LAZARE, VIENS DEHORS!

Année A - V Carême - (Gv 11, 1-45)                                                                                        Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice   

 

 

      “Jésus, repris par l’émotion, arriva au tombeau. C’était une grotte fermée par une pierre …  Après cela, il cria d’une voix forte : ‘Lazare, viens dehors !’ ”  

      

      Où vont les morts une fois qu’ils ont quitté cette terre? Les découvertes préhistoriques révèlent que depuis la nuit des temps les hommes avaient des idées très précises sur l’au-delà. La roue n’avait pas été inventée, on ne savait pas encore que la terre était ronde, mais on pensait déjà que les morts s’en allaient au-delà de l’horizon, là où le soleil se couche. Dans la Grèce antique, Érebos (les Ténèbres), fils de ‘Kaos, épousa’ sa sœur Nýx (la Nuit), et engendra Hēméra (le Jour) et Yýpnos (le Sommeil). Érebos est donc la personnification des ténèbres, liée à Erek, un terme avec lequel les anciens peuples indo-européens appelaient la terre où le soleil se couche (notre occident).

 

      Toujours en Grèce, à l’époque historique, le cosmos est divisé en trois parties: la surface terrestre habitée par les hommes, le monde souterrain (enfers, hadès, schéol) pour les ombres des morts, et les sièges célestes pour les divinités. Puis, avec la religion orphique (6ème siècle avant JC), des gens ont commencé à penser que même les hommes - des êtres d’origine divine mais ensuite déchus - pourraient aspirer à retourner aux sièges célestes. Sur la base de ces représentations, le christianisme a développé les idées de l’enfer, du purgatoire et du paradis. Les images les plus connues sont transmises par la Divine Comédie de Dante et les peintures de Fra Angelico.

      

      La théorie psychanalytique de Freud, formulée en 1927, représente une sorte de révolution: le monde des enfers n’est pas souterrain, mais il est en nous, il est une activité de notre psyché. “Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo” “Si je ne puis fléchir le Ciel, je remuerai l’Enfer”. En fait, dans l’interprétation freudienne, le monde souterrain correspond à la zone impulsive et irrationnelle de la personnalité appelée: le ça. Ici vivent les démons et les esprits, qui sont le reflet de notre partie animale, de nos malaises et de nos peurs. Au-dessus du ça se trouve le moi, cette partie (minimale) de la personnalité qui prend le contrôle du comportement et gère le monde de manière réaliste et rationnelle. Au-dessus de tout, il y a le surmoi, toute une superstructure qui nous est inculquée par la famille, la religion et la tradition culturelle. Ici (pour Freud) naît le sens de l’autorité et de la conscience morale.

 

      Alors que Freud pense apporter des nouveautés, des observations de ce type sont déjà présentes par exemple dans Macrobe (370-430 après JC), qui offre une interprétation éthique des fleuves infernaux. Léthé, le fleuve de l’oubli, est l’erreur de l’âme qui, oubliant la grandeur de la vie antérieure, est condamnée à rester dans un corps; Phlégéthon est le feu de la colère et les passions des hommes charnels; Achéron est le mécontentement d’avoir fait ou dit quelque chose qui produit de la tristesse; Cocyte est ce qui pousse l’homme au deuil et aux larmes; Styx est la haine mutuelle. Aussi le poète latin Lucrèce (94-56 avant JC) réinterprète les mythes infernaux dans une clé morale: “et ces tortures que les anciens ont déjà imaginées pour ceux qui méritaient le pire, dans les lacs de l’extrême Styx, on ne remarque pas que c’est nous qui les souffrons, au présent”.

 

      Aujourd’hui, nous savons que la terre est ronde et qu’il existe d’autres horizons au-delà de l’horizon. Nous savons que ce qui ressemblait à des ombres mortes et des fantômes dans les grottes sont en fait des dépôts de calcaire (stalactites et stalagmites) formés par le travail millénaire de l’eau. Avec les nouvelles découvertes scientifiques, la fascination des lieux sombres s’est déplacée plus loin, on peut s’y rendre en vaisseau spatial, avec les outils de la technologie. Le monde du cinéma (en particulier le genre horreur et science-fiction) nous offre une nouvelle vision cosmologique de ce qui se passe dans l’âme humaine. Un titre qui les représente tous: “Hevent Horizon, le Vaisseau de l’Au-delà”.

 

      Dans l’Univers, l’existence de lieux incroyables a été vérifiée: il y a des étoiles qui, à court de carburant, s’effondrent sur elles-mêmes et meurent, créant des trous noirs qui compressent la matière à l’état d’énormes densités. Nous avons découvert que l’Univers, dans son ensemble, n’est pas éternel, il n’est pas immobile, mais il se dilate et se refroidit, allant vers une mort par dégradation thermique, que l’on nomme entropie. Mais il n’y a aucune raison de s’inquiéter: l’Univers s’effondrera dans plusieurs milliards d’années. La vie de l’univers est un accordéon entre trou noir et entropie, entre concentration monstrueuse de matière et dispersion irrésistible d’énergie. 

 

      Le concept d’entropie - le chemin des choses vers la mort - n’est pas si loin de nous, il est attesté par la vie quotidienne: quand on abandonne les choses, on voit bien que le taux de désordre augmente. Une maison laissée sans entretien part en dégradation, rouille, tombe en ruine! On se retrousse les manches et on remet les choses en ordre, puis on se rend compte que chaque intervention implique un compte qui ne revient pas, une perte d’énergie qui, pour ainsi dire, est dispersée, non récupérable. En fait, comme nous le savons, la rénovation coûte plus cher que la construction.

 

      Il convient de noter que les concepts et théories scientifiques utilisent également des images et des métaphores, au même titre que les croyances religieuses ou les dogmes. Parlant d’entropie et de trous noirs, le scientifique ou le réalisateur d’un film de science-fiction, par anthropomorphisme fait de l’Univers un être vivant, de la même manière que les anciens attribuaient la pluie à Jupiter Pluvius ou le début du printemps à Proserpine. Même les formules mathématiques qui représentent des phénomènes naturels sont des métaphores, certes plus complexes, mais elles restent quand-même des métaphores.

 

      Jésus ne nous a rien dit sur l’au-delà, il n’est jamais entré en matière à ce sujet. Bien sûr, il a parlé du feu de la géhenne, mais la géhenne n’est pas un endroit d’un autre monde, c’est plus banalement la décharge publique de Jérusalem, l’endroit le plus dégoûtant de la ville, plein d’ordures, de cadavres d’animaux et de déchets de toutes sortes. Que pourrait-on imaginer de pire pour la religion juive,  obsédée par l’idée de pureté rituelle. Pour Jésus, la géhenne est l’image même du lieu destiné aux méchants: il y aura “des pleurs et des grincements de dents”. Bien sûr, Jésus a également promis le paradis au bon larron, mais même dans ce cas, ce n’est pas un paradis céleste comme nous l’imaginons à la manière de Dante: c’est un séjour terrestre temporaire, une sorte d’aire de repos pour les justes de l’Ancien Testament en attente de libération.

 

      Lazare entre aux portes du sépulcre, du royaume des enfers, de la grotte psychique, de la dépression éthique, du trou noir de la dépendance et de la mort. Pour lui il n’y a rien à faire, il est maintenant dans un endroit qui ne rend plus ce qu’il a avalé. Jésus était au-delà du Jourdain mais, malgré le fait d’avoir appris la maladie de son ami, il y reste encore deux jours, provoquant  ainsi un retard délibéré, pourquoi? Même les Juifs se moquent de lui avec ironie: “ Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir?” En réalité, Jésus tarde à agir  afin d’offrir un autre signe de sa prochaine résurrection. L’intervention de Jésus se produit le quatrième jour après la mort de son ami. En vertu de la loi juive, le cadavre été déclaré cadavre  au bout de quatre jours. Si la loi avait décidé de poser l’acte de décès le quatrième jour, c’était pour être sûr que le mort était vraiment  … mort! Ainsi, rappelant son ami Lazare du sépulcre, Jésus montre une anticipation de sa résurrection, comme pour réconforter ses disciples avant l’heure la plus sombre qui est sur le point d’arriver à Jérusalem.

      

      Le mot resurrectio, en grec anàstasis (d’où le nom Anastasie) n’avait rien de sacré ou de transcendant; c’était un mot simple d’usage courant qui signifiait: se lever, se remettre sur pied après la nuit de sommeil. Avec la prédication chrétienne, la résurrection a commencé à indiquer une nouvelle notion: le retour de la mort à la vie. 

 

      En tout cas, la cosmologie moderne et l’interprétation freudienne du monde souterrain, ainsi que les nombreuses représentations imaginatives du cinéma, nous deviennent utiles: les monstres, les fantômes et les puits sombres existent vraiment, et ils ont en nous. En fait, on peut être mort avant ... de mourir: un échec, une trahison, un enfant dérouté, un retournement financier ... puis cet état de manque total d’énergie, cette dépression, ce vide d’espoir, cette envie de combattre qui nous manque ... Combien de fois les gens disent-ils: J’ai l’enfer dans mon cœur?

 

      La mort avant de mourir se manifeste dans une relation rompue, une amitié trahie, un pacte révoqué. Si une personne traverse beaucoup de chagrins et est moralement au bout, appelez-la et échangez deux mots avec lui: vous ressusciterez un mort! Le mort entend, le mort vient dehors! Les miracles ne sont pas si difficiles!

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Carême-05 - LazareViensDehors.pdf
Document Adobe Acrobat 99.9 KB

À PRÉSENT JE VOIS!

Année A - IV Carême - (Gv 9, 1-41)                                                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice   

 

 

      “En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent: ‘Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle?’  ” 

      

      Nous sommes confrontés à un aveugle-né: sa simple présence pose un problème. Les disciples de Jésus demandent qui est le responsable de sa situation: lui ou ses parents?  Ils sont les porte-paroles d’une opinion largement répandue sur l’origine de la maladie et la disgrâce: il s’agit sûrement d’une punition divine! Jésus n’approuve pas une telle opinion, et son attitude envers le malade le démontre. En passant et voyant cet aveugle de naissance, Jésus pense à la passion qu’il va traverser, il pense à la manière de rendre gloire à Dieu.

          

      La guérison a lieu grâce à un geste inhabituel: Jésus enduit les yeux de l’aveugle de la boue faite avec sa salive, et il l’envoie se laver dans la piscine publique de Siloe. Pourquoi de la boue? Normalement, un crachat et la poussière de la terre, plutôt que d’ouvrir les yeux, finissent par aveugler! Lorsqu’un combattant est coincé par l’adversaire, il lui crache au visage ou lui jette de la terre dans les yeux. La signification exacte de ce geste singulier de Jésus demeure donc inconnue, mais l’intention provocatrice est claire: il contrevient à la loi du sabbat et dit à l’aveugle: “Va te laver”, c’est-à-dire: travaille le samedi. À ce moment-là, Jésus quitte la scène et une discussion animée commence. Les pharisiens sont fortement contrariés et embarrassés. Le miracle est évident, il ne peut venir que de Dieu, mais en même temps celui qui l’a fait, a violé le sabbat, il est donc un pécheur. Que penser? Ils nient d'abord le fait (“Les Juifs ne voulaient pas croire …”), puis ils nient l’interprétation du fait exprimée par l’aveugle (“C’est un prophète”), enfin, ils nient le témoignage du fait, faisant taire la voix du témoin (“Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon?)

 

      Ensuite, il y a le rôle des parents de l’aveugle-né. Normalement, les parents font des choses merveilleuses pour leurs enfants handicapés. Il y a des petits êtres humains qui naissent dans des situations de désavantage, avec des déficits et des déformations qui ne peuvent pas laisser indifférent; pourtant les parents les aiment deux fois plus, ils les suivent sans jamais les laisser seuls, ils ne cachent pas la maladie, ils les amènent au grand air pour les socialiser ... Mais ici les parents de l’aveugle-né ne semblent pas faire des sauts de joie en voyant leur fils guéri: ils ont peur de l’autorité religieuse, donc ils évitent de répondre aux questions, et peut-être pensent-ils aussi à la perte d’une importante source de revenus: ce fils malheureux était un mendiant professionnel. 

 

      Les pharisiens ne prennent pas en considération la possibilité de discuter de leur interprétation du sabbat. Ils ferment les yeux sur l’évidence, ils sont convaincus de savoir déjà, ils refusent obstinément. Trois fois ils présument savoir, trois fois l’aveugle-né déclare ne pas savoir. Nous assistons à une incompréhension progressive des pharisiens et à une plus grande connaissance de la personne de Jésus de la part de l’aveugle guéri. Le pauvre reconnaît de ne pas savoir, mais à chaque question posée, il répond par une foi grandissante: “L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue …” “C’est un prophète …” “Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire …” Et quand Jésus lui-même lui demande: “Crois-tu au Fils de l’homme?”, il répond:  “Je crois, Seigneur!”.

 

      Les situations s’inversent. Au fur et à mesure que Jésus se révèle, la foi se confirme d’un côté, et est niée de l’autre. L’aveugle-né ne voyait pas, maintenant il voit. Les pharisiens croyaient voir, mais leur présomption les aveugle. L’aveugle n’a commis aucune faute le condamnant à être né aveugle: la véritable cécité est celle des pharisiens, elle est de type interne et leur est imputable, car ils n’acceptent pas et prétendent voir: “Nous savons que Dieu …” Le miracle se résout dans un paradoxe: il ouvre les yeux de ceux qui se disposent à croire, mais il les ferme à ceux qui dès le départ prennent une position de négation!

 

      Chaque épisode du quatrième évangile présente un schéma simple et constant: d’abord vient la parole de Jésus, puis l’acceptation ou le rejet par ses auditeurs. Jésus est venu enlever le voile du péché, qui nous empêche de voir le plan de Dieu pour le salut de l’homme, mais c’est précisément cette venue qui accentue le péché dans toute sa gravité! Chez Jean, le péché par excellence est l’incrédulité, une option lucide, consciente et responsable, le refus eschatologique et définitif formulé une fois pour toutes. Les hommes qui choisissent l’obscurité anticipent le jugement de la condamnation finale.

      

      Jean a écrit son Évangile dans les dernières décennies du premier siècle, lorsqu’une vive controverse a éclaté entre la communauté chrétienne primitive et la synagogue des années 90. Dans l’affrontement entre Jésus et les pharisiens, on reconnait l’atmosphère d’intimidation envers les disciples du Christ: “En effet, ceux-ci (les Juifs) s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ”. Il s’agit d’un acte disciplinaire de la Synagogue des années 90, antidaté par Jean aux Juifs de l’époque de Jésus. Les deux situations, celle de Jésus et celle de la communauté chrétienne primitive persécutée, se reflètent l’une dans l’autre. Dans l’intention narrative de l’évangéliste, l’aveugle-né est la personnification du disciple fidèle, impliqué dans le même refus que son Maître. Ceux qui suivent le Christ, ne laissent jamais les autres indifférents, ils soulèvent toujours des questions, des critiques et des dérisions autour d’eux. Si quelqu’un comme l’aveugle-né se convertit au Christ, les gens ne le reconnaissent plus, les amis et la famille deviennent comme des étrangers.

 

      Pourquoi la simple présence de l’aveugle-né a-t-elle posé un problème? Aujourd’hui encore, il y a des gens qui, en cas de maladie ou de malheur, pensent immédiatement à une sorte de châtiment divin, à une volonté divine mystérieuse et indéniable. En fait, toutes les réponses que nous donnons à la souffrance humaine sont de fausses réponses. Puisqu’il n’y a pas d’explication rationnelle de la douleur, les personnes en bonne forme, face à une personne malade ou handicapée, peuvent ressentir une sorte de gêne - ou de peur  que tôt ou tard cette chose puisse les toucher aussi. Le problème du sain est celui d’exorciser la peur, donc il développe un mécanisme de défense: s’il y a une maladie, cela signifie qu’il y aurait eu une négligence, ou la faute d’un ancien péché. C’est une façon de se sentir en sécurité: si je n’ai rien fait de mal, il est clair que Dieu doit me garder en bonne forme. Si je dis le chapelet tous les jours, il est sûr que Notre-Dame de Lourdes m’évitera une hospitalisation. C’est un très discutable sentiment de justice.

 

      Les gens qui pensent de cette façon se reconnaissent immédiatement. Quand ils voient le mal chez les autres, ils disent que c’est bien fait pour eux, qu’ils l’ont recherché, ils l’ont mérité, et ces gens sont aussi capables de se réjouir du malheur de l’autre. Mais lorsque le mal les touche personnellement, ils s’étonnent d’être maltraités par le Seigneur, malgré toutes les prières et les bonnes œuvres qu’ils ont faites. 

 

      Jésus ne cherche pas d’explications, ne propose pas de recettes, il ne cherche pas le responsable de la maladie.  Il n’est pas venu expliquer le problème de la souffrance, mais il nous a montré comment y faire face. Avec lui, la douleur peut devenir un lieu où se manifeste l’œuvre de Dieu, qui ne punit pas, mais qui sauve! La souffrance humaine qui cache une promesse de résurrection: qui y aurait pensé? Peut-être - ou plutôt non - sans peut-être, c’est à nous aussi de le découvrir, un jour !

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Carême-04 - ÀPrésentJeVois.pdf
Document Adobe Acrobat 72.8 KB

LA SAMARITAINE 2/2, DE VERA RELIGIONE

Année A - III Carême - (Gv 4, 5-92)                                                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “L’heure vient - et c’est maintenant - où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité: tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer”

      

      (deuxième partie de la réflexion) Nous avons vu que la Samaritaine - qui ne semble pas être une femme de bien - reçoit une révélation de la plus haute théologie: Jésus lui dit en quoi consiste la Grâce et le vrai culte de Dieu! Dans le premier acte de la rencontre, elle croyait mener un jeu de séduction, mais en réalité elle finit par rester coincée dans son incompréhension. Maintenant, nous voyons que Jésus prend les rênes de la conversation qu’il pose sur le plan personnel: “Va, appelle ton mari, et reviens”. Imaginons l’irritation de la femme! Elle pensait connaître les hommes, elle pensait pouvoir impressionner cet étranger qui pourrait allonger la liste de ses amants, et que dit-il? “Appelle ton mari”. Mais quel genre d’homme est-il, qui veut voir son mari? Qu’a-t-il  à voir son mari avec ça? “Je n’ai pas de mari”. Normalement, une femme appelle son mari lorsqu’elle est vexée par un homme, pas lorsqu’elle le séduit! Comme pour un idiot qui n’a pas encore compris l’offre, elle réitère sa disponibilité: “Je n’ai pas de mari”. Et Lui: “Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari: des maris, tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari”. La femme est stupéfaite: comment se fait-il qu’il connaisse ses affaires? 

     

      Prise sur le vif, et en voulant éviter d’ … approfondir le sujet (cela ne lui convient pas), elle détourne à nouveau le discours et aborde la vieille brouille entre les juifs et les samaritains: je vois que tu es un prophète ... ôte-moi une curiosité ... vous dites que c’est Jérusalem, l’endroit où on doit adorer ... pour nous les Samaritains c’est bien ici qu’il faut le faire, sur le mont Garizim ... La Samaritaine est le symbole d’une tradition syncrétiste qui mélange le Dieu des pères avec le culte des dieux étrangers, en déclenchant le scandale, les insultes et la haine des cousins juifs. La femme évoque la grandeur d’un passé glorieux: Jacob, les patriarches, ce lieu, ce puits, qui sont plus anciens et plus importants que la ville de Jérusalem. Où devrions-nous aller pour adorer Dieu? 

 

      Ce n’est pas une question banale: le lieu où rencontrer Dieu est essentiel pour tout homme. Dans l’Évangile de Jean, c’est même la question la plus importante. Jésus ne se laisse pas prendre dans le dilemme. Pour lui, l’adoration de Dieu ne doit pas opposer un peuple contre un autre, une confession contre une autre, une race contre une autre, un homme contre un autre: “Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer”. La question du lieu est dépassée. Quelque chose d’incroyablement nouveau est en train d’arriver. Nous sommes confrontés à la plus haute révélation du quatrième Évangile. Dieu n’habite pas dans un temple, sur une haute montagne, dans une forêt sacrée ou sous un arbre sacré. Dieu recherche un autre type de fidèles qui l’adorent “en esprit et vérité”, en toute conscience, dirions-nous. En fait, Dieu habite l’homme!

 

      Nous pourrions réécrire tout le traité: De Vera Religione (sur la vraie religion). En suivant le fil de la réponse de Jésus à la Samaritaine, nous pourrions dire que la véritable religion, pour être vraie, ne doit pas être circonscrite dans une définition exacte. Il n’est pas possible de traiter la religion comme on le fait avec la géométrie des triangles. D’ailleurs, qui pourrait dire ce qu’est un vrai homme? Si de vrais hommes peuvent être partout dans le monde, cela signifie que les vraies religions sont partout aussi. Bien sûr, les contenus et les conséquences varieront selon les époques et les cultures, mais si nous sommes disponibles pour rencontrer l’autre, notre conscience humaine peut devenir le lieu qui nous unit dans l’adoration d’un seul Père. En fait, Jésus dira qu’il a trouvé la foi et l’amour là où il s’y attendait le moins: chez une cananéenne païenne, chez un centurion romain, chez un bon Samaritain ... D’ailleurs, moi qui récite le credo à la messe:  qui m’assure que j’adore le vrai Dieu, et non pas une représentation mentale que je me suis fait de Lui? 

 

      Deux mille ans se sont écoulés et nous n’avons peut-être pas encore compris cela. Nous gardons les commandements et les traditions, d’accord; mais comme la Samaritaine, nous avons toujours la tentation d’enfermer Dieu dans le cercle de nos concepts, de nos besoins, de nos identités. Nous avons tendance à circonscrire le sens du divin dans un contexte de choses déjà faites, déjà vues, déjà répétées. Avec le traditionalisme, nous sommes même capables de mesurer l’essence divine à partir des canons sacrés que nous avons établis. Au lieu de réaliser la rencontre avec Dieu, nous finissons par le réduire à une expérience éthique ou esthétique qui nous excite, à une liturgie solennelle qui nous satisfait, à une loi ou à une forme idéale qui nous donne des certitudes.

 

      Historiquement, il y a eu aussi un christianisme qui a érigé de somptueux bâtiments dans lesquels les arts ont fleuri dans toutes les directions, mais nous constatons que le tissu anthropologique et les communautés de foi qui ont produit ces merveilleux artefacts ne sont plus là: elles ont cessé d’exister. Et nous nous retrouvons avec un lourd héritage, avec des monuments difficiles à gérer, avec des bâtiments et des espaces institutionnels qui ressemblent de plus en plus à des coquilles vides que nous devons nécessairement remplir par des touristes et des services du troisième secteur afin qu’ils soient entretenus. L’élan missionnaire de l’Église a été alourdi par le souci de préserver l’existant, alors que les morts doivent ensevelir leurs morts. Voilà pourquoi le pape François, en quittant le Palais Apostolique et en descendant vers Santa Marta, a donné un signal clair dans cette direction!

 

      De la même manière, l’Évangile de la Samaritaine s’est réduit à un beau tableau qui, juste parce qu’il est beau, finit par devenir un écran pour le message qu’il devrait véhiculer. La scène travaillée par le peintre dit: Dieu ne se trouve pas dans les monuments du passé, mais dans les lieux du présent, où se croisent les chemins des hommes. Et nous posons nos regards sur les formes, les couleurs, le savoir-faire de l’artiste et son contexte historique, sans prendre en compte le message. Même des célèbres critiques d’art se révèlent plus analphabètes que la Samaritaine dont ils admirent la belle robe décolletée. Jésus a révélé la Grâce et le vrai culte de Dieu à une femme au sixième concubinage, dans un contexte de syncrétisme religieux. Il est clair que la Samaritaine devient l’allégorie - on peut dire le testimonial - de notre temps. Un signe que le message doit être présenté à tous, sans avoir besoin de nous prémunir de clichés, et sans mettre d’étiquette sur personne. Jésus a rencontré cette femme, là où elle était, limitée par ses propres attentes, prisonnière des préjugés de son peuple, suscitant en elle la reconnaissance des besoins les plus profonds: une psychanalyse ante litteram!

 

      Quand finalement la femme pose la question fatidique du Messie, Jésus lui dit: “Je le suis, moi qui te parle”. Ce Messie, ce prophète que tu attends, c’est moi! Il révèle son identité, sans l’imposer avec la force ou avec les lentilles déformantes d’une vérité codifiée. À ce moment-là, la femme prend conscience du piège, du jeu de Jésus sur les différentes significations de l’eau. Elle se rend compte qu’en réalité ce n’est pas Lui qui en avait besoin, mais c’était elle. Après tout ce grand discours sur l’eau, emportée par l’enthousiasme, la femme interrompt la conversation; elle laisse sa cruche par terre, et sans même dire au revoir, abandonne littéralement Jésus la bouche sèche car elle oublie de lui donner à boire. Elle court vers ses concitoyens pour raconter cette histoire: “Ne serait-il pas le Christ?” Ce qu’elle était venue chercher, l’eau du puits de tous les jours, passe au second plan! Cette cruche abandonnée représente toutes les préoccupations très importantes pour lesquelles nous sommes si inquiets: face à la nouveauté sans précédent de l’Évangile, elles ne sont plus rien!Finalement, la Samaritaine s’est-elle convertie? A-t-elle remédié au gâchis de sa propre vie? A-t-elle vraiment terminé avec la série de ses fiancés? L’Évangile ne le dit pas, et nous ne le saurons jamais. C’est le signe que même la conversion ne doit pas être imposée: notre conscience ne doit pas avoir de pouvoir sur la conscience d’une autre personne. Jésus juge les actes, pas la personne! 

      

( ) Cf. Bruno Maggioni, “La brocca dimenticata”, I dialoghi di Gesù nel Vangelo di Giovanni, Vita e pensiero, Milano 2000, pp. 49-64 

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Carême-03.02 - LaSamaritaine-DeVeraRel
Document Adobe Acrobat 74.8 KB

LA SAMARITAINE 1/2, PSYCHANALYSE DU DÉSIR

Année A - III Carême - (Gv 4, 5-92)                                                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue; Anne Mayoraz, éducatrice

      

 

       [L'Évangile de la Samaritaine est très riche, on y consacre donc deux réflexion]

 

     “Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source. C’était la sixième heure, environ midi”

      

      Jésus rencontre une femme aux cinq maris et il lui fait une confiance d’une importance capitale. Elle est une femme, donc une personne sans droits dans une société dominée par les hommes; elle est une Samaritaine, race haïe par les Juifs et considérée comme une bâtarde; elle est en sixième cohabitation avec un homme, donc elle est aussi une mauvaise femme. En outre, dans ce type de société, il n’est pas convenable pour un maître de parler à une femme. En fait, même les disciples, de retour du village, sont étonnés de cette attitude si inhabituelle. Cependant,  ils n’ont pas le courage de demander des explications à Jésus; pourtant ... cette femme reçoit une révélation de la plus haute théologie: Jésus lui apprend en quoi consiste la Grâce et le vrai culte de Dieu! 

 

      La rencontre est fortuite, elle se déroule dans un cadre de vie quotidienne. En cet après-midi ensoleillé il y a deux besoins fondamentaux qui se croisent: Jésus fatigué qui s’arrête pour se rafraîchir, et la femme qui vient puiser de l’eau, comme elle le fait tous les jours. Ils s’approchent l’un de l’autre, ils se regardent, Il lui parle d’abord, suscitant son émerveillement. Demander une faveur est un moyen d’exprimer sa sympathie pour une personne. La réaction de la femme est incohérente, elle ne dit ni oui ni non, et elle lui répond par une question politiquement incorrecte, rappelant l’inimitié entre deux peuples, les Juifs et les Samaritains, pour une question religieuse liée au Temple. “Comment! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine?” Elle-même ne s’attendait pas à ce qu’un juif lui adresse la parole. En réalité Jésus n’est pas juif, il est galiléen. Mais en Samarie, Jésus est un peu comme Hercule Poirot qui est belge, mais qui en Angleterre, est pris pour un français. Souvent, dans une relation initiale entre des individus d’horizons différents, les sentiments sont hostiles, et les mécanismes de préjugés et d’autodéfense s’activent facilement.

 

      La femme garde ses distances, elle veut comprendre quel genre d’homme se trouve devant elle, elle veut l’engager dans une conversation banale et, compte tenu de son passé, elle veut peut-être commencer un jeu de séduction. Après tout, ce n’est pas à midi - avec le soleil au zénith - que les femmes honnêtes viennent chercher de l’eau. Normalement, à ce moment de la journée, les puits sont déserts, les bergers font reposer les brebis, c’est le bon moment pour chercher de l’amour mercenaire. Cette femme n’est certainement pas du genre à faire des discours importants. Mais Lui la bloque immédiatement, il se fait nécessiteux et mendiant, il commence à lui parler d’une autre eau très spéciale, que lui seul peut donner, une eau qui désaltère toute soif. Dans le quatrième évangile, le niveau superficiel du récit cache une veine plus profonde. Jean, en tant que théologien accompli, savait déjà la tournure que l’histoire allait prendre: vers une couche plus profonde, un autre type d’eau! Imaginons l’économie d’efforts et d’argent: plus besoin d’aller au puits tous les jours, plus besoin d’aqueducs ou de boissons vendues par la publicité. En fait, les boissons artificielles ne permettent pas d’étancher la soif, mais plutôt de l’augmenter, il y a des sucres particuliers qui sont comme des drogues légères: plus tu en bois, plus tu en veux boire. Nous avons oublié que le classique verre d’eau suffit bien à étancher la soif. Les firmes doivent gagner de l’argent, et nous risquons de condamner l’enfance à l’obésité.

 

      La femme fait semblant de ne pas comprendre: toi qui es si naïf pour me demander de l’eau, tu dis avoir cette eau si spéciale? Cet inconnu qui pourrait augmenter la liste de ses amants, en réalité semble lui offrir une proposition plus intéressante, une possibilité inouïe: “si tu savais …” “Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser …” 

 

      La femme se moque de lui, ou bien elle croit avoir découvert … l’eau magique, elle n’arrive pas à regarder au-delà de ses besoins quotidiens, elle ne voit que l’utilité d’éviter l’effort physique de venir au puits! Elle est toujours renfermée dans sa logique économique, sa logique domestique, mais partant de son besoin immédiat, Jésus la conduit à une compréhension plus profonde. Jésus implique la femme avec habileté. Si elle s’exprime par les oppositions: nous ... vous ... il lui répond par un: je ... te ... Le dialogue devient personnel, face à face. Ainsi la personne change d’attitude, se transforme, change même de façon de désirer les choses! Nous aussi, lorsque nous avons des difficultés avec notre prochain, faisons comme Jésus: essayons d’établir un dialogue personnel, et nous verrons l’interlocuteur passer d’une attitude agressive à une implication active!

 

      En fait, derrière nos besoins terrestres les plus immédiats et superficiels, il y a un besoin plus profond, mais nous avons du mal à le reconnaître. Ces deux types d’eau représentent deux façons de concevoir la vie, deux horizons différents: l’un superficiel, charnel, freudien, l’autre plus profond: la dimension du don. La psychanalyse n’est pas profonde, mais elle est naturaliste. L’homme charnel est remué par des passions qui le font haleter sans arrêt d’un puits à l’autre, dans la recherche perpétuelle de quelque chose qui pourrait le satisfaire, mais non: rien n’arrive, toujours et à nouveau la soif revient! Une soif qui signifie l’insuffisance des choses. Rien qui nous suffit ou qui nous donne définitivement la paix. Nous mangeons et nous avons encore faim, nous buvons et nous avons encore soif.

 

       La femme a cherché à combler ce vide, mais en vain. Cinq maris et son partenaire actuel ne lui suffisaient pas. C’est du passé. Cependant, il y a eu un progrès, son attitude a changé, les rôles se sont inversés: maintenant c’est elle qui demande cette eau si spéciale. Jésus suit une stratégie: il demande,  pour amener la femme à demander. Bien sûr, elle ressent le besoin d’un changement, mais elle n’a pas encore compris, elle est encore prisonnière de ses anciens schémas, avec l’eau physique du puits habituel. Elle n’imagine même pas qu’il puisse y avoir une autre soif et une autre eau qui la satisfasse. Elle confond les désirs superficiels avec les désirs profonds. Elle croit qu’il n’y a rien d’autre que cette soif physique et cette eau physique. Elle croit que dans sa vie il n’y a que de la chair et de la sensualité.

 

      Même aujourd’hui, l’hédoniste et l’esthète, aussi raffinés soient-ils, peuvent ne pas être en mesure de reconnaître les besoins les plus profonds qui habitent leur cœur. Les anciens Pères disaient que la Samaritaine représentait notre âme dont nous avons le devoir de prendre soin et de sauver. Mais ce salut n’est pas au sommet de nos pensées, et nous sommes plus disposés à nous consacrer à nos passions mondaines, aux frivolités, aux eaux qui ont déjà passé sous les ponts. En fait, la femme reste coincée dans son malentendu. Elle voit que son jeu ne mène à rien. En feuilletant quelques articles de psychanalyse populaire, nous trouvons des expressions de ce type: le désir de l’homme est sans objet ... nous ne décidons pas de notre désir ... nous ne maîtrisons pas notre désir ... nous ne décidons pas, mais nous ‘nous sommes décidés’ par notre désir ... Bravo: avec toutes ces études et ces analyses, le résultat est plutôt maigre, décourageant: il n’y a rien qui satisfasse le désir de l’homme, ou qui apaise sa soif, comme le dit le psalmiste qui “comme un cerf altéré cherche l’eau vive” (Ps 41)

 

      Pour Jésus, cependant, quelque chose qui nourrit et satisfait le désir existe, il est là. Il l’appelle eau vive, les théologiens l’appelleront Grace et les mystiques Don Divin. On peut aussi l’appeler: plénitude, gratitude, reconnaissance, satisfaction ... A cet égard, saint Thomas dira: “desiderium naturale non potesse esse inane”, “le désir naturel ne peut pas tourner à vide”, c’est-à-dire rester sans objet, suspendu sur lui-même (1). Dans cette déclaration d’importance capitale, Saint Thomas nous fait suivre la pensée d’Aristote: “Natura nihil facit frustra” “La nature ne fait rien inutilement” (2) (la première partie de la réflexion se termine ici)

 

1) Summa contra Gentiles, 3, 48, 10          

2) De Coelo 2, c. 2

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Carême-03.01 - LaSamaritaine-Psichanal
Document Adobe Acrobat 74.6 KB

MATIÈRE, LUMIÈRE ET TRANSFIGURATION

Année A - II Carême - (Mt 17, 1-9)                                                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmena à l’écart, sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière”.

 

      Un visage humain qui brille comme le soleil! Qu’est-ce que la lumière? L’Univers est fait de lumière. Si dans n’importe quelle partie de l’Univers nous prenons un atome et le cassons, il y a une explosion du noyau qui transforme le tout en un éclat de lumière! La matière est faite de lumière: si nous prenons un caillou et que nous accélérons son mouvement à une vitesse inimaginable, il devient lumière, énergie, quelque chose qui ne peut pas être saisi, mesuré, conceptualisé!

 

      Dans la cosmologie ancienne, basée sur l’observation directe, l’Univers était considéré comme stationnaire et éternel. Il semblait que les étoiles ne bougeaient jamais, que la terre était au centre du Cosmos et l’homme au centre de la terre. La cosmologie moderne a changé cette vision du monde. Avec les outils d’observation actuels, nous avons compris que l’Univers avait également un début, une histoire qui lui est propre, et qu’il est actuellement en expansion. La terre s’est retrouvée petite, comme un grain de sable perdu dans l’immensité du Cosmos, parmi des milliards de galaxies, d’étoiles et de planètes qui se déplacent dans toutes les directions, sans but, sans destination, sans  finalité apparente. Nous avons également réussi à donner un âge à l’univers que nous pouvons observer: près de 13,4 milliards d’années. Le soleil est né il y a 5 milliards d’années et la terre un peu plus tard. En faisant l’analyse de la lumière provenant des corps célestes et issue d’un passé lointain, les cosmologues s’engagent à reconstruire l’évolution de l’Univers. L’horizon de nos connaissances s’est élargi de manière incroyable, mais il y a d’autres découvertes à faire, d’autres choses à comprendre. Voici quelques exemples formidables de questions cosmologiques:

 

      “J’ai toujours eu l’impression qu’il y a une réalité derrière la réalité, il y a lieu de se poser beaucoup de questions. J’ai toujours pensé qu’il y avait autre chose, au-delà des apparences. Je voulais jeter un œil dans les domaines de la poésie et du mysticisme” (1)

 

      “Derrière ce qui change, il y a quelque chose qui ne change pas. Schrödinger et Heisenberg étaient des esprits mystiques, ils ont développé une mystique de la science dans laquelle je me reconnais” (2) 

 

      “Un physicien moderne étudie la physique quantique les jours impairs et médite sur la relativité gravitationnelle les jours pairs. Dimanche, il prie, pour que quelqu’un trouve la corrélation entre les deux” (3) 

 

      “Il semble aujourd’hui que la science ne pourra pas lever le voile qui entoure le mystère de la création. Pour le scientifique qui tout au long de sa vie a été guidé par la croyance dans le pouvoir de la raison, cette histoire se termine comme un cauchemar. Il a gravi les montagnes de l’ignorance et est sur le point d’atteindre le plus haut sommet; quand il parvient à atteindre le dernier rocher, il est reçu par un groupe de théologiens qui y sont assis depuis des siècles” (4)

 

      La lumière visible, l’être sensible et l’univers observable sont donc comme un voile ou un rideau sur  une réalité plus vraie et plus complète, c’est comme “la porte qui divise les chemins du Jour et de la Nuit” (Parménide). Dans l’expérience cosmologique et philosophique, la vraie réalité est poésie, elle est mystique, elle est quelque chose qui ne change pas, elle est la corrélation des mondes. Il y a une lumière qui ne peut pas être vue, il y a un être au-dessus de l’être, il y a un monde qui n’est pas donné par la Nature, mais qui se construit par l’Esprit. La philosophie a parlé “d’un être sensible et d’un être intelligible”, la liturgie des “choses visibles et invisibles”, mais il n’y a pas de grande différence entre les deux points de vue.

 

      Au cœur de l’épisode de la Transfiguration,  nous trouvons l’impératif céleste qui enjoint aux trois disciples d’écouter Jésus: “… et voici que, de la nuée, une voix disait: ‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie: écoutez-le!’ ” (Mt 17, 5). Écouter, c’est ob-audire, c’est-à-dire prêter l’oreille, prêter attention, obéir. Jésus a été le premier à entendre la voix du Père : maintenant c’est le Père qui demande la même chose aux disciples de Jésus, par rapport à lui. Dans toute famille où règne l’ordre et l’amour, il y a la loi de l’écoute réciproque, il y a l’un qui prête l’oreille à la parole de l’autre. La correspondance entre la parole dite et celle qui est entendue, a le pouvoir de lier les gens, leurs volontés, leurs destins, leurs ressources ... Ce n’est pas pour rien que la nôtre est une religion de la Parole.

 

      Il est écrit: “… depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre: d’un bout du monde à l’autre, est-il arrivé quelque chose d’aussi grand, a-t-on jamais connu rien de pareil? Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu parlant du milieu du feu, et qui soit resté en vie?” (Dt 4, 32-33). Terrible expérience, celle d’écouter la Parole de Dieu! Les Juifs avaient même peur d’en mourir. Et nous, quand le dimanche nous entendons dire: “Parole de Dieu”, comment sont nos oreilles? Ont-elles l’impression d’avoir entendu quelque chose de grand, ou nous sommes-nous habitués à cela? Avons-nous trouvé une présence dans ces paroles? Nous sentons-nous changés en quelque chose, ou sommes-nous toujours les mêmes? Notre messe est-elle plate, toujours la même? Il ne s’agit pas d’une vague spiritualité, mais de la capacité de lire la volonté du Père, celle de se conformer à Jésus au long de notre vie: s’il est le Fils, il nous faut devenir comme lui: des fils!

 

      Toutes les Écritures nous parlent de lui. Bien sûr, il y a aussi des pages terribles de violence, de haine et de tricherie, et pourtant nous sommes invités à lire avec l’attitude d’un fils à l’écoute. À l’école on enseigne aux jeunes la lecture critique d’un texte, une approche scientifique d’un sujet, d’un auteur, d’une période historique, et c’est une chose excellente. Mais dans cette page d’Évangile il y a bien plus: le Père lui-même, Dieu, veut que nous prêtions une écoute filiale, certainement plus intense et engageante que pour tout autre type de lecture.

 

      L’écoute attentive de cette Parole est une chose extrêmement sérieuse car elle change la vie, elle transforme la personne, elle atteint le cœur de sa vocation. Normalement nous pensons que pour avoir la foi, nous ne devons pas avoir de doutes, comme si la foi était composée d’un sujet, d’un prédicat et d’un complément d’objet. En réalité, la foi n’est pas comme une affirmation claire et distincte d’une science cartésienne exacte, mais elle s’exprime dans une confiance entre personnes. C’est une Parole qui nous dépouille de toute sécurité. Abraham écoute et - à son âge! - il part vers d’autres horizons. Dieu parle et Moïse - au lieu de prendre sa retraite - commence l’exode.

 

      Avec l’Évangile d’aujourd’hui, nous aussi, nous avons atteint le mont de la Transfiguration: l’expérience de Pierre, Jacques et Jean n’est qu’un avant-goût de ce que nous sommes destinés à devenir. Ils en avaient besoin pour surmonter les événements imminents de la passion. Nous en avons besoin pour traverser cette vie, un désert où nous portons encore le poids de la matérialité et de l’animalité. Pierre voulait rester là, dans cette extase indescriptible, mais Jésus le secoue et lui rappelle l’urgence de retourner dans la vallée. Il en va de même pour toute expérience mystique authentique: juste un aperçu de lumière qui arrive à des moments cruciaux, juste assez pour nous donner la force de continuer.

     

(1) Cf Hubert Reeves, “L’Univers”, Collana “A voix haute”, Editions Gallimard, 2009     

(2) Entretien avec Hubert Reeves, par Jacques Languirand. Édition: Stéphanie Adam Le Roch/ Les Productions Minos Ltée       

(3) Norbert Wiener …

(4) Cf. R. Jastrow, “God and the astronomers”, New York, 1978, p. 11

Télécharger
Réflexion à télécharger en pdf
A-Carême-02 - Matière,Lumière,Transfigur
Document Adobe Acrobat 91.3 KB

LA TRIPLE TENTATION

Année A - I de Carȇme (Mt 4, 1-11)                                                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

      “En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable”

          

      (On a demandé de publier cette deuxième réflexion du premier dimanche)

 

      Le Carême est un chemin vers Pâques. La vie elle-même peut être considérée comme un Carême conduisant à la Pâques éternelle. En chemin, nous rencontrons des difficultés, des obstacles, des épreuves, des tentations, comme dans la Terre du Milieu du Seigneur des Anneaux. En fait, selon l’histoire des évangélistes, le désert que l’on traverse dans cette vie n’est pas vraiment un désert, mais un endroit plutôt ... bondé. Il n’y a pas de temps pour être en paix. Tout d’abord, nous avons la compagnie des bêtes sauvages, qui dans l’allégorie des Pères sont les passions, minutieusement apprivoisées par l’homme spirituel. Ensuite, il y a l’œil de Satan, avec toute sa procession d’ogres et de mauvais esprits. Le service des anges est le repos mérité du guerrier à la fin de sa bataille, après avoir surmonté les différentes épreuves et tentations.

 

      Jésus dans le désert,  répond de manière nette à la triple tentation du pouvoir économique (le pain), du pouvoir religieux (le temple) et du pouvoir politique (les royaumes de la terre). La tentation de l’homme économique consiste en une sourde satisfaction de l’estomac et de la sensualité, dans le matérialisme des trafics et des commerces, toutes choses pour lesquelles il est même capable de tuer les autres. L’homme spirituel recherche l’orgasme d’une religion spectaculaire et des miracles faciles, grâce à un leader charismatique qui a le pouvoir de lier le regard de ses adeptes. L’homme engagé en politique est prêt à renoncer à sa dignité personnelle en rampant devant quelqu’un de plus puissant que lui, pour gagner une position privilégiée par rapport aux autres subordonnés. Nous avons identifié trois tentations principales, mais en réalité, Jésus a été mis à l’épreuve “de toutes les formes de tentations” (Lc 4, 13).

 

      En soi, l’économie, la religion et la politique ne sont pas de mauvaises choses, mais l’homme a l’énorme pouvoir de les dégrader, de les pervertir. L’œil est fasciné par la puissance de l’Anneau, il faut se battre pour y échapper. Si nous pensons à la manière de Satan, nous n’aurons aucun mal à trouver les arguments qui lui donnent raison: la femme est tentatrice, l’Église est corrompue et la politique est une chose sale. Mais si nous pensons à la manière de Jésus, tout change: “si ton œil est limpide, ton corps tout entier sera dans la lumière; mais si ton œil est mauvais, ton corps tout entier sera dans les ténèbres” (Mt 6, 22). Par conséquent, la femme est à respecter, l’Église à réformer, la politique à administrer. Tout dépend donc de moi, de mon regard sur les choses. Les choses sont telles que je les vois: Omnia munda mundis, tout est pur pour ceux qui ont le cœur pur ! 

 

      Le chemin du Carême, et les luttes relatives, les jeûnes et les pénitences, ont le pouvoir de rendre mon regard plus clair. En fait, je ne peux pas faire face à la bataille avec les ogres avec le ventre plein, ou ales armes mouchetées. Le jeûne augmente ma vigilance et la pénitence a le même effet que les coups de marteau sur l’enclume qui forge l’épée de la victoire. Après la lutte dans le désert, ayant surmonté les tentations triples ou multiples, voici le vrai miracle: ce Jésus qui était en compagnie des bêtes sauvages et des démons, reçoit enfin le service des anges! Après la lutte et la victoire, les anges se penchent pour rafraîchir le vainqueur: le repos du guerrier! Après avoir surmonté l’épreuve, les yeux s’ouvrent sur un sourire qui ne vient pas de cette terre.

 

      Le disciple fidèle à son Maître est engagé dans la même dynamique, le même désert, la même compagnie, les mêmes tentations, la même Terre du Milieu. Ayant vaincu, il se révèle dans toute sa valeur. En fait, je ne peux pas commencer à servir l’Église, ou à servir le monde dans le bénévolat, si je n’ai pas reçu auparavant le réconfort des anges, c’est-à-dire avoir passé les épreuves qui font de moi un homme, qui me rendent responsable en tant que personne.

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Quar-01.02 - LaTripleTentation.pdf
Document Adobe Acrobat 61.7 KB

LA TENTATION INTERNE

Année A - I de Carȇme (Mt 4, 1-11)                                                                                         Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par Andrea De Vico, prêtre                                                          

correction française: Nicolas Donzé, toxicologue;

Anne Mayoraz, éducatrice

 

 

     “Pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: ‘Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez’ ” (Gn 3, 3) 

       

      Si dès le début Dieu dit que la création est bonne, d’où vient donc le mal? Puisqu’il n’existe pas de réponse exhaustive à cette question, d’excellentes intelligences préfèrent ignorer la question en niant le binôme du bien et du mal, en s’imaginant une morale au-delà du bien et du mal. Dans ce nouveau cadre de pensée, l’homme n’est ni bon ni mauvais, et ses actions n’ont pas de conséquences transcendantes. Il n’y a pas de récompenses pour les bonnes actions, ni de punitions pour les mauvaises; pas de récompenses pour la vertu, ni de punitions pour le vice. Saint ou criminel, peu importe. Dans ce nouveau contexte culturel, le mal n’est pas reconnu dans son drame, et la possibilité de perdre ou de gagner la seule chose qui nous reste, l’âme, n’est pas prise en considération. Le problème de la tentation ne se pose donc même pas.

 

      Revenons à la question classique: pourquoi le mal et la tentation de faire le mal existent-t-ils? Est-ce entièrement la faute du diable cornu, de la pomme d’Eve, ou est-ce Dieu qui teste la foi de l’homme pour vérifier sa résistance? Rien de tout cela. Le diable - s’il y en a un - chatouille simplement quelque chose qui est déjà en nous, si nous le laissons faire. Dieu, pour sa part, agit comme un père avec ses enfants: il fixe des limites et des règles pour les empêcher de se faire du mal, en attendant qu’ils deviennent adultes. En fait, la maturité de l’homme est dans son être divin: il y a en nous une aspiration à la divinité. Ce Dieu qui nous a créés, a placé en nous le désir d’être comme lui: libre, divin, créateur!

 

      Dieu avait interdit à l’homme de goûter aux fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Il n’avait certainement pas interdit la connaissance en soi, et d’ailleurs l’homme détient toujours le pouvoir de donner un nom aux choses. En fait, avec les sciences actuelles, l’homme continue de faire de nouvelles découvertes et d’enrichir le catalogue de l’univers. Puis Dieu a dit: “Soyez féconds et multipliez-vous”. Adam a connu Eve et elle a donné naissance à un fils. La tentation n’était donc même pas de nature sexuelle, Adam et Eve n’étaient certainement pas destinés à vivre comme frère et sœur, cela aurait été le comble de la création. Adam était largement autorisé et légitimé à connaître Eve. La question de la pomme identifiée au sexe (théâtre médiéval) ou à la transgression sexuelle (les manifestations de jeunesse de soixante-huit) est une légende fausse et trompeuse. Même Apple a fait de la pomme croquée le symbole de son entreprise prospère, comme pour suggérer l’idée d’une bonne méchanceté: cueille la pomme, mais elle doit être une pomme prohibée, sinon cela ne t’amuse pas. 

 

      En réalité, dans la Genèse, ce fruit prohibé n’est pas un fruit physique, il n’est pas une Golden Delicious, il n’est pas un produit technologique, mais c’est une attitude humaine. Adam aurait dû reconnaître que Dieu est la Norme pour celui qui ne possède pas sa vie pour lui-même. En fait, la vie nous est donnée, non n’en sommes pas les titulaires, il faudra en rendre compte. Celui qui donne la Vie, donne aussi la Norme, et en fait c’est aux parents d’encadrer la vie de leurs enfants, jusqu’à ce qu’ils deviennent adultes, libres et créatifs. Il est clair que le fruit prohibé, plus précisément, représente la Norme, c’est la connaissance du bien et du mal. C’est ici, dans ce défaut de reconnaissance, que se manifeste cette affaire extrêmement grave de la tentation. Celle-ci est née en opposition à l’injonction divine qui met une limite à la liberté. Donc, le principe de la tentation est interne, ce pour quoi nous sommes tentés est en nous: nous sommes attirés par ce qui nous est interdit, le désir va dans la direction que nous ne devrions pas prendre. L’interdiction de cette seule chose que nous ne pouvons pas toucher nous rend nerveux, nous fait mal, nous attriste. Dans un beau film, le diable lui-même se présente à un avocat de carrière et explique ses arguments: 

 

      “Dieu aime regarder, il est un voyeur. Il donne à l’homme l’instinct, il lui  donne ce don extraordinaire, et que fait-il alors? Pour son plaisir, pour une distraction cosmique, il établit des règles contradictoires. ‘Regarder, mais pas toucher!’ ‘Toucher, mais pas goûter!’ ‘Goûter, mais pas avaler’. Et pendant que vous dansez et vous vous amusez, que fait-il? Il reste là qui se fâche de rire! Dieu est un sadique, un constipé, un patron absent. Et faut-il l’adorer? Non: mieux vaut pour moi être seigneur en enfer, que serviteur au paradis!” (1) 

 

      En donnant crédit à l’avocat du diable, un homme éprouvé est amené à penser que la tentation consiste à regarder mais pas toucher, comme le jeu cruel de certaines filles qui se proposent d’abord puis se retirent, juste le temps d’essayer la température de leur sex-appeal, sans se rendre compte du coup de sang qu’elles apportent aux yeux des garçons. 

 

      Mais la tentation - nous le répétons - ne vient ni de la chair ni du sexe;  en fait,  même un ange a péché. La tentation est plus subtile, elle est plus spirituelle, c’est quelque chose qui s’insinue dans l’esprit comme une idée étrange, une  frustration ou un sentiment d’infériorité: j’ai été privé de ... j’ai le droit de ... pourquoi lui et pas moi? … En fait, l’ange déchu voulait devenir comme Dieu. Adam et Eve voulaient défier une hypothétique jalousie de Dieu, devenant comme Lui. Les hommes ont construit la tour de Babel pour atteindre les sièges célestes et devenir comme les dieux. Israël voulait un roi pour devenir comme les autres peuples, et ainsi de suite ... Le péché de l’homme moderne se répète toujours de la même façon, cet étrange désir de vouloir être comme un autre, de s’habiller comme un autre, de chanter comme un autre, d’être riche comme un autre, avoir une maison ou une voiture comme un autre ... Voici le principe de la séduction: oublier sa propre vocation et vouloir être à tout prix comme un autre! La publicité existe pour cela, pour nous vendre les envies de quelqu’un d’autre!

 

      Le pape François dénonce une tentation socio-politico-religieuse particulière: les gens qui se battent pour conquérir les espaces de pouvoir, au lieu de privilégier les temps des processus. Des gens qui, prétendant tout résoudre, se présentent comme des sauveurs et agissent comme si rien n’avait été fait avant eux, comme si l’histoire avait commencé avec eux. Ils se sentent tellement importants qu’ils croient que sans eux une initiative ou une action associative est vouée à l’échec: voyons ce qui va se passer ... après moi, le déluge ... C’est une attitude ignoble et celui qui agit dans cet état d’esprit ne le fait pas consciemment. La communauté ecclésiale n’a pas besoin d’acteurs qui font ce théâtre, ni de gens qui, pour se sentir importants, amènent l’espion au prêtre, à l’évêque, au pape. Étrange, certaines personnes qui ressentent le besoin d’aller rendre compte aux supérieurs hiérarchiques de ce que d’autres disent et de ce que d’autres font, mais encore plus étrange, ces personnages haineux qui trouvent également des oreilles attentives dans les hautes sphères. Nous ne sommes pas appelés à occuper une place, ni à exercer le pouvoir: nous sommes là pour soutenir un dynamisme dont nous ne verrons pas les fruits. Donner la priorité au temps, signifie commencer des processus  impliquant d’autres personnes qui les réaliseront.

 

      Dieu crée l’homme libre, donc soumis à la tentation. C’est la liberté qui fait la différence. Si nous poursuivons le mirage de la liberté absolue, nous finissons par générer un monstre. Partout où il y a des catastrophes et des ruines dans le monde, il y a eu abus de liberté. Si, en revanche, nous acceptons une liberté limitée et réglementée par la Norme et par les relations mutuelles, nous réaliserons notre vocation humaine. L’exercice de la liberté implique donc une détermination: la personne libre doit mettre des bornes, des limites à ses actions. De manière … classique, elle doit  pouvoir s’engager dans une foi, dans une patrie, dans une famille, dans un champ à cultiver, dans une maison à construire, dans une mission à accomplir, dans un art ou une culture à exprimer. Les cornes du diable, la Golden Delicious d’Eve et les caprices divins n’ont pas assez de puissance pour déclencher la puissance d’une tentation. La tentation est à l’intérieur, elle habite ma liberté!

 

      Amen

Télécharger
Télécharger la réflexion en Pdf
A-Carême-01.01 - LaTentationInterne.pdf
Document Adobe Acrobat 74.3 KB