Les sentiers de la Parole

Chemins parcourus par les brebis en recherche de nourriture à travers la montagne. 

Salut ! Bienvenue pour marcher à mes côtés sur les sentiers de la Parole de Dieu. Je te propose chaque semaine, au rythme de la liturgie, une réflexion à partir des lectures du dimanche. 

 

Abbé Andrea De Vico

Adepte de trekking, en montagne et ... dans  l'âme!

 


DIMANCHE DE PÂQUES

LE MYTHE DE “SOLARIS” EN MODE “RÉSURRECTION”

Réflexion sur la réalité de Pâques

par Andrea De Vico, prȇtre

 

      Dans les lectures de la veillée pascale, si pour Moïse Pâques est l’exploit d’un peuple qui passe la mer et “naît” à la liberté, pour Ezéchiel l’objet de Pâques est la “renaissance” nationale: Dieu promet à son peuple le retour de l’exil, la purification des péchés, l’unification politique, un bon gouvernement de la part d’un pasteur envoyé par Lui et une vie heureuse sur la terre promise dans une alliance de paix. Existe-t-il meilleur projet? Et nous, comment imaginons-nous le futur du monde, Pâques de l’univers? La technologie, les sondes, les navires spatiaux, la conquête de l’espace? Quelle mer, quelles ondes pourrons-nous traverser, nous qui arrivons à peine à nouer contact avec le monde de l’autre, notre prochain, parfois si près de nous, à trente centimètres de distance?

 

      Le roman “Solaris” de Stanislaw Lem (1961) nous emmène à la frontière extrême de l’univers exploré. Solaris est une planète enveloppée par un seul immense organisme fluctuant, un océan infini, vivant en pensant, un cerveau liquide, incompréhensible, mystérieux, impénétrable, qui compose et décompose de gigantesques structures éphémères. Les scientifiques-astronautes s’y approchent pour l’étudier, mais c’est l’océan qui agit sur eux, en extrayant les souvenirs les plus intimes et en “matérialisant” les songes ou les spectres, les beautés ou les horreurs présents dans leur esprit. Le roman suggère l’idée que le contact eschatologique pourra se réaliser dans la dimension de l’amour: “Nous ne recherchons que l’homme. Nous n’avons pas besoin d’autres mondes. Nous avons besoin de miroir”. De cette oeuvre on en a tiré deux beaux films: une interprétation géniale du directeur russe Andreï Tarkovsky (1972) et une intéressante version revisitée, plus légère, non unanimement appréciée, de l’américain Steve Soderbergh (2002).      

 

      Dans “Solaris” de Tarkovsky, Sartorius est physicien original, inspiré par un bas concept utilitariste: la valeur de la science se rapporte au profit qui en résulte. L’océan de Solaris lui offre le “cadeau” qu’il mérite. Ainsi l’esprit de Sartorius finit par “accoucher” d’un “homunculus” inquiétant (petite créature humaine) qui incarne son étroitesse d’esprit. Par contre Chris est un psychologue qui se pose une question capitale: “Pourquoi explorer l’univers, si nous ne nous connaissons pas nous-mêmes?” À proximité de Solaris Chris commence à voir lui aussi une création “faite à son image”, ce qui lui permet de retrouver les lieux et les personnes qu’il a aimés, non sur terre, mais dans l’océan vivant de la planète. Le monde de Chris prend alors les contours d’une île qui se forme sur la planète lointaine, son île dans l’univers. Il expérimente la vie pour laquelle il était fait et surtout il retrouve le pardon de son père comme dans un tableau de Rembrandt.

 

      Dans “Solaris” de Soderbergh, Chris est un psychologue nihiliste: l’existence humaine n’est qu’une des milliards et des milliards de possibilités, un évènement aléatoire. Il est envoyé dans la station spatiale qui orbite autour de Solaris pour examiner une situation dangereuse. En effet il y a d’étranges phénomènes qui se produisent, l’équipage est à la limite de la paranoïa, les scientifiques sont dans un état d’aliénation. Chris, en tant que psychologue, cherche à comprendre le problème, mais tout de suite il est à son tour impliqué dans l’affaire. Après un premier sommeil dans la station l’océan pensant de Solaris travaille ses souvenirs profonds et lui fait retrouver sa femme vivante,  Rheya, “matérialisée”, alors qu’elle s’est suicidée voilà 10 ans. Mais c’est elle, ou ce n’est pas elle? S’agit-il d’une personne en chair et en os ou d’une forme d’hallucination? Ainsi commence un jeu dramatique d’identité et de reconnaissance. Matérialisation, résurrection? Au fond Chris est bien conscient du fait que la femme qui est devant lui n’est qu’une “copie” engendrée par l’océan pensant de Solaris, pourtant il sent renaître envers elle des sentiments qui s’étaient assoupis. 

 

      En réalité ce film qui semble du genre “science-fiction” est un voyage dans la psyché humaine, là où le sens de la culpabilité, chez Chris, a provoqué un court-circuit existentiel. Il avait un énorme remord, celui d’avoir été à l’origine du suicide de sa femme, une perte inassimilable. L’océan de Solaris lui offre une deuxième chance: réparer l’erreur du passé. En fait sa femme revenante dit à Chris que dorénavant il y aura la paix: “tout ce que nous avons fait est pardonné”. Au début du film l’amour des deux protagonistes avait été inspiré par un texte d’un poème: “And Death shall have no Dominion” (Et la Mort n’aura point d’Empire / Dylan Thomas’s, 1936), avec une référence évidente à la lettre de St. Paul aux Romains où l’auteur parle du salut par la foi. Cette très belle expression aura le pouvoir de projeter le couple au-delà de l’univers sensible. L’océan pensant de Solaris “matérialise” ce désir d’amour: tout est rendu, tout est pardonné. Théologiquement cela s’appelle la “rédemption”. Chris fait son choix, néglige sa mission et, au lieu de retourner sur la terre, décide de vivre avec elle en cet océan d’amour. À la fin du film, quand tout recommence dans le nouveau monde venu, un Chris complètement bouleversé demande à sa femme: “Je suis vivant, ou je suis mort?” Elle lui répond: “Nous n’avons plus à penser en ce termes-là”. Cela veut dire qu’il y a un lieu dans l’univers où la vie renaît et où la question de la mort ne se pose même plus: notre âme! 

 

      Le mythe littéraire et cinématographique de “Solaris” pose des questions philosophiques, psychologiques et théologiques de grande envergure. C’est une nouvelle manière d’explorer l’ancien rapport entre Dieu, l’âme et le monde, entre la faute et la rédemption. “Solaris” - on l’a bien compris - n’est pas un lieu physique dans l’univers, mais c’est la métaphore de notre monde intérieur, qui est créatif et que nous ne connaissons jamais assez. Cela est même dit par Héraclite au sixième siècle avant Jésus Christ: “Si tu te mets à voyager, tu ne découvriras jamais les limites de l’âme, même si tu devais parcourir tous les sentiers, tellement profonde est son logos [sa mesure]”.  (Fr. 51 - DK 45). Héraclite évidemment ne pouvait pas connaître les vaisseaux spatiaux et les distances exprimées par année-lumière, mais en parlant de “sentiers” et de “voyages” il disait la même chose que Stanislaw Lem. 

 

      Nous nous sommes arrêtés sur le mythe de “Solaris” car il se présente comme une allégorie du mystère pascal: il y a un peuple qui passe la mer et conquiert la liberté, et un Christ qui traverse la mer de la mort en y ouvrant un sillon, un sillage. Ce n’est pas pour rien que le prénom du protagoniste, Chris, est le plus “chrétien” que les deux premiers auteurs pouvaient trouver dans un monde soviétique qui avalait la liberté des peuples et empêchait n’importe quelle forme de référence religieuse. Grâce à “Solaris” la littérature et le cinema ont trouvé le moyen de faire passer un message théologique dans un contexte d’athéisme d’état. Il est clair qu’un mythe peut servir à montrer beaucoup de choses, même parfois le chemin inverse, à savoir l’impossibilité d’un discours du salut. Mais cela prouve encore une fois notre capacité à nous investir dans le futur du monde qui viendra: nous serons ce que nous aurons voulu être et il nous sera donné ce que nous aurons voulu mériter. Dans le “mode” et le monde de la résurrection, “nous n’avons plus à penser en ces termes-là”, et les déclarations d’athéisme d’un psychologue nihiliste ne peuvent s’estomper que par un acte de foi! La mer de la mort peut être le totalitarisme, la dictature, la crise, le terrorisme, elle peut être aussi mon inconscient en pleine tempête. Comme le Christ est descendu aux enfers et comme Chris a été confronté à l’océan de Solaris, moi aussi j’ai ma Pâques personnelle, un lieu à traverser entre des structures qui se forment et se dissolvent dans la “goutte” que je suis, entre pulsions et désirs, remords et délires en transformation continue. Ainsi, après avoir “purifiée” toute injustice dans mes relations, l’océan divin me rendra l’amour que j’aurais donné.                                                                                                                                                                           Fin                

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SAMEDI SAINT: LE COSMOS SUR LE CHAOS

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

par André De Vico, prêtre

Année ABC - Pâques - Messe de la Nuit (Mt 28, 1-10; Mc 16, 1-8; Lc 24, 1-12)                                    correction française: merci à mes amis

 

 

      La scène nocturne de la Création nous montre la victoire du “cosmos” sur le “chaos”. L’ordre divin sur la Création veut que toute chose “passe” de la non-existence à l’existence, d’un état indifférencié vers un état d’ordre majeur. En fait, le mot hébraïque “Pesah”, “Pâques”, signifie “passage”. L’ancien rédacteur biblique indique ce processus par le nom de “Création”, ce qui veut dire: “donner une forme, une vie, une âme” à quelque chose qui avant n’existait pas. La Création est donc la toute première Pâques du monde: la Pâques de la Création! “Cosmos” en grec, et “mundus” en latin, , se traduisent dans les deux langues par “beauté” et “ordre”. Nous retrouvons d’ailleurs une trace évidente de cette signification dans des mots courants tels que “cosmétiques”, “im-mondice”.  

 

      Mais comment  passe-t-on du “chaos” au “cosmos”, de l’être indifférencié à la vie organisée ? Qu’est ce qui a pu générer ce changement progressif des êtres plus simples vers des êtres plus complexes? La matière, elle seule, est-elle en mesure de “produire” la structure la plus complexe de l’univers, le cerveau humain, jusqu’à “donner vie” à la conscience? 

 

      D’un côté, le “comment” cela se produit, se comprend toujours mieux, grâce aux connaissances scientifiques de plus en plus sophistiquées, mais le “pourquoi” cela se produit, nous plonge dans la nuit noire de l’ignorance, encore à l’âge des cavernes. Étonnamment plus on progresse dans la connaissance: “qu’est-ce que l’homme”, et moins on est en mesure de répondre à la question: “qui est l’homme”. Nous connaissons l’homme tel qu’un “objet”, mais nous ne savons pas vraiment grande chose de lui en tant que “sujet”.

 

      Certaines spéculations envisagent que le vie surgit “par hasard”, tandis que la successive évolution des vivants se passe “par nécessité intime” mais … par quel prodigieux miracle “le hasard” se serait-il changé en “nécessité?” On voit bien que le hasard est “capricieux”: comment a pu-t-il se permuter en un “devoir être comme ça?” Par ailleurs, dans la nature il existe des anomalies, des erreurs, des désastres, des générosités inutiles (comme le pollen au printemps ou les 15 millions de spermatozoïdes d’une seule heure d’amour), des cruautés animales horribles et des mécanismes qui ont même réussi à provoquer la totale destruction d’innombrables formes de vie, raisons pour lesquelles il est inutile de chercher un but, une finalité, en ce mouvement apparement totalement aveugle. 

 

      Dans un beau passage, en parlant de Saint Basile, Benoît XVI exprime un sentiment de tristesse à cause de la “tromperie” qu’un certain athéisme construit: “Je trouve que les mots de ce Père du IV siècle sont d’une actualité surprenante, quand il dit: ‘Certains, trompés par l’athéisme qu’ils avaient accueilli en soi, imaginèrent un univers dépourvu de guide et d’ordre, comme s’il était à la merci du hasard’. Combien de ces ‘certains’, aujourd’hui! Trompés par l’athéisme, ils estiment et cherchent à démontrer que c’est conforme à la science de penser que le tout soit sans guide et sans ordre. Le Seigneur avec les Écritures Saintes réveille le sommeil de la raison et dit: ‘au commencement, c’était la Parole créatrice’. Cette Parole qui a créé le tout, qui a créé ce projet intelligent qu’est le cosmos, tout de même, est amour!” (Audience Générale du 09-11-05)

 

      Il s’agit d’une remarque qui ne veut certainement pas vexer l’intelligence de ceux qui parcourent la voie de l’athéisme. Il ne s’agit pas non plus, d’une notion qui veut encourager des positions identitaire, creusant un fossé entre “nous” et “les autres”, bien au contraire! Nous avons les mêmes défauts que les autres, et cela nous arrive à nous aussi de nous tromper et de faire fausse route, même comme hommes d’Église et personnes de foi. Nous avons même su faire un usage manipulateur et pervers de l’évangile et du sacré. Si nous étions des êtres parfaits, nous serions des divinités bien installés sur la tour de notre “ego” pour mieux profiter de la vie des autres, de leur liberté, de leur sang. De la même manière, un athéisme qui cherche sa justification dans les perversions de la religion, s’avère une tromperie au carré. Et si nous voulons faire l’apologie d’une religion assiégée par l’athéisme, la tromperie s’élèvera à la puissance du cube, nous nous n’en sortirons jamais, et personne n’aura rien gagné.  

 

      La très belle et poignante solennité du film “Interstellar” montre le sentiment d’un homme face à un univers hostile, réfractaire à l’exploration, aux planètes inhospitalières, et des confins lointains aux barrières temporelles insurmontables. Il n’y a pas de références religieuses, le cosmos n’offre pas de possibilités de salut, donc l’homme cherche à s’en sortir tout seul, sans aide externe, ni de la part d’aliens ou même de Dieu. Le protagoniste reste coincé dans un “tesseract” (figure géométrique complexe) duquel il ne pourra se libérer. Une incroyable échappatoire que le directeur athée réussit à s’inventer et à offrir à son héros, c’est l’“amour” pour sa petite fille. Ah, heureusement dans l’univers “quelque chose” existe, et s’appelle: “amour!” Mais le temps d’une homélie suffit au Pape pour le dire, “Interstellar” a dépensé des millions de dollars en effets spéciaux pour raconter cet amour plus fort que le cosmos, entre un père et sa petite fille.     

 

      En outre, si dans “Star Trek” la devise pourrait être “audace, exploration et connaissance”, “Interstellar” dégonfle tout propos de connaissance en un léger “stay home”, “reste chez toi” “ne pars pas”. Ainsi l’humanisme athée d’ “Interstellar” révèle une étroite parenté dans l’ancien paganisme, quand les hommes, intimidés par les forces de la nature et les caprices du destin, trouvaient le réconfort des représentations anthropomorphiques des phénomènes naturelles. Mais les dieux de la nature, envieux de la félicité humaine, avaient trouvé le moyen de les retenir au niveau de la surface terrestre, comme l’univers athée d’ “Interstellar” l’a fait. Il y a donc une certaine forme d’athéisme qui consiste à s’empêcher d’aller plus loin: “Star Trek” cède sa place à “Stay Home”, tandis que la Pâques nous donne l’ordre de: “Franchir la Passe!”

 

      Les textes que nous lisons la nuit de Pâques nous offrent une meilleure direction à suivre. Il y a une “Parole” qui a créé le monde, qui est intervenue dans l’histoire de l’homme avec une force de libération, et qui en troisième lieu, dans la personne de Jésus, a vaincu le péché et la mort. Ces événements liés à la Parole impriment une accélération à nos engagements, et nous montrent en quel sens le temps est vraiment “relatif”: “annoncez, faites vite, ne perdez pas de temps!” Nous qui le suivons, nous devons agir de la même manière: créer, libérer, assainir! Ce faisant, la mort n’aura pas le dernière mot, et nous aurons participé à l’œuvre divine: donner au cosmos la victoire sur le chaos! 

 

      Amen

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JEUDI SAINT, LE DRAME DE JUDAS

Réflexion sur l’Évangile du dimanche et des Fêtes

Année ABC - Jeudi Saint (Gv 13, 1-15)                                                       

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

 

      “Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge …”

 

      Dans une Création si harmonieuse et parfaite, on constate un principe de disharmonie qu’il est correct d’appeler: “Diable”, tiré du grec “dia-ballo”, qui signifie “diviser”. Le “Diable” est la personnification de la division, il est celui qui divise: “le Diviseur”. Par contre, le mot “Symbole” est tiré de “syn-ballo”, qui signifie: “mettre ensemble, unir”. Pour les chrétiens, le symbole par excellence, le “Symbole de la foi”, l’Eucharistie, est le Christ lui-même! Il n’est donc pas étonnant qu’à l’instant précis où Jésus annonce le nouveau symbole de l’unité que le Diviseur s’insinue! Jésus rompt le pain pour que tous soient un, mais Judas a déjà pris ses décisions. 

 

      Plus tard Jésus annonce la trahison, mais il ne dit pas le nom de celui qui va le trahir. Tous se regardent, extrêmement bouleversés, ne sachant pas de qui il parlait, vu qu’il était si bien caché! Pierre, pour avoir l’information, fait signe à Jean, le disciple qui est dans la confiance, et celui-ci, à voix basse, repose la question à Jésus: “Seigneur, qui est-ce?” En signe de réponse, Jésus trempe une bouchée et la donne à Judas. “Et, quand Judas eut pris la bouchée, Satan entra en lui. Jésus lui dit alors: ‘Ce que tu fais, fais-le vite’ ” (Gv 13, 25-30). Des icônes montrent la figure de Judas dans l’acte furtif de quitter la salle, en train de vomir la bouchée de la trahison. On dirait que Judas ne communie qu’extérieurement, mais qu’il n’arrive pas à digérer la bouchée, parce qu’il a déjà dans l’idée pris la décision de le trahir. La “première communion” de Judas! 

 

      Dès l’antiquité on a écrit des romans (dits “apocryphes”, “successifs”) qui se prolongent idéalement dans certains films d’aujourd’hui, qui proposent l’idée d’un Judas “prédestiné” à la trahison, parce qu’un traitre était nécessaire au fonctionnement du plan divin du salut! Le film-culte “Jésus Christ Superstar” en est un exemple: une magnifique création “rock” des années ’70, que certains jugent “magnétique, accablant, émouvant”, et d’autres comme “un blasphème contre le Christ”. En réalité, les auteurs déclarent vouloir présenter la figure du Christ telle que Judas la voyait. Le film développe la thèse que Judas ne croyait pas vraiment que Jésus était Dieu, mais qu’il n’était un simple conducteur de foules. Judas éprouvait envers lui un excès d’admiration, et il pensait de devenir lui-même un grand homme, se mettant dans son ombre, mais il en fut déçu, parce que le mouvement créé par lui, à moment donné, lui échappa. Judas l’aurait donc trahi pour cette raison: après l’avoir idolâtré, il l’a envié. 

 

      Dans la danse finale, un Judas virtuellement réhabilité pose sa question capitale: “Jésus Christ, qui es-tu? Qu’est ce que tu as sacrifié? Tu penses vraiment être ce qu’ils disent de toi?” En un mot, ce film montre Jésus du point de vue du “Diviseur”. Une telle perspective a toujours un grand impact sur le public: le point de vue de Satan est toujours plus attrayant, non pas par la beauté de Satan lui-même, mais par la fascination de sa beauté déchue. La ruine du monde serait plus intéressante que le monde lui-même. Une cathédrale qui brûle fait plus de sensation qu’une cathédrale qui exerce ses fonctions sacrées: célébrer le Mystère Pascal du Christ. Monument National, ou Mystère Pascal? En tout cas, nous sommes tous touchés et consternés! Pour revenir au film, le fait est que, afin d’éviter toute polémique, les auteurs déclarent de ne pas toucher la question de savoir si Jésus était Dieu ou non: chacun donnera sa réponse, comme au seuil d’une Cathédrale cruellement blessée par le feu, ce lundi saint 2019.     

 

      En réalité, le drame de Judas est bien plus sérieux que ces hypothèses farfelues que l’on fait pour le disculper. Si nous voulons donner des réponses appropriées au cas-Judas, ce n’est pas en s’appuyant sur la mauvaise idée de la prédestination, ni à partir de l’évangile de Jésus Christ selon Dan Brown, mais en travaillant les témoignages des quatre évangélistes, qui d’ailleurs sont les seuls à avoir vu et transmis les faits directement. Tout au plus, on pourrait ouvrir un bon chapitre de théologie sur “la prédestination de l’homme au salut, selon le plan divin”.  

 

      Il faut chercher à comprendre pour quelle raison Judas est précipité en un abysse d’abjection jusqu’à vendre son Maître pour un peu d’argent. Il a eu la grâce d’être appelé dans le nombre des Apôtres, mais évidemment l’élection divine ne suffit pas pour assurer le salut. Les Évangiles parlent d’un besoin irrésistible de possession, de sa part. Il avait la bourse du groupe, et de temps en temps il faisait des petits retraits en sa faveur, tel un sacristain indigne de confiance. Dans le cas de Judas, Satan avait profité de cette fissure, pour se glisser dans son esprit. Dans les cas d’épilepsie ou de maladie psychique, on parle facilement de “possession démoniaque”, mais on ne prête guère attention à la vraie “possession” qui se produit quand l’esprit d’un homme - pourtant physiquement en bonne santé - se laisse envahir par la mauvaise volonté de prévaloir sur les autres.

 

      Le drame de Judas ne cesse de secouer les consciences. Tout chrétien peut considérer avec horreur la possibilité d’être lui-même un Judas, s’il trahit son Maître, sa foi, sa morale, sa communauté de frères. Cela signifie que moi aussi je risque de devenir un “possédé”, quand je prends des telles décisions. C’est moi qui donne la possibilité à Satan d’“entrer” en moi, avant même de consommer mon crime! Ce n’est pas Dieu le mystère: il réside plutôt dans la part d’un homme qui, au lieu de choisir le mieux, se dirige vers le pire! Ce fameux discours de la “prédestination” de Judas à la trahison n’est qu’une mesquine excuse des mauvaises consciences qui cherchent à impliquer Dieu dans les actions qu’elles ont choisi de faire. Ce n’est pas pour rien si de temps en temps il y a quelqu’un qui cherche à réhabiliter Judas, le soustrayant à ses responsabilités, afin d’atténuer ses propres responsabilités! Il y a des gens qui abhorrent tellement toute considération des conséquences de leurs actions, qu’ils donneraient à Lucifer lui-même la possibilité de se convertir! 

 

      En réalité, ce soir de la dernière cène, Jésus a prié aussi pour Judas. Jésus ne l’abandonne même pas quand Judas, ayant ouvert son cœur à Satan, consomme sa trahison: “Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le!” (Mt 26, 50) “Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme?” (Lc 22, 48). Au moment exact où le Malin achève son chef-d’œuvre de méchanceté, Jésus jette un pont de miséricorde infinie, en appellent Judas avec le doux nom de “ami!”

 

      Nous ne savons pas si ce suprême geste d’amour de la part du Maître a fait une brèche dans son cœur, si Judas a retiré ou pas sa décision. Nous ne pouvons pas dire si l’abîme du désespoir de Judas a pu être comblé par la haute miséricorde du Christ. La trahison de Judas a été le plus odieux et diabolique des péchés, mais cela n’a pas forcément conduit à sa perte. En effet, Pierre aussi a renié le Christ, mais il a demandé pardon. Il n’y a que le désespoir du salut, qui puisse perdre un homme! Au diable la très mauvaise idée de la prédestination au mal!

 

      Amen 

      

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COMME DES RAMEAUX D’OLIVIERS

Monition avant la Messe

Année C - Dimanche des rameaux (Lc 22,14-23.56)                                  

par André De Vico, prêtre

correction française: merci à mes amis

 

      “Les enfants des Hébreux, portant des branches d’olivier, allèrent au-devant du Seigneur; ils criaient et disaient: Hosanna au plus haut des cieux.” (antienne à la Messe) 

      

      Dans le drame de la passion nous trouvons toute sorte de contradictions: des gens qui applaudissent, des gens qui maudissent; des prêtres qui condamnent, des politiciens qui s’en lavent les mains; un disciple qui renie et pleure, un autre qui trahit et court se pendre … Tout commence avec l’enthousiasme d’une foule de pèlerins qui accompagne Jésus comme un roi qui prend possession de son royaume, désarmé et bénissant, chevauchant une ânesse avec son petit à côté, entouré d’enfants et de leurs mères en fête, et de spectateurs occasionnels … Rien d’organisé, un triomphe spontané, une solennité modeste, des gens qui étendent leur manteaux, des garçons qui coupent des rameaux et les secouent en faisant du bruit. Un roi sans couronne, sans palais, sans cour, sans soldats, sans chevaux, sans conquêtes, un roi qui dit être à la tête d’un royaume qui n’est pas de ce monde, au point qu’aucune armée ne peut venir lui porter secours contre ses ennemis … 

     

      Il ne s’agit pas d’une menace politique réelle, on dirait plutôt du folklore, pourtant le chefs et les notables de la ville sont nerveux: “qui est-ce?” “le prophète Jésus, qui vient de Nazareth!” Les vieux adversaires se mobilisent et profitent de l’occasion pour régler leurs comptes avec lui avant Pâques. Ils organisent la trahison, l’arrestation, le recrutement des faux témoins, tout en impliquant l’opinion publique. On parle du même peuple, des mêmes personnes, du même lieu: ceux qui avaient proclamé “hosanna” commencent à hurler: “crucifie-le!” En peu de jours, la foule passe de l’enthousiasme à la colère: le pouvoir médiatique des prêtres de l’époque! Tous ont parlé, proclamé, accusé, jugé, blasphémé … la terre aussi a fait entendre ses secousses, et le voile du temple s’est déchiré.      

 

      En arrière-plan de ces événements se dresse un témoin muet: l’olivier. Ses rameaux ont caractérisé le triomphe à l’entrée de la ville sainte. Dans le jardin du Gethsémani il y a des oliviers qui, avec leurs torsions centenaires, semblent vouloir s’associer à la passion. Sur le Golgotha, a-t-on raison de penser que la croix a également été tirée d’un olivier? La tragédie terminée, le rideau tombé, le calme rétabli, voici la figure de Joseph d’Arimathie qui se distingue: lentement, sans se soucier ni du régime ni de l’opinion publique, Joseph s’intéresse à l’enterrement, à ses frais, dans un terrain à lui, qui sera le jardin de la résurrection, entouré d’oliviers.      

      

      Ȇtre au centre de l’attention publique est considéré un succès. Tous veulent triompher ou, au moins, se faire remarquer. Mais l’objet de l’espérance chrétienne est ailleurs, il faut aller plus loin, il faut traverser les ténèbres théologiques. 

 

      En ces jours de Semaine Sainte,  éteignons tout canal de distraction, évitons toute dissipation. Avec notre recueillement et notre adoration silencieuse, cherchons à être comme ces rameaux d’oliviers: des témoins de la Passion, de la Mort et de la Résurrection du Christ! Que ces rameaux soient le signe de notre volonté de suivre le Seigneur jusqu’au bout, pour pouvoir enfin participer à sa gloire!          

  

      Amen

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