pas ce qu’est le mal choisi, désiré, commis. Notre époque a été marquée par deux guerres mondiales et l’expérience des camps de concentration. Ce fut une véritable descente aux enfers. Il semble que Dieu soit resté silencieux et que Christ n’ait pas sauvé. La conscience du XXème siècle est la conscience de la défaite. Nous avons vécu un mal total, nous en avions une perception si directe que nous pouvions le fixer dans les yeux de l’adversaire. Un sentiment qui peut être décrit comme le syndrome du Messie vaincu.

 

      Le syndrome du Messie vaincu signifie que le mal reste dans le cœur humain, même dans celui des baptisés, même dans les structures publiques et religieuses. Quiconque fait un examen sérieux de conscience s’en rend immédiatement compte: je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je ne veux pas! Toutes ces églises, tous ces sacrements, toutes ces prières ... et parlons encore de la demeure de la Sainte Trinité dans l’âme du chrétien, avec tous les dons de grâce et nos bonnes intentions ... mais le mal s’installe toujours, continue de dominer une bonne partie de notre vie. L’ambiguïté du signe de la croix demeure: nous pouvons légitimement ressentir des sentiments de honte, de victoire ou de défaite. Avons-nous gagné? Avons-nous perdu? Avons-nous oublié? Qui pourra le dire?

 

      La croix de Jésus signifie que le mal ne peut pas être vaincu directement avec ses propres armes: le mal contre le mal. Le mystère du mal est dans le monde, le monde est son terrain, il ne peut pas être éradiqué en utilisant ses propres systèmes violents et sans produire une plus grande violence. La violence ne convertit pas les méchants, elle n’a pas le pouvoir de les rendre meilleurs, plus justes, plus humains. La violence ne sauve et ne sert à personne, pas même à ceux qui la commettent. Si l’on regarde ce peu de temps et ce peu d’espace vécu par Jésus:  trente ans de vie privée, trois ans de vie publique, trois jours de passion et trois heures d’agonie, on se rend compte - comme le dit Paul Claudel  - que cet étrange Messie perdant n’est pas venu pour supprimer la souffrance, encore moins l’expliquer: il est venu la remplir de sa présence. Sa croix nous apprend à vaincre le mal par le bien, à tromper le mensonge par la vérité, remplacer la mort par la vie!

 

      Amen

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JEUDI SAINT: LE SIGNE DE LA VEILLE

Année ABC - Jeudi Saint (Gv 13, 1-15)                                                                                    Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout”

     

      Dans l’ancienne civilisation pastorale, La Pâque était un simple rituel de départ à la veille de la migration annuelle: du sang était versé sur les piquets de la tente pour chasser les mauvais esprits, un repas rapide était consommé comme préliminaire au voyage plus loin, vers de hauts pâturages. Lorsque les Juifs ont quitté l’Égypte, ils l’ont fait comme un rituel de transhumance: ils ont taché les portes de leurs maisons avec le sang d’un agneau et ils ont mangé un repas frugal à la hâte, étant donné le départ précipité au milieu de la nuit. Le sang a été placé sur les montants en signe de reconnaissance pour l’Ange exterminateur qui, passant devant une maison juive, l’aurait épargnée de la plaie réservée aux familles égyptiennes. Pesah, d’où Pâques, signifie passer par-dessus, avancer, et en fait l’Ange de la mort a passé par-dessus les maisons des Juifs, leur épargnant le deuil des premiers-nés.

 

      Le repas de la veille du voyage était très simple: pain sans levain et herbe amère, car ce soir-là, à cause de l’excitation du départ, il n’y avait pas le temps de laisser lever le pain. En fait, pour ceux qui doivent voyager, la nourriture ne doit pas être volumineuse et les petits pains sans levain sont plus faciles à transporter. Dans cette circonstance, sous la direction de Moïse, se produit l’événement qui fonde l’histoire nationale et religieuse d’Israël: la libération de l’esclavage de l’Égypte et le passage de la mer Rouge. Ainsi, vers 1300 av. J.C. Israël est né en tant que peuple de Dieu.

      

      Le dernier repas en Egypte a été ensuite ritualisé avec un ordre d’itération précis: “Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel: d’âge en âge vous la fêterez” (Es 12, 14). Le signe du repas a été ordonné à un avenir lointain, pour donner aux générations futures la possibilité d’être à nouveau présentes à l’événement fondateur. Aujourd’hui encore, lors de la célébration domestique traditionnelle de la Pâque qui a lieu chez les Juifs pratiquants, le plus jeune fils demande à son père: “Pourquoi cette nuit est-elle différente de toutes les autres nuits?” Le père répond par l’admonition du Rabbi Gamaliel: “Génération après génération, chacun est obligé de se voir comme étant lui-même sorti d’Egypte … Ce ne sont pas seulement nos pères que le Saint a rachetés - béni soit-il! - mais c’est nous aussi qu’il a racheté avec eux” 

      

Une célébration de la Pâque implique donc trois éléments constitutif: l’événement fondateur non reproductible (le passage de la mer Rouge, la libération), le signe prophétique de la veille (le sang de l’agneau sur les montants de la porte le dernier repas avant de partir), et l’ordre de réitération du signe prophétique (l’actuel repas de la Pâque, qui se répète de génération en génération).

      

      Jésus est un Juif qui célèbre sa Pâque à la manière hébraïque, mais qui introduit une nouveauté capitale, et quelle nouveauté! Le premier Testament (Document), paraphé de sang animal, est remplacé par une nouvelle Copie, écrite avec son propre sang! Le contenu du Testament est toujours le même (Réconciliation et Communion avec Dieu), mais c’est le garant qui a changé: au lieu du sang animal, la personne elle-même du Fils de Dieu!

 

      La Pâque personnelle de Jésus présente la même dynamique que la Pâque juive traditionnelle: on reconnaît facilement l’événement fondateur non reproductible (l’immersion dans la mer de la mort), le signe prophétique donné la veille (ce pain est mon corps, ce vin est mon sang), et l’ordre de réitération du signe prophétique (vous ferez cela en mémoire de moi, un ordre donné aux disciples présents et futurs).

 

      Le rôle du signe prophétique de la veille est très important. Il n’est plus possible pour les Juifs de rentrer physiquement et de traverser à nouveau la mer en compagnie de Moïse. Même pour nous, il n’est plus possible d’être physiquement présent au sacrifice du Calvaire, qui a eu lieu dans un lieu et un temps historiquement défini. Le signe de la veille nous donne la possibilité de nous présenter à nouveau à l’événement fondateur! La répétabilité du rite se reflète dans la non-reproductibilité de l’événement fondateur. Alors que nos pieds physiques sont encore dans l’église, les pieds théologiques nous amènent là, au Calvaire! Grâce au signe de la veille, le signe du pain et du vin, je peux moi aussi m’associer à la mort et à la résurrection de Jésus! En le regardant comme on regarde l’agneau de Pâques, je peux dire: Lui, c’est moi! Moi, c’est Lui! En fait, moi aussi, comme le Juif averti par le père de famille, je suis désormais obligé de me voir comme étant effectivement monté au Calvaire, en croix avec lui!

 

      Ici, nous comprenons également la différence entre mémoire et mémorial. La simple mémoire est un fait affectif, psychologique, culturel, folklorique. Une Via Crucis, par exemple, n’est qu’une belle représentation qui touche notre sensibilité, elle peut être proposée en termes de spectacle, de théâtre, d’imagination ou de mémoire photographique. Elle est émouvante, mais elle n’a pas le pouvoir de toucher l’événement fondateur. Le mémorial, en revanche, est plus complexe: l’ordre de réitération donné par Jésus (vous ferez cela en mémoire de moi), grâce au signe de la veille (le pain et le vin), a le pouvoir de nous re-présenter à l’événement non reproductible (passion, mort et résurrection).    

     

      Avec la bénédiction annuelle de la famille dans les maisons, nous n’utilisons certainement pas le sang d’un agneau pour confondre les mauvais esprits ou détourner le cours de l’Ange de la mort, comme dans l’ancienne civilisation pastorale:  l’eau bénite que nous utilisons, puise dans le pouvoir du  Baptême,  la force de lutter contre l’esprit du mal et contre ce qui divise et empêche la paix dans nos familles.

 

      De même - qu’on le dise aux gens qui ne viennent à l’église que pour les enterrements et les anniversaires de décès - la formulation messe des morts est banale, impropre: elle remonte à une époque où la messe était comme un bien de commerce. La liturgie n’est pas faite pour encourager le deuil, mais l’espérance; pas la mort, mais l’attente de la Résurrection! Cette vie n’est qu’une veille de la vraie vie, la vie à venir, la vie du Ressuscité!

 

      Amen   

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LA COMPRÉHENSION DU MYSTÈRE PASCAL

Année ABC - Jeudi Saint (Gv 12, 16)                                                                                       Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes             

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française : Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Cela, ses disciples ne le comprirent pas sur le moment; mais, quand Jésus fut glorifié, ils se rappelèrent que l’Écriture disait cela de lui: c’était bien ce qu’on lui avait fait”      

 

      Sur le moment, les disciples ne comprirent pas le sens des derniers événements concernant Jésus, mais ils se souvinrent seulement après du sens de cette semaine si sombre et magnifique. Peut-être que nous aussi, après deux mille ans d’histoire et de nombreuses années passées à célébrer Pâques, nous nous trouvons dans la même situation de non-compréhension. En Espagne et dans le sud de l’Italie, il y a des événements folkloriques qui attirent des grandes foules de touristes: la soi-disant passion vivante. Peut-être ont-ils inventé ce laid néologisme par analogie avec la crèche vivante qui est mise en scène à Noël. Ce sont des choses qui se font en hommage à la tradition, mais qui au bout d’un certain temps tombent dans un mécanisme banal de folklore ou de festival de village.

 

      Dans les pays du Nord, à partir du XVIIe siècle, un genre musical appelé Oratorio (équivalent sacré du mélodrame profane) s’est développé pour donner une forme musicale cultivée à l’événement qui a marqué le cours de l’humanité: la Passion du Christ. Le résultat est une histoire passionnante et fascinante, à laquelle les spécialistes consacrent une écoute et une lecture attentives d’une extrême rigueur philologique. Mais aussi dans ce cas - à une échelle différente - on obtient le même résultat qu’un festival de village: ces scènes suscitent beaucoup d’admiration et beaucoup d’émotion, mais le spectateur n’est pas touché par l’événement salvifique. Il ne voit pas l’intérêt d’y participer  à l’endroit qui y est inhérent: la Liturgie. Même la Via Crucis qui se déroule dans les rues du village le Vendredi Saint peut faire office d’écran qui entrave la célébration du Mystère de Pascal. Les gens sont heureux de venir en masse pour répéter un rituel ou admirer une mise en scène, et se sentir émus par une tragédie, mais ils ne ressentent même pas le besoin d’approcher les vrais Mystères célébrés dans la Liturgie. 

 

      Cependant, il faut aussi admettre que la Liturgie, dans sa version dominicale et fériale, est également une action à haut risque. Si on n’y fait pas attention, les acteurs de la liturgie (président, ministres et assemblée) finissent par devenir des marionnettes d’eux-mêmes, comme cela se passe au théâtre avec des acteurs qui épousent une forme idéale et répètent toujours la même. En fait, je pourrais participer à une Liturgie les yeux ouverts, mais sans trop comprendre. Je pourrais me présenter avec trop de préconceptions, d’inquiétudes ou de pensées passionnelles qui obscurcissent la perception de ce qui se passe dans le Mystère: la Messe a échoué, allez en paix!

 

      Et cela  se passe comme cela: il y a trop de monde à Jérusalem, il y a trop de monde à l’Église lorsqu’un événement artistique ou folklorique intrigue les gens. Nous organisons beaucoup de choses, mais nous le faisons par intérêt, sans chercher le Royaume de Dieu. Nous ressemblons un peu à ces disciples qui pour le moment,  ne comprennent pas la portée des événements, bien qu’ils aient eu à traiter avec Jésus en personne, pendant trois ans, au coude à coude! 

 

      Si, en revanche, nous y participons attentivement, la Liturgie nous donnera de temps à autre les réponses que nous cherchons: pourquoi vivre et travailler? Pourquoi, naître, souffrir et mourir? Que faut-il espérer? Le chrétien conscient sait qu’il a été baptisé par le sang vivant du Christ, la nuit de Pâques. Le chrétien ne célèbre pas une passion vivante, mais le Mystère pascal. Sommes-nous prêts à servir, comme le Seigneur nous le demande? Et si quelqu’un veut aller voir le spectacle annuel d’une passion vivante, qu’il se rende en Chine, en Syrie ou en Egypte, pour voir ce qu’est  la vraie souffrance des chrétiens!

                

Amen

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LE PREMIER RÉFÉRENDUM DE L’HISTOIRE

Année A - Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur - (Mt 26, 14 - 27, 66)        

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice   

 

 

      “ ‘Qui voulez-vous que je vous relâche: Barabbas? ou Jésus, appelé le Christ?’ Il savait en effet que c’était par jalousie qu’on avait livré Jésus’ ”

      

      Dans le drame de la Passion, il y a des gens qui applaudissent, des gens qui crient, des prêtres qui condamnent, des politiciens qui se lavent les mains, un disciple qui nie et fond en larmes, un autre qui trahit et se pend ... La religion et la politique sont à l’arrière-plan du drame. Les prêtres font exécuter un prédicateur laïc, sans imaginer que de cette action naîtra un nouveau sacerdoce, une nouvelle médiation entre Dieu et l’Homme, basée non plus sur l’offrande de choses ou d’animaux, mais sur le don de soi. Tout commence par la clameur enthousiaste d’une foule qui accueille Jésus comme un roi qui prend possession de sa ville, désarmé et béni, sur le dos d’un âne, entouré d’enfants et de femmes en fête. Rien d’organisé, un triomphe spontané, une modeste solennité, des passants qui déploient des capes, des garçons qui coupent des branches et les secouent avec enthousiasme et joie. Un roi sans couronne, sans palais, sans cour, sans soldats, sans conquêtes autres que celles de sa parole. Un tel événement ressemble plus à un phénomène folklorique qu’à une véritable menace politique. 

      

      Pourtant, les dirigeants et les notables de la ville deviennent nerveux: Qui est-ce? C’est Jésus, le prophète de Nazareth! De vieux ennemis se mobilisent pour clôturer les comptes avec lui avant Pâques. Ils organisent la trahison, la remise, le recrutement des faux témoins, la pression sur l’opinion publique. En fait, ceux qui proclamaient auparavant hosanna commencent maintenant à crier: crucifie-le! Ce sont les mêmes gens, les mêmes personnes, la même place publique! En quelques heures, la foule passe des acclamations du stade à l’hostilité et la colère. Pilate comprend, en tant qu’expert politique, que cette personne est innocente, que les gens ont été manipulés. Cependant, pour apaiser les esprits, il propose une alternative: soit Barabbas, soit Jésus.

     

      Il s’agit du premier référendum de l’histoire. Le pouvoir public, pour résoudre une affaire brûlante, renvoie au jugement populaire, avec le résultat que nous connaissons: un innocent est exécuté! On dit que le peuple est souverain, en principe c’est vrai, mais quand le peuple est manipulé, il choisit toujours le pire. Il suffit de faire l’analyse des tam-tams publicitaires avant tout vote. La foule anonyme est comme une bête qui incube un monstre et lui donne naissance pour dévorer la vie des meilleurs hommes. Les Pilate de notre époque, pour faire passer une loi contraire à la morale, enivrent l’opinion publique et proposent de mauvaises questions à choix multiples, comme par exemple: que voulez-vous sauver? L’église du village ou la salle de jeux? Combien de personnes n’ont-elles pas su répondre à cette question! C’est le triomphe de l’esprit obtus sur l’esprit ouvert. Les gens eux-mêmes ne savent pas, ils doivent être informés, instruits, responsabilisés.

 

      Nous pourrions également organiser une démocratie référendaire intégrale, en veillant à ce que le peuple s’auto-gouverne quotidiennement. Il suffit d’installer une application dans tout ordinateur, et donner aux gens la possibilité de répondre oui ou non à toute question nationale. D’un point de vue technologique c’est faisable, mais faut-il vraiment le faire? Actuellement, la démocratie s’avère le meilleur système de gouvernement, mais il reste un instrument, il est perfectible, et il est également manipulable, comme on le voit dans certaines régions du monde. On ne peut pas dire que la raison des choses soit nécessairement du côté de la majorité. La convention de cinquante pour cent plus un ne garantit ni la bonté des résultats, ni la justice entre les peuples. Il peut y avoir des moments où moi et Dieu, tout seuls, nous constituons la majorité absolue, peu importe ce que tous les autres disent, tous ensemble.

 

      Amen

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A-Carême-06 - LePremierReferendumDeL'His
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LAZARE, VIENS DEHORS!

Année A - V Carême - (Gv 11, 1-45)                                                                                        Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice   

 

 

      “Jésus, repris par l’émotion, arriva au tombeau. C’était une grotte fermée par une pierre …  Après cela, il cria d’une voix forte : ‘Lazare, viens dehors !’ ”  

      

      Où vont les morts une fois qu’ils ont quitté cette terre? Les découvertes préhistoriques révèlent que depuis la nuit des temps les hommes avaient des idées très précises sur l’au-delà. La roue n’avait pas été inventée, on ne savait pas encore que la terre était ronde, mais on pensait déjà que les morts s’en allaient au-delà de l’horizon, là où le soleil se couche. Dans la Grèce antique, Érebos (les Ténèbres), fils de ‘Kaos, épousa’ sa sœur Nýx (la Nuit), et engendra Hēméra (le Jour) et Yýpnos (le Sommeil). Érebos est donc la personnification des ténèbres, liée à Erek, un terme avec lequel les anciens peuples indo-européens appelaient la terre où le soleil se couche (notre occident).

 

      Toujours en Grèce, à l’époque historique, le cosmos est divisé en trois parties: la surface terrestre habitée par les hommes, le monde souterrain (enfers, hadès, schéol) pour les ombres des morts, et les sièges célestes pour les divinités. Puis, avec la religion orphique (6ème siècle avant JC), des gens ont commencé à penser que même les hommes - des êtres d’origine divine mais ensuite déchus - pourraient aspirer à retourner aux sièges célestes. Sur la base de ces représentations, le christianisme a développé les idées de l’enfer, du purgatoire et du paradis. Les images les plus connues sont transmises par la Divine Comédie de Dante et les peintures de Fra Angelico.

      

      La théorie psychanalytique de Freud, formulée en 1927, représente une sorte de révolution: le monde des enfers n’est pas souterrain, mais il est en nous, il est une activité de notre psyché. “Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo” “Si je ne puis fléchir le Ciel, je remuerai l’Enfer”. En fait, dans l’interprétation freudienne, le monde souterrain correspond à la zone impulsive et irrationnelle de la personnalité appelée: le ça. Ici vivent les démons et les esprits, qui sont le reflet de notre partie animale, de nos malaises et de nos peurs. Au-dessus du ça se trouve le moi, cette partie (minimale) de la personnalité qui prend le contrôle du comportement et gère le monde de manière réaliste et rationnelle. Au-dessus de tout, il y a le surmoi, toute une superstructure qui nous est inculquée par la famille, la religion et la tradition culturelle. Ici (pour Freud) naît le sens de l’autorité et de la conscience morale.

 

      Alors que Freud pense apporter des nouveautés, des observations de ce type sont déjà présentes par exemple dans Macrobe (370-430 après JC), qui offre une interprétation éthique des fleuves infernaux. Léthé, le fleuve de l’oubli, est l’erreur de l’âme qui, oubliant la grandeur de la vie antérieure, est condamnée à rester dans un corps; Phlégéthon est le feu de la colère et les passions des hommes charnels; Achéron est le mécontentement d’avoir fait ou dit quelque chose qui produit de la tristesse; Cocyte est ce qui pousse l’homme au deuil et aux larmes; Styx est la haine mutuelle. Aussi le poète latin Lucrèce (94-56 avant JC) réinterprète les mythes infernaux dans une clé morale: “et ces tortures que les anciens ont déjà imaginées pour ceux qui méritaient le pire, dans les lacs de l’extrême Styx, on ne remarque pas que c’est nous qui les souffrons, au présent”.

 

      Aujourd’hui, nous savons que la terre est ronde et qu’il existe d’autres horizons au-delà de l’horizon. Nous savons que ce qui ressemblait à des ombres mortes et des fantômes dans les grottes sont en fait des dépôts de calcaire (stalactites et stalagmites) formés par le travail millénaire de l’eau. Avec les nouvelles découvertes scientifiques, la fascination des lieux sombres s’est déplacée plus loin, on peut s’y rendre en vaisseau spatial, avec les outils de la technologie. Le monde du cinéma (en particulier le genre horreur et science-fiction) nous offre une nouvelle vision cosmologique de ce qui se passe dans l’âme humaine. Un titre qui les représente tous: “Hevent Horizon, le Vaisseau de l’Au-delà”.

 

      Dans l’Univers, l’existence de lieux incroyables a été vérifiée: il y a des étoiles qui, à court de carburant, s’effondrent sur elles-mêmes et meurent, créant des trous noirs qui compressent la matière à l’état d’énormes densités. Nous avons découvert que l’Univers, dans son ensemble, n’est pas éternel, il n’est pas immobile, mais il se dilate et se refroidit, allant vers une mort par dégradation thermique, que l’on nomme entropie. Mais il n’y a aucune raison de s’inquiéter: l’Univers s’effondrera dans plusieurs milliards d’années. La vie de l’univers est un accordéon entre trou noir et entropie, entre concentration monstrueuse de matière et dispersion irrésistible d’énergie. 

 

      Le concept d’entropie - le chemin des choses vers la mort - n’est pas si loin de nous, il est attesté par la vie quotidienne: quand on abandonne les choses, on voit bien que le taux de désordre augmente. Une maison laissée sans entretien part en dégradation, rouille, tombe en ruine! On se retrousse les manches et on remet les choses en ordre, puis on se rend compte que chaque intervention implique un compte qui ne revient pas, une perte d’énergie qui, pour ainsi dire, est dispersée, non récupérable. En fait, comme nous le savons, la rénovation coûte plus cher que la construction.

 

      Il convient de noter que les concepts et théories scientifiques utilisent également des images et des métaphores, au même titre que les croyances religieuses ou les dogmes. Parlant d’entropie et de trous noirs, le scientifique ou le réalisateur d’un film de science-fiction, par anthropomorphisme fait de l’Univers un être vivant, de la même manière que les anciens attribuaient la pluie à Jupiter Pluvius ou le début du printemps à Proserpine. Même les formules mathématiques qui représentent des phénomènes naturels sont des métaphores, certes plus complexes, mais elles restent quand-même des métaphores.

 

      Jésus ne nous a rien dit sur l’au-delà, il n’est jamais entré en matière à ce sujet. Bien sûr, il a parlé du feu de la géhenne, mais la géhenne n’est pas un endroit d’un autre monde, c’est plus banalement la décharge publique de Jérusalem, l’endroit le plus dégoûtant de la ville, plein d’ordures, de cadavres d’animaux et de déchets de toutes sortes. Que pourrait-on imaginer de pire pour la religion juive,  obsédée par l’idée de pureté rituelle. Pour Jésus, la géhenne est l’image même du lieu destiné aux méchants: il y aura “des pleurs et des grincements de dents”. Bien sûr, Jésus a également promis le paradis au bon larron, mais même dans ce cas, ce n’est pas un paradis céleste comme nous l’imaginons à la manière de Dante: c’est un séjour terrestre temporaire, une sorte d’aire de repos pour les justes de l’Ancien Testament en attente de libération.

 

      Lazare entre aux portes du sépulcre, du royaume des enfers, de la grotte psychique, de la dépression éthique, du trou noir de la dépendance et de la mort. Pour lui il n’y a rien à faire, il est maintenant dans un endroit qui ne rend plus ce qu’il a avalé. Jésus était au-delà du Jourdain mais, malgré le fait d’avoir appris la maladie de son ami, il y reste encore deux jours, provoquant  ainsi un retard délibéré, pourquoi? Même les Juifs se moquent de lui avec ironie: “ Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir?” En réalité, Jésus tarde à agir  afin d’offrir un autre signe de sa prochaine résurrection. L’intervention de Jésus se produit le quatrième jour après la mort de son ami. En vertu de la loi juive, le cadavre été déclaré cadavre  au bout de quatre jours. Si la loi avait décidé de poser l’acte de décès le quatrième jour, c’était pour être sûr que le mort était vraiment  … mort! Ainsi, rappelant son ami Lazare du sépulcre, Jésus montre une anticipation de sa résurrection, comme pour réconforter ses disciples avant l’heure la plus sombre qui est sur le point d’arriver à Jérusalem.

      

      Le mot resurrectio, en grec anàstasis (d’où le nom Anastasie) n’avait rien de sacré ou de transcendant; c’était un mot simple d’usage courant qui signifiait: se lever, se remettre sur pied après la nuit de sommeil. Avec la prédication chrétienne, la résurrection a commencé à indiquer une nouvelle notion: le retour de la mort à la vie. 

 

      En tout cas, la cosmologie moderne et l’interprétation freudienne du monde souterrain, ainsi que les nombreuses représentations imaginatives du cinéma, nous deviennent utiles: les monstres, les fantômes et les puits sombres existent vraiment, et ils ont en nous. En fait, on peut être mort avant ... de mourir: un échec, une trahison, un enfant dérouté, un retournement financier ... puis cet état de manque total d’énergie, cette dépression, ce vide d’espoir, cette envie de combattre qui nous manque ... Combien de fois les gens disent-ils: J’ai l’enfer dans mon cœur?

 

      La mort avant de mourir se manifeste dans une relation rompue, une amitié trahie, un pacte révoqué. Si une personne traverse beaucoup de chagrins et est moralement au bout, appelez-la et échangez deux mots avec lui: vous ressusciterez un mort! Le mort entend, le mort vient dehors! Les miracles ne sont pas si difficiles!

 

      Amen

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À PRÉSENT JE VOIS!

Année A - IV Carême - (Gv 9, 1-41)                                                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice   

 

 

      “En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent: ‘Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle?’  ” 

      

      Nous sommes confrontés à un aveugle-né: sa simple présence pose un problème. Les disciples de Jésus demandent qui est le responsable de sa situation: lui ou ses parents?  Ils sont les porte-paroles d’une opinion largement répandue sur l’origine de la maladie et la disgrâce: il s’agit sûrement d’une punition divine! Jésus n’approuve pas une telle opinion, et son attitude envers le malade le démontre. En passant et voyant cet aveugle de naissance, Jésus pense à la passion qu’il va traverser, il pense à la manière de rendre gloire à Dieu.

          

      La guérison a lieu grâce à un geste inhabituel: Jésus enduit les yeux de l’aveugle de la boue faite avec sa salive, et il l’envoie se laver dans la piscine publique de Siloe. Pourquoi de la boue? Normalement, un crachat et la poussière de la terre, plutôt que d’ouvrir les yeux, finissent par aveugler! Lorsqu’un combattant est coincé par l’adversaire, il lui crache au visage ou lui jette de la terre dans les yeux. La signification exacte de ce geste singulier de Jésus demeure donc inconnue, mais l’intention provocatrice est claire: il contrevient à la loi du sabbat et dit à l’aveugle: “Va te laver”, c’est-à-dire: travaille le samedi. À ce moment-là, Jésus quitte la scène et une discussion animée commence. Les pharisiens sont fortement contrariés et embarrassés. Le miracle est évident, il ne peut venir que de Dieu, mais en même temps celui qui l’a fait, a violé le sabbat, il est donc un pécheur. Que penser? Ils nient d'abord le fait (“Les Juifs ne voulaient pas croire …”), puis ils nient l’interprétation du fait exprimée par l’aveugle (“C’est un prophète”), enfin, ils nient le témoignage du fait, faisant taire la voix du témoin (“Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon?)

 

      Ensuite, il y a le rôle des parents de l’aveugle-né. Normalement, les parents font des choses merveilleuses pour leurs enfants handicapés. Il y a des petits êtres humains qui naissent dans des situations de désavantage, avec des déficits et des déformations qui ne peuvent pas laisser indifférent; pourtant les parents les aiment deux fois plus, ils les suivent sans jamais les laisser seuls, ils ne cachent pas la maladie, ils les amènent au grand air pour les socialiser ... Mais ici les parents de l’aveugle-né ne semblent pas faire des sauts de joie en voyant leur fils guéri: ils ont peur de l’autorité religieuse, donc ils évitent de répondre aux questions, et peut-être pensent-ils aussi à la perte d’une importante source de revenus: ce fils malheureux était un mendiant professionnel. 

 

      Les pharisiens ne prennent pas en considération la possibilité de discuter de leur interprétation du sabbat. Ils ferment les yeux sur l’évidence, ils sont convaincus de savoir déjà, ils refusent obstinément. Trois fois ils présument savoir, trois fois l’aveugle-né déclare ne pas savoir. Nous assistons à une incompréhension progressive des pharisiens et à une plus grande connaissance de la personne de Jésus de la part de l’aveugle guéri. Le pauvre reconnaît de ne pas savoir, mais à chaque question posée, il répond par une foi grandissante: “L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue …” “C’est un prophète …” “Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire …” Et quand Jésus lui-même lui demande: “Crois-tu au Fils de l’homme?”, il répond:  “Je crois, Seigneur!”.

 

      Les situations s’inversent. Au fur et à mesure que Jésus se révèle, la foi se confirme d’un côté, et est niée de l’autre. L’aveugle-né ne voyait pas, maintenant il voit. Les pharisiens croyaient voir, mais leur présomption les aveugle. L’aveugle n’a commis aucune faute le condamnant à être né aveugle: la véritable cécité est celle des pharisiens, elle est de type interne et leur est imputable, car ils n’acceptent pas et prétendent voir: “Nous savons que Dieu …” Le miracle se résout dans un paradoxe: il ouvre les yeux de ceux qui se disposent à croire, mais il les ferme à ceux qui dès le départ prennent une position de négation!

 

      Chaque épisode du quatrième évangile présente un schéma simple et constant: d’abord vient la parole de Jésus, puis l’acceptation ou le rejet par ses auditeurs. Jésus est venu enlever le voile du péché, qui nous empêche de voir le plan de Dieu pour le salut de l’homme, mais c’est précisément cette venue qui accentue le péché dans toute sa gravité! Chez Jean, le péché par excellence est l’incrédulité, une option lucide, consciente et responsable, le refus eschatologique et définitif formulé une fois pour toutes. Les hommes qui choisissent l’obscurité anticipent le jugement de la condamnation finale.

      

      Jean a écrit son Évangile dans les dernières décennies du premier siècle, lorsqu’une vive controverse a éclaté entre la communauté chrétienne primitive et la synagogue des années 90. Dans l’affrontement entre Jésus et les pharisiens, on reconnait l’atmosphère d’intimidation envers les disciples du Christ: “En effet, ceux-ci (les Juifs) s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ”. Il s’agit d’un acte disciplinaire de la Synagogue des années 90, antidaté par Jean aux Juifs de l’époque de Jésus. Les deux situations, celle de Jésus et celle de la communauté chrétienne primitive persécutée, se reflètent l’une dans l’autre. Dans l’intention narrative de l’évangéliste, l’aveugle-né est la personnification du disciple fidèle, impliqué dans le même refus que son Maître. Ceux qui suivent le Christ, ne laissent jamais les autres indifférents, ils soulèvent toujours des questions, des critiques et des dérisions autour d’eux. Si quelqu’un comme l’aveugle-né se convertit au Christ, les gens ne le reconnaissent plus, les amis et la famille deviennent comme des étrangers.

 

      Pourquoi la simple présence de l’aveugle-né a-t-elle posé un problème? Aujourd’hui encore, il y a des gens qui, en cas de maladie ou de malheur, pensent immédiatement à une sorte de châtiment divin, à une volonté divine mystérieuse et indéniable. En fait, toutes les réponses que nous donnons à la souffrance humaine sont de fausses réponses. Puisqu’il n’y a pas d’explication rationnelle de la douleur, les personnes en bonne forme, face à une personne malade ou handicapée, peuvent ressentir une sorte de gêne - ou de peur  que tôt ou tard cette chose puisse les toucher aussi. Le problème du sain est celui d’exorciser la peur, donc il développe un mécanisme de défense: s’il y a une maladie, cela signifie qu’il y aurait eu une négligence, ou la faute d’un ancien péché. C’est une façon de se sentir en sécurité: si je n’ai rien fait de mal, il est clair que Dieu doit me garder en bonne forme. Si je dis le chapelet tous les jours, il est sûr que Notre-Dame de Lourdes m’évitera une hospitalisation. C’est un très discutable sentiment de justice.

 

      Les gens qui pensent de cette façon se reconnaissent immédiatement. Quand ils voient le mal chez les autres, ils disent que c’est bien fait pour eux, qu’ils l’ont recherché, ils l’ont mérité, et ces gens sont aussi capables de se réjouir du malheur de l’autre. Mais lorsque le mal les touche personnellement, ils s’étonnent d’être maltraités par le Seigneur, malgré toutes les prières et les bonnes œuvres qu’ils ont faites. 

 

      Jésus ne cherche pas d’explications, ne propose pas de recettes, il ne cherche pas le responsable de la maladie.  Il n’est pas venu expliquer le problème de la souffrance, mais il nous a montré comment y faire face. Avec lui, la douleur peut devenir un lieu où se manifeste l’œuvre de Dieu, qui ne punit pas, mais qui sauve! La souffrance humaine qui cache une promesse de résurrection: qui y aurait pensé? Peut-être - ou plutôt non - sans peut-être, c’est à nous aussi de le découvrir, un jour !

 

      Amen

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LA SAMARITAINE 2/2, DE VERA RELIGIONE

Année A - III Carême - (Gv 4, 5-92)                                                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “L’heure vient - et c’est maintenant - où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité: tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer”

      

      (deuxième partie de la réflexion) Nous avons vu que la Samaritaine - qui ne semble pas être une femme de bien - reçoit une révélation de la plus haute théologie: Jésus lui dit en quoi consiste la Grâce et le vrai culte de Dieu! Dans le premier acte de la rencontre, elle croyait mener un jeu de séduction, mais en réalité elle finit par rester coincée dans son incompréhension. Maintenant, nous voyons que Jésus prend les rênes de la conversation qu’il pose sur le plan personnel: “Va, appelle ton mari, et reviens”. Imaginons l’irritation de la femme! Elle pensait connaître les hommes, elle pensait pouvoir impressionner cet étranger qui pourrait allonger la liste de ses amants, et que dit-il? “Appelle ton mari”. Mais quel genre d’homme est-il, qui veut voir son mari? Qu’a-t-il  à voir son mari avec ça? “Je n’ai pas de mari”. Normalement, une femme appelle son mari lorsqu’elle est vexée par un homme, pas lorsqu’elle le séduit! Comme pour un idiot qui n’a pas encore compris l’offre, elle réitère sa disponibilité: “Je n’ai pas de mari”. Et Lui: “Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari: des maris, tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari”. La femme est stupéfaite: comment se fait-il qu’il connaisse ses affaires? 

     

      Prise sur le vif, et en voulant éviter d’ … approfondir le sujet (cela ne lui convient pas), elle détourne à nouveau le discours et aborde la vieille brouille entre les juifs et les samaritains: je vois que tu es un prophète ... ôte-moi une curiosité ... vous dites que c’est Jérusalem, l’endroit où on doit adorer ... pour nous les Samaritains c’est bien ici qu’il faut le faire, sur le mont Garizim ... La Samaritaine est le symbole d’une tradition syncrétiste qui mélange le Dieu des pères avec le culte des dieux étrangers, en déclenchant le scandale, les insultes et la haine des cousins juifs. La femme évoque la grandeur d’un passé glorieux: Jacob, les patriarches, ce lieu, ce puits, qui sont plus anciens et plus importants que la ville de Jérusalem. Où devrions-nous aller pour adorer Dieu? 

 

      Ce n’est pas une question banale: le lieu où rencontrer Dieu est essentiel pour tout homme. Dans l’Évangile de Jean, c’est même la question la plus importante. Jésus ne se laisse pas prendre dans le dilemme. Pour lui, l’adoration de Dieu ne doit pas opposer un peuple contre un autre, une confession contre une autre, une race contre une autre, un homme contre un autre: “Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer”. La question du lieu est dépassée. Quelque chose d’incroyablement nouveau est en train d’arriver. Nous sommes confrontés à la plus haute révélation du quatrième Évangile. Dieu n’habite pas dans un temple, sur une haute montagne, dans une forêt sacrée ou sous un arbre sacré. Dieu recherche un autre type de fidèles qui l’adorent “en esprit et vérité”, en toute conscience, dirions-nous. En fait, Dieu habite l’homme!

 

      Nous pourrions réécrire tout le traité: De Vera Religione (sur la vraie religion). En suivant le fil de la réponse de Jésus à la Samaritaine, nous pourrions dire que la véritable religion, pour être vraie, ne doit pas être circonscrite dans une définition exacte. Il n’est pas possible de traiter la religion comme on le fait avec la géométrie des triangles. D’ailleurs, qui pourrait dire ce qu’est un vrai homme? Si de vrais hommes peuvent être partout dans le monde, cela signifie que les vraies religions sont partout aussi. Bien sûr, les contenus et les conséquences varieront selon les époques et les cultures, mais si nous sommes disponibles pour rencontrer l’autre, notre conscience humaine peut devenir le lieu qui nous unit dans l’adoration d’un seul Père. En fait, Jésus dira qu’il a trouvé la foi et l’amour là où il s’y attendait le moins: chez une cananéenne païenne, chez un centurion romain, chez un bon Samaritain ... D’ailleurs, moi qui récite le credo à la messe:  qui m’assure que j’adore le vrai Dieu, et non pas une représentation mentale que je me suis fait de Lui? 

 

      Deux mille ans se sont écoulés et nous n’avons peut-être pas encore compris cela. Nous gardons les commandements et les traditions, d’accord; mais comme la Samaritaine, nous avons toujours la tentation d’enfermer Dieu dans le cercle de nos concepts, de nos besoins, de nos identités. Nous avons tendance à circonscrire le sens du divin dans un contexte de choses déjà faites, déjà vues, déjà répétées. Avec le traditionalisme, nous sommes même capables de mesurer l’essence divine à partir des canons sacrés que nous avons établis. Au lieu de réaliser la rencontre avec Dieu, nous finissons par le réduire à une expérience éthique ou esthétique qui nous excite, à une liturgie solennelle qui nous satisfait, à une loi ou à une forme idéale qui nous donne des certitudes.

 

      Historiquement, il y a eu aussi un christianisme qui a érigé de somptueux bâtiments dans lesquels les arts ont fleuri dans toutes les directions, mais nous constatons que le tissu anthropologique et les communautés de foi qui ont produit ces merveilleux artefacts ne sont plus là: elles ont cessé d’exister. Et nous nous retrouvons avec un lourd héritage, avec des monuments difficiles à gérer, avec des bâtiments et des espaces institutionnels qui ressemblent de plus en plus à des coquilles vides que nous devons nécessairement remplir par des touristes et des services du troisième secteur afin qu’ils soient entretenus. L’élan missionnaire de l’Église a été alourdi par le souci de préserver l’existant, alors que les morts doivent ensevelir leurs morts. Voilà pourquoi le pape François, en quittant le Palais Apostolique et en descendant vers Santa Marta, a donné un signal clair dans cette direction!

 

      De la même manière, l’Évangile de la Samaritaine s’est réduit à un beau tableau qui, juste parce qu’il est beau, finit par devenir un écran pour le message qu’il devrait véhiculer. La scène travaillée par le peintre dit: Dieu ne se trouve pas dans les monuments du passé, mais dans les lieux du présent, où se croisent les chemins des hommes. Et nous posons nos regards sur les formes, les couleurs, le savoir-faire de l’artiste et son contexte historique, sans prendre en compte le message. Même des célèbres critiques d’art se révèlent plus analphabètes que la Samaritaine dont ils admirent la belle robe décolletée. Jésus a révélé la Grâce et le vrai culte de Dieu à une femme au sixième concubinage, dans un contexte de syncrétisme religieux. Il est clair que la Samaritaine devient l’allégorie - on peut dire le testimonial - de notre temps. Un signe que le message doit être présenté à tous, sans avoir besoin de nous prémunir de clichés, et sans mettre d’étiquette sur personne. Jésus a rencontré cette femme, là où elle était, limitée par ses propres attentes, prisonnière des préjugés de son peuple, suscitant en elle la reconnaissance des besoins les plus profonds: une psychanalyse ante litteram!

 

      Quand finalement la femme pose la question fatidique du Messie, Jésus lui dit: “Je le suis, moi qui te parle”. Ce Messie, ce prophète que tu attends, c’est moi! Il révèle son identité, sans l’imposer avec la force ou avec les lentilles déformantes d’une vérité codifiée. À ce moment-là, la femme prend conscience du piège, du jeu de Jésus sur les différentes significations de l’eau. Elle se rend compte qu’en réalité ce n’est pas Lui qui en avait besoin, mais c’était elle. Après tout ce grand discours sur l’eau, emportée par l’enthousiasme, la femme interrompt la conversation; elle laisse sa cruche par terre, et sans même dire au revoir, abandonne littéralement Jésus la bouche sèche car elle oublie de lui donner à boire. Elle court vers ses concitoyens pour raconter cette histoire: “Ne serait-il pas le Christ?” Ce qu’elle était venue chercher, l’eau du puits de tous les jours, passe au second plan! Cette cruche abandonnée représente toutes les préoccupations très importantes pour lesquelles nous sommes si inquiets: face à la nouveauté sans précédent de l’Évangile, elles ne sont plus rien!Finalement, la Samaritaine s’est-elle convertie? A-t-elle remédié au gâchis de sa propre vie? A-t-elle vraiment terminé avec la série de ses fiancés? L’Évangile ne le dit pas, et nous ne le saurons jamais. C’est le signe que même la conversion ne doit pas être imposée: notre conscience ne doit pas avoir de pouvoir sur la conscience d’une autre personne. Jésus juge les actes, pas la personne! 

      

( ) Cf. Bruno Maggioni, “La brocca dimenticata”, I dialoghi di Gesù nel Vangelo di Giovanni, Vita e pensiero, Milano 2000, pp. 49-64 

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A-Carême-03.02 - LaSamaritaine-DeVeraRel
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LA SAMARITAINE 1/2, PSYCHANALYSE DU DÉSIR

Année A - III Carême - (Gv 4, 5-92)                                                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice

      

 

       [L'Évangile de la Samaritaine est très riche, on y consacre donc deux réflexion]

 

     “Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source. C’était la sixième heure, environ midi”

      

      Jésus rencontre une femme aux cinq maris et il lui fait une confiance d’une importance capitale. Elle est une femme, donc une personne sans droits dans une société dominée par les hommes; elle est une Samaritaine, race haïe par les Juifs et considérée comme une bâtarde; elle est en sixième cohabitation avec un homme, donc elle est aussi une mauvaise femme. En outre, dans ce type de société, il n’est pas convenable pour un maître de parler à une femme. En fait, même les disciples, de retour du village, sont étonnés de cette attitude si inhabituelle. Cependant,  ils n’ont pas le courage de demander des explications à Jésus; pourtant ... cette femme reçoit une révélation de la plus haute théologie: Jésus lui apprend en quoi consiste la Grâce et le vrai culte de Dieu! 

 

      La rencontre est fortuite, elle se déroule dans un cadre de vie quotidienne. En cet après-midi ensoleillé il y a deux besoins fondamentaux qui se croisent: Jésus fatigué qui s’arrête pour se rafraîchir, et la femme qui vient puiser de l’eau, comme elle le fait tous les jours. Ils s’approchent l’un de l’autre, ils se regardent, Il lui parle d’abord, suscitant son émerveillement. Demander une faveur est un moyen d’exprimer sa sympathie pour une personne. La réaction de la femme est incohérente, elle ne dit ni oui ni non, et elle lui répond par une question politiquement incorrecte, rappelant l’inimitié entre deux peuples, les Juifs et les Samaritains, pour une question religieuse liée au Temple. “Comment! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine?” Elle-même ne s’attendait pas à ce qu’un juif lui adresse la parole. En réalité Jésus n’est pas juif, il est galiléen. Mais en Samarie, Jésus est un peu comme Hercule Poirot qui est belge, mais qui en Angleterre, est pris pour un français. Souvent, dans une relation initiale entre des individus d’horizons différents, les sentiments sont hostiles, et les mécanismes de préjugés et d’autodéfense s’activent facilement.

 

      La femme garde ses distances, elle veut comprendre quel genre d’homme se trouve devant elle, elle veut l’engager dans une conversation banale et, compte tenu de son passé, elle veut peut-être commencer un jeu de séduction. Après tout, ce n’est pas à midi - avec le soleil au zénith - que les femmes honnêtes viennent chercher de l’eau. Normalement, à ce moment de la journée, les puits sont déserts, les bergers font reposer les brebis, c’est le bon moment pour chercher de l’amour mercenaire. Cette femme n’est certainement pas du genre à faire des discours importants. Mais Lui la bloque immédiatement, il se fait nécessiteux et mendiant, il commence à lui parler d’une autre eau très spéciale, que lui seul peut donner, une eau qui désaltère toute soif. Dans le quatrième évangile, le niveau superficiel du récit cache une veine plus profonde. Jean, en tant que théologien accompli, savait déjà la tournure que l’histoire allait prendre: vers une couche plus profonde, un autre type d’eau! Imaginons l’économie d’efforts et d’argent: plus besoin d’aller au puits tous les jours, plus besoin d’aqueducs ou de boissons vendues par la publicité. En fait, les boissons artificielles ne permettent pas d’étancher la soif, mais plutôt de l’augmenter, il y a des sucres particuliers qui sont comme des drogues légères: plus tu en bois, plus tu en veux boire. Nous avons oublié que le classique verre d’eau suffit bien à étancher la soif. Les firmes doivent gagner de l’argent, et nous risquons de condamner l’enfance à l’obésité.

 

      La femme fait semblant de ne pas comprendre: toi qui es si naïf pour me demander de l’eau, tu dis avoir cette eau si spéciale? Cet inconnu qui pourrait augmenter la liste de ses amants, en réalité semble lui offrir une proposition plus intéressante, une possibilité inouïe: “si tu savais …” “Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser …” 

 

      La femme se moque de lui, ou bien elle croit avoir découvert … l’eau magique, elle n’arrive pas à regarder au-delà de ses besoins quotidiens, elle ne voit que l’utilité d’éviter l’effort physique de venir au puits! Elle est toujours renfermée dans sa logique économique, sa logique domestique, mais partant de son besoin immédiat, Jésus la conduit à une compréhension plus profonde. Jésus implique la femme avec habileté. Si elle s’exprime par les oppositions: nous ... vous ... il lui répond par un: je ... te ... Le dialogue devient personnel, face à face. Ainsi la personne change d’attitude, se transforme, change même de façon de désirer les choses! Nous aussi, lorsque nous avons des difficultés avec notre prochain, faisons comme Jésus: essayons d’établir un dialogue personnel, et nous verrons l’interlocuteur passer d’une attitude agressive à une implication active!

 

      En fait, derrière nos besoins terrestres les plus immédiats et superficiels, il y a un besoin plus profond, mais nous avons du mal à le reconnaître. Ces deux types d’eau représentent deux façons de concevoir la vie, deux horizons différents: l’un superficiel, charnel, freudien, l’autre plus profond: la dimension du don. La psychanalyse n’est pas profonde, mais elle est naturaliste. L’homme charnel est remué par des passions qui le font haleter sans arrêt d’un puits à l’autre, dans la recherche perpétuelle de quelque chose qui pourrait le satisfaire, mais non: rien n’arrive, toujours et à nouveau la soif revient! Une soif qui signifie l’insuffisance des choses. Rien qui nous suffit ou qui nous donne définitivement la paix. Nous mangeons et nous avons encore faim, nous buvons et nous avons encore soif.

 

       La femme a cherché à combler ce vide, mais en vain. Cinq maris et son partenaire actuel ne lui suffisaient pas. C’est du passé. Cependant, il y a eu un progrès, son attitude a changé, les rôles se sont inversés: maintenant c’est elle qui demande cette eau si spéciale. Jésus suit une stratégie: il demande,  pour amener la femme à demander. Bien sûr, elle ressent le besoin d’un changement, mais elle n’a pas encore compris, elle est encore prisonnière de ses anciens schémas, avec l’eau physique du puits habituel. Elle n’imagine même pas qu’il puisse y avoir une autre soif et une autre eau qui la satisfasse. Elle confond les désirs superficiels avec les désirs profonds. Elle croit qu’il n’y a rien d’autre que cette soif physique et cette eau physique. Elle croit que dans sa vie il n’y a que de la chair et de la sensualité.

 

      Même aujourd’hui, l’hédoniste et l’esthète, aussi raffinés soient-ils, peuvent ne pas être en mesure de reconnaître les besoins les plus profonds qui habitent leur cœur. Les anciens Pères disaient que la Samaritaine représentait notre âme dont nous avons le devoir de prendre soin et de sauver. Mais ce salut n’est pas au sommet de nos pensées, et nous sommes plus disposés à nous consacrer à nos passions mondaines, aux frivolités, aux eaux qui ont déjà passé sous les ponts. En fait, la femme reste coincée dans son malentendu. Elle voit que son jeu ne mène à rien. En feuilletant quelques articles de psychanalyse populaire, nous trouvons des expressions de ce type: le désir de l’homme est sans objet ... nous ne décidons pas de notre désir ... nous ne maîtrisons pas notre désir ... nous ne décidons pas, mais nous ‘nous sommes décidés’ par notre désir ... Bravo: avec toutes ces études et ces analyses, le résultat est plutôt maigre, décourageant: il n’y a rien qui satisfasse le désir de l’homme, ou qui apaise sa soif, comme le dit le psalmiste qui “comme un cerf altéré cherche l’eau vive” (Ps 41)

 

      Pour Jésus, cependant, quelque chose qui nourrit et satisfait le désir existe, il est là. Il l’appelle eau vive, les théologiens l’appelleront Grace et les mystiques Don Divin. On peut aussi l’appeler: plénitude, gratitude, reconnaissance, satisfaction ... A cet égard, saint Thomas dira: “desiderium naturale non potesse esse inane”, “le désir naturel ne peut pas tourner à vide”, c’est-à-dire rester sans objet, suspendu sur lui-même (1). Dans cette déclaration d’importance capitale, Saint Thomas nous fait suivre la pensée d’Aristote: “Natura nihil facit frustra” “La nature ne fait rien inutilement” (2) (la première partie de la réflexion se termine ici)

 

1) Summa contra Gentiles, 3, 48, 10          

2) De Coelo 2, c. 2

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MATIÈRE, LUMIÈRE ET TRANSFIGURATION

Année A - II Carême - (Mt 17, 1-9)                                                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmena à l’écart, sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière”.

 

      Un visage humain qui brille comme le soleil! Qu’est-ce que la lumière? L’Univers est fait de lumière. Si dans n’importe quelle partie de l’Univers nous prenons un atome et le cassons, il y a une explosion du noyau qui transforme le tout en un éclat de lumière! La matière est faite de lumière: si nous prenons un caillou et que nous accélérons son mouvement à une vitesse inimaginable, il devient lumière, énergie, quelque chose qui ne peut pas être saisi, mesuré, conceptualisé!

 

      Dans la cosmologie ancienne, basée sur l’observation directe, l’Univers était considéré comme stationnaire et éternel. Il semblait que les étoiles ne bougeaient jamais, que la terre était au centre du Cosmos et l’homme au centre de la terre. La cosmologie moderne a changé cette vision du monde. Avec les outils d’observation actuels, nous avons compris que l’Univers avait également un début, une histoire qui lui est propre, et qu’il est actuellement en expansion. La terre s’est retrouvée petite, comme un grain de sable perdu dans l’immensité du Cosmos, parmi des milliards de galaxies, d’étoiles et de planètes qui se déplacent dans toutes les directions, sans but, sans destination, sans  finalité apparente. Nous avons également réussi à donner un âge à l’univers que nous pouvons observer: près de 13,4 milliards d’années. Le soleil est né il y a 5 milliards d’années et la terre un peu plus tard. En faisant l’analyse de la lumière provenant des corps célestes et issue d’un passé lointain, les cosmologues s’engagent à reconstruire l’évolution de l’Univers. L’horizon de nos connaissances s’est élargi de manière incroyable, mais il y a d’autres découvertes à faire, d’autres choses à comprendre. Voici quelques exemples formidables de questions cosmologiques:

 

      “J’ai toujours eu l’impression qu’il y a une réalité derrière la réalité, il y a lieu de se poser beaucoup de questions. J’ai toujours pensé qu’il y avait autre chose, au-delà des apparences. Je voulais jeter un œil dans les domaines de la poésie et du mysticisme” (1)

 

      “Derrière ce qui change, il y a quelque chose qui ne change pas. Schrödinger et Heisenberg étaient des esprits mystiques, ils ont développé une mystique de la science dans laquelle je me reconnais” (2) 

 

      “Un physicien moderne étudie la physique quantique les jours impairs et médite sur la relativité gravitationnelle les jours pairs. Dimanche, il prie, pour que quelqu’un trouve la corrélation entre les deux” (3) 

 

      “Il semble aujourd’hui que la science ne pourra pas lever le voile qui entoure le mystère de la création. Pour le scientifique qui tout au long de sa vie a été guidé par la croyance dans le pouvoir de la raison, cette histoire se termine comme un cauchemar. Il a gravi les montagnes de l’ignorance et est sur le point d’atteindre le plus haut sommet; quand il parvient à atteindre le dernier rocher, il est reçu par un groupe de théologiens qui y sont assis depuis des siècles” (4)

 

      La lumière visible, l’être sensible et l’univers observable sont donc comme un voile ou un rideau sur  une réalité plus vraie et plus complète, c’est comme “la porte qui divise les chemins du Jour et de la Nuit” (Parménide). Dans l’expérience cosmologique et philosophique, la vraie réalité est poésie, elle est mystique, elle est quelque chose qui ne change pas, elle est la corrélation des mondes. Il y a une lumière qui ne peut pas être vue, il y a un être au-dessus de l’être, il y a un monde qui n’est pas donné par la Nature, mais qui se construit par l’Esprit. La philosophie a parlé “d’un être sensible et d’un être intelligible”, la liturgie des “choses visibles et invisibles”, mais il n’y a pas de grande différence entre les deux points de vue.

 

      Au cœur de l’épisode de la Transfiguration,  nous trouvons l’impératif céleste qui enjoint aux trois disciples d’écouter Jésus: “… et voici que, de la nuée, une voix disait: ‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie: écoutez-le!’ ” (Mt 17, 5). Écouter, c’est ob-audire, c’est-à-dire prêter l’oreille, prêter attention, obéir. Jésus a été le premier à entendre la voix du Père : maintenant c’est le Père qui demande la même chose aux disciples de Jésus, par rapport à lui. Dans toute famille où règne l’ordre et l’amour, il y a la loi de l’écoute réciproque, il y a l’un qui prête l’oreille à la parole de l’autre. La correspondance entre la parole dite et celle qui est entendue, a le pouvoir de lier les gens, leurs volontés, leurs destins, leurs ressources ... Ce n’est pas pour rien que la nôtre est une religion de la Parole.

 

      Il est écrit: “… depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre: d’un bout du monde à l’autre, est-il arrivé quelque chose d’aussi grand, a-t-on jamais connu rien de pareil? Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu parlant du milieu du feu, et qui soit resté en vie?” (Dt 4, 32-33). Terrible expérience, celle d’écouter la Parole de Dieu! Les Juifs avaient même peur d’en mourir. Et nous, quand le dimanche nous entendons dire: “Parole de Dieu”, comment sont nos oreilles? Ont-elles l’impression d’avoir entendu quelque chose de grand, ou nous sommes-nous habitués à cela? Avons-nous trouvé une présence dans ces paroles? Nous sentons-nous changés en quelque chose, ou sommes-nous toujours les mêmes? Notre messe est-elle plate, toujours la même? Il ne s’agit pas d’une vague spiritualité, mais de la capacité de lire la volonté du Père, celle de se conformer à Jésus au long de notre vie: s’il est le Fils, il nous faut devenir comme lui: des fils!

 

      Toutes les Écritures nous parlent de lui. Bien sûr, il y a aussi des pages terribles de violence, de haine et de tricherie, et pourtant nous sommes invités à lire avec l’attitude d’un fils à l’écoute. À l’école on enseigne aux jeunes la lecture critique d’un texte, une approche scientifique d’un sujet, d’un auteur, d’une période historique, et c’est une chose excellente. Mais dans cette page d’Évangile il y a bien plus: le Père lui-même, Dieu, veut que nous prêtions une écoute filiale, certainement plus intense et engageante que pour tout autre type de lecture.

 

      L’écoute attentive de cette Parole est une chose extrêmement sérieuse car elle change la vie, elle transforme la personne, elle atteint le cœur de sa vocation. Normalement nous pensons que pour avoir la foi, nous ne devons pas avoir de doutes, comme si la foi était composée d’un sujet, d’un prédicat et d’un complément d’objet. En réalité, la foi n’est pas comme une affirmation claire et distincte d’une science cartésienne exacte, mais elle s’exprime dans une confiance entre personnes. C’est une Parole qui nous dépouille de toute sécurité. Abraham écoute et - à son âge! - il part vers d’autres horizons. Dieu parle et Moïse - au lieu de prendre sa retraite - commence l’exode.

 

      Avec l’Évangile d’aujourd’hui, nous aussi, nous avons atteint le mont de la Transfiguration: l’expérience de Pierre, Jacques et Jean n’est qu’un avant-goût de ce que nous sommes destinés à devenir. Ils en avaient besoin pour surmonter les événements imminents de la passion. Nous en avons besoin pour traverser cette vie, un désert où nous portons encore le poids de la matérialité et de l’animalité. Pierre voulait rester là, dans cette extase indescriptible, mais Jésus le secoue et lui rappelle l’urgence de retourner dans la vallée. Il en va de même pour toute expérience mystique authentique: juste un aperçu de lumière qui arrive à des moments cruciaux, juste assez pour nous donner la force de continuer.

     

(1) Cf Hubert Reeves, “L’Univers”, Collana “A voix haute”, Editions Gallimard, 2009     

(2) Entretien avec Hubert Reeves, par Jacques Languirand. Édition: Stéphanie Adam Le Roch/ Les Productions Minos Ltée       

(3) Norbert Wiener …

(4) Cf. R. Jastrow, “God and the astronomers”, New York, 1978, p. 11

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LA TRIPLE TENTATION

Année A - I de Carȇme (Mt 4, 1-11)                                                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable”

          

      (On a demandé de publier cette deuxième réflexion du premier dimanche)

 

      Le Carême est un chemin vers Pâques. La vie elle-même peut être considérée comme un Carême conduisant à la Pâques éternelle. En chemin, nous rencontrons des difficultés, des obstacles, des épreuves, des tentations, comme dans la Terre du Milieu du Seigneur des Anneaux. En fait, selon l’histoire des évangélistes, le désert que l’on traverse dans cette vie n’est pas vraiment un désert, mais un endroit plutôt ... bondé. Il n’y a pas de temps pour être en paix. Tout d’abord, nous avons la compagnie des bêtes sauvages, qui dans l’allégorie des Pères sont les passions, minutieusement apprivoisées par l’homme spirituel. Ensuite, il y a l’œil de Satan, avec toute sa procession d’ogres et de mauvais esprits. Le service des anges est le repos mérité du guerrier à la fin de sa bataille, après avoir surmonté les différentes épreuves et tentations.

 

      Jésus dans le désert,  répond de manière nette à la triple tentation du pouvoir économique (le pain), du pouvoir religieux (le temple) et du pouvoir politique (les royaumes de la terre). La tentation de l’homme économique consiste en une sourde satisfaction de l’estomac et de la sensualité, dans le matérialisme des trafics et des commerces, toutes choses pour lesquelles il est même capable de tuer les autres. L’homme spirituel recherche l’orgasme d’une religion spectaculaire et des miracles faciles, grâce à un leader charismatique qui a le pouvoir de lier le regard de ses adeptes. L’homme engagé en politique est prêt à renoncer à sa dignité personnelle en rampant devant quelqu’un de plus puissant que lui, pour gagner une position privilégiée par rapport aux autres subordonnés. Nous avons identifié trois tentations principales, mais en réalité, Jésus a été mis à l’épreuve “de toutes les formes de tentations” (Lc 4, 13).

 

      En soi, l’économie, la religion et la politique ne sont pas de mauvaises choses, mais l’homme a l’énorme pouvoir de les dégrader, de les pervertir. L’œil est fasciné par la puissance de l’Anneau, il faut se battre pour y échapper. Si nous pensons à la manière de Satan, nous n’aurons aucun mal à trouver les arguments qui lui donnent raison: la femme est tentatrice, l’Église est corrompue et la politique est une chose sale. Mais si nous pensons à la manière de Jésus, tout change: “si ton œil est limpide, ton corps tout entier sera dans la lumière; mais si ton œil est mauvais, ton corps tout entier sera dans les ténèbres” (Mt 6, 22). Par conséquent, la femme est à respecter, l’Église à réformer, la politique à administrer. Tout dépend donc de moi, de mon regard sur les choses. Les choses sont telles que je les vois: Omnia munda mundis, tout est pur pour ceux qui ont le cœur pur ! 

 

      Le chemin du Carême, et les luttes relatives, les jeûnes et les pénitences, ont le pouvoir de rendre mon regard plus clair. En fait, je ne peux pas faire face à la bataille avec les ogres avec le ventre plein, ou ales armes mouchetées. Le jeûne augmente ma vigilance et la pénitence a le même effet que les coups de marteau sur l’enclume qui forge l’épée de la victoire. Après la lutte dans le désert, ayant surmonté les tentations triples ou multiples, voici le vrai miracle: ce Jésus qui était en compagnie des bêtes sauvages et des démons, reçoit enfin le service des anges! Après la lutte et la victoire, les anges se penchent pour rafraîchir le vainqueur: le repos du guerrier! Après avoir surmonté l’épreuve, les yeux s’ouvrent sur un sourire qui ne vient pas de cette terre.

 

      Le disciple fidèle à son Maître est engagé dans la même dynamique, le même désert, la même compagnie, les mêmes tentations, la même Terre du Milieu. Ayant vaincu, il se révèle dans toute sa valeur. En fait, je ne peux pas commencer à servir l’Église, ou à servir le monde dans le bénévolat, si je n’ai pas reçu auparavant le réconfort des anges, c’est-à-dire avoir passé les épreuves qui font de moi un homme, qui me rendent responsable en tant que personne.

 

      Amen

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LA TENTATION INTERNE

Année A - I de Carȇme (Mt 4, 1-11)                                                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

     “Pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: ‘Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez’ ” (Gn 3, 3) 

       

      Si dès le début Dieu dit que la création est bonne, d’où vient donc le mal? Puisqu’il n’existe pas de réponse exhaustive à cette question, d’excellentes intelligences préfèrent ignorer la question en niant le binôme du bien et du mal, en s’imaginant une morale au-delà du bien et du mal. Dans ce nouveau cadre de pensée, l’homme n’est ni bon ni mauvais, et ses actions n’ont pas de conséquences transcendantes. Il n’y a pas de récompenses pour les bonnes actions, ni de punitions pour les mauvaises; pas de récompenses pour la vertu, ni de punitions pour le vice. Saint ou criminel, peu importe. Dans ce nouveau contexte culturel, le mal n’est pas reconnu dans son drame, et la possibilité de perdre ou de gagner la seule chose qui nous reste, l’âme, n’est pas prise en considération. Le problème de la tentation ne se pose donc même pas.

 

      Revenons à la question classique: pourquoi le mal et la tentation de faire le mal existent-t-ils? Est-ce entièrement la faute du diable cornu, de la pomme d’Eve, ou est-ce Dieu qui teste la foi de l’homme pour vérifier sa résistance? Rien de tout cela. Le diable - s’il y en a un - chatouille simplement quelque chose qui est déjà en nous, si nous le laissons faire. Dieu, pour sa part, agit comme un père avec ses enfants: il fixe des limites et des règles pour les empêcher de se faire du mal, en attendant qu’ils deviennent adultes. En fait, la maturité de l’homme est dans son être divin: il y a en nous une aspiration à la divinité. Ce Dieu qui nous a créés, a placé en nous le désir d’être comme lui: libre, divin, créateur!

 

      Dieu avait interdit à l’homme de goûter aux fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Il n’avait certainement pas interdit la connaissance en soi, et d’ailleurs l’homme détient toujours le pouvoir de donner un nom aux choses. En fait, avec les sciences actuelles, l’homme continue de faire de nouvelles découvertes et d’enrichir le catalogue de l’univers. Puis Dieu a dit: “Soyez féconds et multipliez-vous”. Adam a connu Eve et elle a donné naissance à un fils. La tentation n’était donc même pas de nature sexuelle, Adam et Eve n’étaient certainement pas destinés à vivre comme frère et sœur, cela aurait été le comble de la création. Adam était largement autorisé et légitimé à connaître Eve. La question de la pomme identifiée au sexe (théâtre médiéval) ou à la transgression sexuelle (les manifestations de jeunesse de soixante-huit) est une légende fausse et trompeuse. Même Apple a fait de la pomme croquée le symbole de son entreprise prospère, comme pour suggérer l’idée d’une bonne méchanceté: cueille la pomme, mais elle doit être une pomme prohibée, sinon cela ne t’amuse pas. 

 

      En réalité, dans la Genèse, ce fruit prohibé n’est pas un fruit physique, il n’est pas une Golden Delicious, il n’est pas un produit technologique, mais c’est une attitude humaine. Adam aurait dû reconnaître que Dieu est la Norme pour celui qui ne possède pas sa vie pour lui-même. En fait, la vie nous est donnée, non n’en sommes pas les titulaires, il faudra en rendre compte. Celui qui donne la Vie, donne aussi la Norme, et en fait c’est aux parents d’encadrer la vie de leurs enfants, jusqu’à ce qu’ils deviennent adultes, libres et créatifs. Il est clair que le fruit prohibé, plus précisément, représente la Norme, c’est la connaissance du bien et du mal. C’est ici, dans ce défaut de reconnaissance, que se manifeste cette affaire extrêmement grave de la tentation. Celle-ci est née en opposition à l’injonction divine qui met une limite à la liberté. Donc, le principe de la tentation est interne, ce pour quoi nous sommes tentés est en nous: nous sommes attirés par ce qui nous est interdit, le désir va dans la direction que nous ne devrions pas prendre. L’interdiction de cette seule chose que nous ne pouvons pas toucher nous rend nerveux, nous fait mal, nous attriste. Dans un beau film, le diable lui-même se présente à un avocat de carrière et explique ses arguments: 

 

      “Dieu aime regarder, il est un voyeur. Il donne à l’homme l’instinct, il lui  donne ce don extraordinaire, et que fait-il alors? Pour son plaisir, pour une distraction cosmique, il établit des règles contradictoires. ‘Regarder, mais pas toucher!’ ‘Toucher, mais pas goûter!’ ‘Goûter, mais pas avaler’. Et pendant que vous dansez et vous vous amusez, que fait-il? Il reste là qui se fâche de rire! Dieu est un sadique, un constipé, un patron absent. Et faut-il l’adorer? Non: mieux vaut pour moi être seigneur en enfer, que serviteur au paradis!” (1) 

 

      En donnant crédit à l’avocat du diable, un homme éprouvé est amené à penser que la tentation consiste à regarder mais pas toucher, comme le jeu cruel de certaines filles qui se proposent d’abord puis se retirent, juste le temps d’essayer la température de leur sex-appeal, sans se rendre compte du coup de sang qu’elles apportent aux yeux des garçons. 

 

      Mais la tentation - nous le répétons - ne vient ni de la chair ni du sexe;  en fait,  même un ange a péché. La tentation est plus subtile, elle est plus spirituelle, c’est quelque chose qui s’insinue dans l’esprit comme une idée étrange, une  frustration ou un sentiment d’infériorité: j’ai été privé de ... j’ai le droit de ... pourquoi lui et pas moi? … En fait, l’ange déchu voulait devenir comme Dieu. Adam et Eve voulaient défier une hypothétique jalousie de Dieu, devenant comme Lui. Les hommes ont construit la tour de Babel pour atteindre les sièges célestes et devenir comme les dieux. Israël voulait un roi pour devenir comme les autres peuples, et ainsi de suite ... Le péché de l’homme moderne se répète toujours de la même façon, cet étrange désir de vouloir être comme un autre, de s’habiller comme un autre, de chanter comme un autre, d’être riche comme un autre, avoir une maison ou une voiture comme un autre ... Voici le principe de la séduction: oublier sa propre vocation et vouloir être à tout prix comme un autre! La publicité existe pour cela, pour nous vendre les envies de quelqu’un d’autre!

 

      Le pape François dénonce une tentation socio-politico-religieuse particulière: les gens qui se battent pour conquérir les espaces de pouvoir, au lieu de privilégier les temps des processus. Des gens qui, prétendant tout résoudre, se présentent comme des sauveurs et agissent comme si rien n’avait été fait avant eux, comme si l’histoire avait commencé avec eux. Ils se sentent tellement importants qu’ils croient que sans eux une initiative ou une action associative est vouée à l’échec: voyons ce qui va se passer ... après moi, le déluge ... C’est une attitude ignoble et celui qui agit dans cet état d’esprit ne le fait pas consciemment. La communauté ecclésiale n’a pas besoin d’acteurs qui font ce théâtre, ni de gens qui, pour se sentir importants, amènent l’espion au prêtre, à l’évêque, au pape. Étrange, certaines personnes qui ressentent le besoin d’aller rendre compte aux supérieurs hiérarchiques de ce que d’autres disent et de ce que d’autres font, mais encore plus étrange, ces personnages haineux qui trouvent également des oreilles attentives dans les hautes sphères. Nous ne sommes pas appelés à occuper une place, ni à exercer le pouvoir: nous sommes là pour soutenir un dynamisme dont nous ne verrons pas les fruits. Donner la priorité au temps, signifie commencer des processus  impliquant d’autres personnes qui les réaliseront.

 

      Dieu crée l’homme libre, donc soumis à la tentation. C’est la liberté qui fait la différence. Si nous poursuivons le mirage de la liberté absolue, nous finissons par générer un monstre. Partout où il y a des catastrophes et des ruines dans le monde, il y a eu abus de liberté. Si, en revanche, nous acceptons une liberté limitée et réglementée par la Norme et par les relations mutuelles, nous réaliserons notre vocation humaine. L’exercice de la liberté implique donc une détermination: la personne libre doit mettre des bornes, des limites à ses actions. De manière … classique, elle doit  pouvoir s’engager dans une foi, dans une patrie, dans une famille, dans un champ à cultiver, dans une maison à construire, dans une mission à accomplir, dans un art ou une culture à exprimer. Les cornes du diable, la Golden Delicious d’Eve et les caprices divins n’ont pas assez de puissance pour déclencher la puissance d’une tentation. La tentation est à l’intérieur, elle habite ma liberté!

 

      Amen

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